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Marché parallèle des devises : les dessous d’un trafic grippé

Depuis quelques jours, les saisies de devises se multiplient à l’aéroport d’Alger et dans les autres points de sortie du territoire national. Ainsi, le dimanche 3 septembre, les douanes de l’Aéroport international d’Alger ont saisi 1,45 million d’euros suite à l’interpellation d’un voyageur qui s’apprêtait à embarquer sur un vol à destination d’Istanbul.

Le 4 septembre, c’est à l’aéroport d’Oran que les services de sécurité ont saisi 150.000 euros sur un voyageur qui s’en allait lui aussi en Turquie. Le mardi 31 juillet, ce ne sont pas moins de deux millions d’euros dissimulés dans un véhicule touristique s’apprêtant à quitter le pays pour la Tunisie qui ont été saisis par les douanes algériennes. Les saisies se suivent et se ressemblent par les montants de plus en plus importants.

Ces coups de filet des forces de sécurité laissent deviner une certaine frénésie dans le milieu du trafic de devises qui est, à cause des nombreux bouleversements qui le touchent, en ébullition.

Istanbul supplante Dubaï

Ce qu’ont en commun beaucoup de ces opérations de fuite de devises avortées par les forces de sécurité est leur destination. Dans la plupart des cas, les voyageurs arrêtés avec de grandes sommes en devises non déclarées se dirigeaient vers la Turquie, plus précisément vers Istanbul. Il s’agit là d’un changement significatif selon une source bien informée qui a expliqué à TSA qu’auparavant, la place prisée par ces trafiquants était Dubaï.

La cité émiratie, grâce à ses zones franches, ses établissements bancaires peu regardants sur l’origine des fonds et sa fiscalité avantageuse, était la destination principale d’une grande partie des devises sorties illégalement d’Algérie, surtout que sur le marché de Dubaï, il était possible d’écouler des sommes importantes en peu de temps, selon un opérateur du domaine.

Mais la chute des prix du pétrole et l’instauration de taxes par les Émirats arabes unis, dont une taxe de 5% sur les transactions financières, ont atténué les charmes de ce paradis des devises qui a vite été supplanté par Istanbul qui offre bien des avantages.

Proximité géographique (3 heures de vol entre Alger et Istanbul au lieu de 7 à 8 heures pour atteindre Dubaï), proximité des clients algériens qui sont nombreux à acquérir des biens immobiliers, de consommation ou des marchandises commerciales en Turquie et, surtout, une fiscalité et un système bancaire propices aux trafics de devises ont permis à Istanbul de supplanter Dubaï et de devenir la première destination des détournements de devises à partir de l’Algérie.

La source algérienne tarie, les places turque et émiratie flambent

Les nombreuses saisies de devises effectuées ces derniers temps par les forces de sécurité algériennes ont été une véritable saignée dans les réseaux de trafic de devises. Les derniers changements à la tête des services de sécurité, les changements de méthodes des douanes, de la police de l’air et des frontières et des autres appareils de sécurité ont chamboulé le fonctionnement des réseaux, explique notre source.

Un chamboulement qui a permis la multiplication des saisies de devises en montants toujours plus importants, ce qui a eu pour impact de tarir ou, du moins, diminuer le débit de la source algérienne de devises, ce qui n’a pas manqué d’impacter les places de Dubaï et d’Istanbul.

Alors qu’à Alger, l’euro qui « sort moins du territoire algérien », a vu sa valeur baisser sur le marché parallèle, descendant jusqu’à 208 dinars contre un euro ce jeudi, à Istanbul et à Dubaï, sa rareté à cause du manque d’ « euros algériens », a fait que la devise européenne flambe, atteignant les 223 dinars contre un euro.

Si les saisies de devises se poursuivent sur le long terme – ce qui est peu probable, selon nos sources qui affirment que les réseaux finiront par s’adapter aux changements et par se réorganiser- ce sont les habitudes frauduleuses de certains opérateurs et trafiquants qui vont changer. Eux qui utilisaient le trafic illégal de devises pour monter leurs affaires d’importation et d’acquisition de biens immobiliers en Europe et ailleurs dans le monde se verront obligés de chercher d’autres solutions.

L’impact du tarissement de la source algérienne de devises transférées illégalement est important du fait de la grandeur des sommes en question. Les pensions de retraite, une des sources principales des devises circulant dans l’informel en Algérie représentent, selon nos sources, de 2,5 à 3 milliards d’euros par an sur une masse totale qui peut atteindre, selon certaines estimations, 10 milliards de dollars circulant annuellement dans le marché.

Une partie de ces sommes est changée en Algérie pour les voyageurs. L’autre partie part à Istanbul et Dubaï pour être blanchie dans le circuit bancaire. Elle ira ensuite alimenter les comptes des importateurs et des acquéreurs de biens immobiliers un peu partout dans le monde.

Des mules généreusement rétribuées

Les individus arrêtés lors de leurs tentatives de transferts illégaux de devises sont rarement les propriétaires des sommes trouvées sur eux par les douanes ou la police. Ce sont des « mules », comme celles qui passent la drogue ailleurs dans le monde, des personnes chargées de transférer ces importantes sommes en devises vers l’étranger, contre une forte rétribution.

Pour chaque 100.000 euros transférés, les mules percevaient environ 500.000 dinars mais, depuis les dernières mesures et l’accroissement du nombre de saisies de devises et d’arrestations de trafiquants, le risque encouru par les mules étant plus grand, leur rétribution a suivi. Actuellement, les passeurs illégaux de devises touchent jusqu’à 1,50 million de dinars pour chaque 100.000 euros transportés, de quoi encore appâter de nombreuses autres mules vers ces réseaux.

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