search-form-close
Le Hirak, Saïd et l’armée

Le Hirak, Saïd et l’armée

Tribune. Nous sommes dans une phase historique inédite. Jamais l’Algérie n’a vécu pareil séisme politique. Même pas en 1962 quand l’armée des frontières qui se réveillait de son grand sommeil pour confisquer le pouvoir du GPRA.

Du jamais vu donc grâce au Hirak, mais aussi, on ne le soulignera jamais assez grâce à la force agissante qui l’a accompagné et protégé depuis le début. Cette force muette a un chef dont les messages sont autant d’appuis au Hirak.

En effet, que serait devenu le Hirak, cette foule joyeuse, pacifique et colorée sans la protection de l’ANP et le soutien indéfectible de son chef, le général Ahmed Gaïd Salah ? Il serait devenu, je le dis avec frémissement et tremblement, de la chair à canons pour les forces alliées et fidèles de Saïd Bouteflika qui n’était pas prêt à lâcher le fromage de son bec, le fromage étant l’Algérie évidemment, l’Algérie et ses richesses dont il a largement profité lui et ses pairs.

Saïd Bouteflika ne voulait pas quitter le pouvoir et l’État qu’il avait confisqué allègrement en usant des prérogatives de son frère sans en savoir les inconvénients. Il faisait et défaisait les hommes, les carrières et les fortunes.

Bouteflika II, l’homme de l’ombre, ne voulait pas répondre aux revendications des manifestants qui n’avaient comme slogan que celui qui sortait des entrailles du peuple, un cri de rage et de colère : « Pas de 5e mandat ».

En dépit du fait que je fasse partie de ce peuple par ma position sociale et mes idées, je connaissais assez la surdité politique de Bouteflika II et sa mégalomanie en décalage avec le réel pour savoir qu’il n’hésiterait pas à semer le chaos plutôt que de céder à ce qu’il considérait comme une poussée d’urticaire chez la populace.

Jusque-là, il avait tout acheté, tout compromis, tout sali, ce n’est pas ce peuple sans autre défense que son pacifisme et son sourire qui allait freiner sa volonté de poursuivre son hold-up du pouvoir en se faisant élire au poste suprême, par le truchement de Abdelaziz, véritable cheval de Troyes pour son frère.

Pour lui le pouvoir vaut bien, comme en octobre 1988, quelques centaines de morts. Des morts de trop pour nous, des morts nécessaires pour lui. Que les morts débouchent sur le chaos, c’est tout bénéfice pour lui. Il peut s’écrier : après moi le déluge. Qu’importe l’Algérie qui brûle s’il garde le pouvoir. Ceci pour dire que devant le Hirak, Saïd était prêt à aller jusqu’au bout ne craignant ni Dieu, ni diable.

Pour faire le sale boulot, il comptait sur l’armée, l’une des armées les plus puissantes au monde, cette armée dont s’est toujours méfié son frère, autrement plus politique que lui. Au bout de quatre semaines, le peuple avait beau s’égosiller, Bouteflika II rêvait encore de pouvoir, au moins pour une année encore, une année qui se serait transformé, après l’apaisement et le fléchissement du Hirak, en plusieurs années. C’est dire en quel mépris il tenait le peuple, ce peuple qu’il ne connaissait pas et qu’il croyait corrompu par quelques logements sociaux mal finis et quelques subventions de produits souvent avariés.

Mais l’armée ne partageait pas ce rêve insensé : pas de 5e mandat de la honte, pas de 5e mandat que le peuple refuse. La mort dans l’âme, abandonné par l’armée, Saïd et son fantôme de frère, abandonnèrent la partie non sans laisser un peu de venin sous forme d’un gouvernement sensé protéger leurs arrières. Première conclusion donc. Sans la force et le soutien de l’armée le Hirak n’aurait pas eu gain de cause des Bouteflika en 5 semaines.

On ne mesure pas encore l’ampleur de cette décision qui nous paraît naturelle alors qu’on n’osait même pas en rêver en janvier passé. Un miracle en majuscule. Boulimique le Hirak qui a digéré Bouteflika demande alors le départ des 3 B ainsi que le chef de la « bande » qui a régné et spolié l’Algérie : Saïd Bouteflika. Le premier B tombe facilement : Belaïz. En même temps les figures de l’enrichissement illicite et de la corruption tombent les uns après les autres, à leur tête l’influent Haddad, faiseur de DG des banques, on comprend pourquoi, et les redoutables Kouninef, faiseurs de ministres des secteurs où ils activaient et d’autres responsables-courtisans. Tombe aussi Ould Kaddour, mis à ce poste par Saïd au détriment de Mazouzi, un honnête responsable désigné sur la base d’un seul critère, celui de la compétence.

Chez les Bouteflika, la compétence est un mot inconnu, on ne goûte que la région et l’allégeance. Un certain moment le gouvernement comptait un tiers de tlemcéniens et un tiers de walis ! Jamais l’Algérie n’a connu pareil régionalisme. Ni sous Ben Bella, ni sous Boumediène, ni sous Chadli, ni sous Zeroual où toutes les régions du pays étaient représentées. Un seul exemple, et il n’est pas le bon hélas, le kabyle Ouyahia a été repéré et distingué sous le chaoui Zeroual. Pourquoi une telle option ? Parce que Bouteflika n’avait confiance que dans les siens. Ce qui n’a pas empêché Tlemcen, pas dupe, de se soulever comme les autres villes du pays.

Le Hirak jamais rassasié ne voulant pas se contenter de ces poissons, pourtant assez gros, demande la tête du plus gros et comment : Saïd Bouteflika, le chef, ce chef qui ne paye pas de mine qui marche en se dandinant si bien qu’on craindrait qu’il ne soit emporté par un vent trop fort pour le poids coq qu’il est. Et le vent vint, un vent fort et salutaire qui fera d’une pierre trois coups, et quels coups, du billard en majesté : l’armée ce vent terrible, l’armée encore qui l’envoie en prison, lui Tartag et le fameux Toufik, l’homme de tous les secrets qui avait des dossiers sur tout le monde et qui ne manquait pas de le faire savoir discrètement au cas où. Il finira en cellule pour ne pas avoir eu la sagesse de respecter son âge et de se lancer dans des complots qui sont l’apanage de la jeunesse si téméraire.

On ne le réalise pas encore, mais tout ce qu’a fait l’armée depuis le début du Hirak restera dans l’histoire comme l’exemple même d’une alliance peuple-armée, qui a brisé toutes les manœuvres en préservant le caractère pacifique des manifestations.

En octobre 88, l’armée tirait sur le peuple pour protéger le pouvoir, aujourd’hui l’armée met en prison le pouvoir pour protéger le peuple. Ce n’est pas le moindre des mérites de cette armée républicaine. Mais comme l’armée c’est le peuple en uniforme, faisons confiance à l’armée, elle sait bien ce qu’il lui reste à faire.


*Abdesslam Chélia est haut cadre de l’Etat en retraite


Important : Les tribunes publiées sur TSA ont pour but de permettre aux lecteurs de participer au débat. Elles ne reflètent pas la position de la rédaction de notre média.

  • Ailleurs sur le Web

  • Les derniers articles

close