
Le rôle de l’Algérie au Sahel découle d’une doctrine de sécurité forgée depuis 1962. Elle vise à empêcher les crises et les déstabilisations sahéliennes de se propager jusqu’à nos frontières méridionales. Proximité géographique et humaine, protection des frontières et prévention des déstabilisations structurent cette approche.
Dès l’indépendance, l’Algérie considère les rébellions touarègues au Mali comme une menace potentielle. Cette préoccupation explique son implication dans les principaux accords maliens : Tamanrasset en 1991, Pacte national en 1992, accord de 2006 et accord de 2015. L’Algérie s’est ainsi imposée comme médiateur privilégié. La dénonciation de l’accord de 2015 par Bamako en 2024 a cependant dégradé cette position.
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Le Niger, le deuxième pilier de la profondeur stratégique de l’Algérie au Sahel
La consolidation du dialogue avec Bamako constitue désormais une priorité absolue. La visite du Premier ministre Sifi Ghrieb à Bamako, le 14 septembre 2026, a marqué la volonté de réactiver les mécanismes de coopération institutionnelle.
Cette reprise du dialogue doit s’articuler autour de la sécurité frontalière, du commerce et des échanges institutionnels, tout en laissant ouverte une médiation qui serait éventuellement sollicitée par l’ensemble des parties.
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Cette approche permettrait d’éviter que l’initiative algérienne soit perçue comme une volonté de renouer avec une posture d’ancien leadership diplomatique, mais comme une démarche pragmatique visant à restaurer la confiance et à préserver les intérêts communs en matière de sécurité.
Le Niger constitue le deuxième pilier de cette profondeur stratégique. La frontière commune relie directement sécurité, énergie, commerce, transports et flux migratoires.
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La relation a pris une dimension militaire nouvelle en août 2026. Le 30 août, à la demande de Niamey, Alger a envoyé quatre Su-30 accompagnés d’un avion ravitailleur, pour soutenir l’armée nigérienne face à une tentative de déstabilisation. Le 9 août, l’Algérie avait déjà livré quatre hélicoptères, deux Mi-24V et deux Mi-171, ainsi que munitions, pièces de rechange et équipements de maintenance.
Le déploiement des Su-30 traduit l’affirmation d’une nouvelle doctrine dans sa profondeur sahélienne. Elle repose sur le fait que la stabilité des États voisins est désormais directement liée aux intérêts de sécurité algériens. Cette évolution marque aussi l’affirmation de l’Algérie comme puissance militaire pivot du Sahel, disposant des capacités nécessaires pour agir au-delà de ses frontières à la demande de ses partenaires.
Cette logique militaire rejoint les intérêts économiques algériens. Gazoduc transsaharien, route transsaharienne, fibre optique, infrastructures énergétiques et plateformes logistiques dépendent de la stabilité régionale. Au Mali comme au Niger, Alger cherche donc à transformer une relation historique et sécuritaire en interdépendance fondée sur les infrastructures, le commerce et l’énergie.
Le levier religieux, un atout supplémentaire
Le levier religieux complète cette stratégie. Tamanrasset peut devenir une plateforme régionale importante de formation des imams et des cadres religieux du Mali, du Niger, de Mauritanie et du Sahel, associant enseignement religieux, connaissance des sociétés sahéliennes et prévention de la radicalisation.
La Tijaniya, confrérie soufie née dans le Sahara algérien, est progressivement devenue une organisation transnationale en s’implantant notamment au Sénégal, en Mauritanie, au Mali, en Guinée et au Nigeria. Malgré cette origine algérienne et l’importance de cet héritage religieux et historique, Alger a longtemps peu valorisé cette profondeur culturelle et spirituelle.
Pendant les années d’immobilisme, particulièrement sous Bouteflika, où l’Algérie était comparée au « géant qui a peur de son ombre », le Maroc a progressivement investi cet espace, notamment au Sénégal, en développant des relations étroites avec les grandes familles et les principales figures de la Tijaniya. Rabat a ainsi su transformer une profondeur historique liée au soufisme et à Fès en un réseau d’influence religieux, culturel et diplomatique.
L’Algérie dispose pourtant d’un capital historique considérable qu’elle doit davantage mobiliser. Il s’agit de mieux valoriser un patrimoine qui constitue une composante ancienne de son rayonnement en Afrique de l’Ouest.
À travers ses zaouïas, ses institutions religieuses et ses réseaux historiques, Alger pourrait renouer avec les différentes communautés tijanes du continent et reconstruire progressivement cette profondeur africaine longtemps négligée. La Tijaniya doit ainsi redevenir un vecteur de présence culturelle et de dialogue, au service d’une diplomatie algérienne davantage ancrée dans son histoire et ses liens avec l’Afrique.
Cette politique prend tout son sens face au dispositif d’influence marocain en Afrique de l’Ouest, qui associe diplomatie, investissements, formation religieuse, réseaux culturels et relations avec les confréries. L’Institut Mohammed VI de formation des imams et la Fondation Mohammed VI des oulémas africains en constituent des instruments importants.
Les Emirats, le Maroc et Israël, des présences distinctes, mais un objectif commun
La concurrence dépasse cependant le religieux. Les Émirats arabes unis, le Maroc et Israël développent des présences distinctes mais planifiées et convergentes dans les domaines diplomatique, économique, militaire, sécuritaire et technologique.
Les Émirats sont actifs dans les infrastructures, l’énergie, les ports, les investissements et la coopération sécuritaire. Le Maroc dispose d’un réseau diplomatique et économique dense en Afrique de l’Ouest. Israël apporte notamment des capacités technologiques, militaires et sécuritaires.
Ces trois pays constituent désormais un axe de pression, l’« axe du mal », qui cherche ouvertement à réduire la marge de manœuvre de l’Algérie au Sahel et à contenir son influence régionale. Leur stratégie ne se limite plus aux initiatives diplomatiques ou économiques.
Elle consiste également à multiplier les relais locaux, politiques, médiatiques et sécuritaires capables de contester et d’entraver la présence algérienne et de diffuser un narratif défavorable à Alger. À travers cette politique d’implantation et d’influence, une véritable stratégie d’encerclement s’est dessinée autour de l’Algérie, avec le Sahel comme principal théâtre de confrontation.
Le Maroc cherche parallèlement à proposer au Mali, au Niger et au Burkina Faso un accès aux ports du Sahara occidental. Outre la violation du statut de ce territoire non autonome, cette initiative est présentée comme une alternative aux corridors traditionnels passant par l’Algérie. Elle vise surtout à renforcer le poids économique de Rabat auprès des États enclavés du Sahel et à consolider une position stratégique sur leurs voies d’approvisionnement et leurs échanges commerciaux.
La Mauritanie constitue à cet égard un exemple particulièrement révélateur de cette offensive régionale. Elle fait l’objet de fortes pressions émiraties visant à l’éloigner progressivement de l’Algérie et à l’attirer dans l’orbite des Accords d’Abraham. Cette offensive diplomatique participe d’une volonté de modifier les équilibres régionaux et de réduire l’ancrage algérien dans son voisinage immédiat.
Les Émirats, dans cette offensive, sont eux-mêmes poussés par le Maroc, qui nourrit une véritable hantise du scénario de l’isolement stratégique, l’insularité.
Rabat redoute de se retrouver pris en étau entre l’Algérie, le Sahara occidental et une Mauritanie qui entrerait en froid avec le Maroc. Il cherche donc à prévenir cette configuration en consolidant, par l’intermédiaire de ses relais émiratis, son influence auprès de Nouakchott et en favorisant son rapprochement avec les Accords d’Abraham. L’objectif est clair : verrouiller son flanc sud, préserver sa profondeur stratégique vers le Sahel et empêcher que la Mauritanie ne devienne un point d’appui supplémentaire pour l’influence algérienne.
Cette obsession de Rabat à maintenir la Mauritanie dans son orbite prend une dimension encore plus stratégique avec le projet de gazoduc Nigeria-Maroc. Sans l’adhésion de Nouakchott, ce projet serait confronté à un obstacle majeur, la Mauritanie constituant un maillon essentiel de son tracé. La bataille d’influence autour de Nouakchott touche directement aux ambitions énergétiques, commerciales et géopolitiques du Maroc.
L’enjeu est d’autant plus sensible que le tracé envisagé du gazoduc doit longer les côtes du Sahara occidental et passer par des espaces maritimes dont le statut demeure contesté.
L’importante stratégique de la route Tindouf – Zouerate
L’infrastructure énergétique risque ainsi de devenir un instrument supplémentaire de projection de l’influence marocaine et de consolidation de ses ambitions territoriales et régionales. En sécurisant son emprise sur la Mauritanie, Rabat cherche non seulement à protéger son corridor vers l’Afrique de l’Ouest, mais aussi à transformer les infrastructures, les partenariats énergétiques et les relais diplomatiques en outils d’influence sur le Sahel.
Rabat et son complice émirati ne ménagent pas leurs efforts pour faire obstacle au projet de corridor économique destiné à ouvrir la route Tindouf-Zouerate.
À terme, cette nouvelle liaison devrait bouleverser les équilibres commerciaux en offrant à la Mauritanie une alternative directe aux circuits dominés par le Maroc. Elle risque surtout de remettre en cause le quasi-monopole marocain sur l’acheminement de nombreux produits, notamment agricoles, vers le marché mauritanien et, au-delà, vers les pays sahéliens.
C’est précisément cette perspective qui explique les manœuvres visant à entraver un projet stratégique susceptible de réduire la dépendance économique de la région à l’égard des circuits marocains.
Face à cette recomposition, l’Algérie doit renforcer ses relations directes avec les pays sahéliens. Le Mali et le Niger forment son premier cercle. Infrastructures, coopération militaire, formation religieuse, échanges commerciaux et diplomatie doivent fonctionner comme les instruments d’une même politique.
L’Agence algérienne de coopération internationale pour la solidarité et le développement peut en être le bras opérationnel. Son rôle doit dépasser l’aide ponctuelle pour accompagner des projets dans l’éducation, la santé, l’agriculture, l’eau, l’énergie et les infrastructures. Elle doit aussi contribuer à la formation des cadres africains par les échanges universitaires, la formation professionnelle et le transfert de compétences. L’objectif est de transformer les moyens financiers, techniques et humains de l’Algérie en présence durable.
L’Algérie dispose d’atouts importants : position géographique, capital diplomatique, ressources énergétiques, capacités militaires et histoire saharienne. Ces atouts doivent désormais être convertis en réseaux, infrastructures et partenariats durables. La consolidation du dialogue avec Bamako, le partenariat avec Niamey, l’évolution de la doctrine militaire, Tamanrasset, Aïn Madhi, la coopération africaine et les corridors vers la Mauritanie peuvent former les éléments d’une même stratégie.
L’enjeu est finalement de transformer la profondeur stratégique en interdépendance régionale : confiance et coopération avec le Mali, sécurité et énergie avec le Niger, corridors commerciaux avec la Mauritanie, formation religieuse et culturelle autour de Tamanrasset et d’Aïn Madi, coopération institutionnelle à travers l’agence algérienne et présence économique renforcée.
Dans un Sahel où se multiplient les influences extérieures, l’Algérie doit préserver une capacité d’action autonome fondée moins sur son héritage que sur des partenariats directs et des réalisations concrètes.
*Ancien Ambassadeur d’Algérie