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Pastèque en Algérie : entre rumeurs et mévente, comment sauver la filière ?

Les rumeurs ont plongé la filière de la pastèque algérienne dans une crise inédite avec un impact économique et environnemental considérable. La traçabilité s’impose désormais.

Pastèque en Algérie : entre rumeurs et mévente, comment sauver la filière ?
Pastèque en Algérie : la traçabilité pour sauver la filière de la crise / Par Ferdous Hasan de Pexels
Djamel Belaid
Durée de lecture 4 minutes de lecture
Clock 4 minutes de lecture

Cet été en Algérie, la pastèque ne fait plus recette et toute la filière se retrouve menacée. Habituellement présente sur les étals des commerces, aux abords des routes et dans les rues, ce fruit gorgé d’eau est aujourd’hui boudé par les consommateurs.

La cause ? Des rumeurs sur des cas d’intoxication liés à sa consommation. Côté agriculteurs, c’est la catastrophe. La mévente a fait dégringoler les prix. Dans les marchés de gros, rien n’y fait, les agriculteurs ne trouvent pas preneurs.

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Algérie : la pastèque face à une grave crise

Ces derniers jours, selon les régions, des prix de détail entre 40 et 80 DA le kilo ont été observés. Dans certaines régions comme El Tarf, la pastèque est bradée à 100 dinars la pièce.

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Quant aux marchés de gros, ils affichent des prix entre 20 et 50 DA le kilo, en baisse de 20 DA par rapport à ce qui a été observé la semaine précédente.

La situation est d’autant plus délicate que, comme pour le blé, les pluies printanières ont permis une récolte exceptionnelle. La mévente actuelle impacte toute la filière algérienne de la pastèque : agriculteurs locataires, commerçants de gros et transporteurs. À cela s’ajoutent les propriétaires fonciers et les grainetiers qui commercialisent les intrants nécessaires à la culture de la pastèque.

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Des témoignages poignants

La crise est réelle. Au niveau des marchés de gros, que ce soit à l’est ou à l’ouest du pays, partout les discussions entre agriculteurs tournent autour de la mévente. À proximité de camions et de pick-up surchargés de pastèques, c’est à qui dénonce le mieux les rumeurs d’intoxications liées à la consommation de pastèques.

Des producteurs s’insurgent contre ces rumeurs et affirment que de tels cas ne peuvent venir que des cas de vente à la découpe. Une pratique interdite dès le mois de mai par les autorités de la wilaya de Constantine et progressivement suivie par d’autres wilayas comme Alger, Béjaïa, Bouira ou El Ménéa

À Tiaret les autorités locales indiquent à la presse craindre que « une fois le fruit ouvert, sa chair riche en eau et en sucre se transforme en un milieu de culture extrêmement favorable sous des températures frôlant les 35°C à 40°C » en l’absence de structures réfrigérées.

En bordure de champ, désemparés de devoir brader leurs produits, des agriculteurs aident à remplir le véhicule d’un commerçant en ponctuant par un « profitez-en » à l’adresse des consommateurs à faible revenu pour chaque pastèque passant de main en main.

Ailleurs, dans les champs et sur les marchés, des agriculteurs et des revendeurs organisent la riposte pour tenter de sauver la pastèque, avec notamment des séances de dégustation du fruit. Une scène qui s’est répétée récemment sur le marché de Blida.

Pour les producteurs, les enjeux sont importants. La culture de la pastèque est particulièrement rentable et les économistes n’hésitent pas à parler de « culture de rente ».

L’investissement de départ peut vite être rentabilisé même si la concurrence est rude. Les pastèques cultivées au sud sous serre arrivent sur le marché algérien dès fin avril. Aussi, les producteurs du nord ont dû s’adapter.

Finie l’époque où ils semaient en plein champ en disposant des poquets de graines tous les 2 mètres. Aujourd’hui, les plants provenant de pépinières spécialisées sont repiqués au champ sur bâche plastique avec irrigation localisée. Les greffons de pastèque sont greffés sur des plants de citrouille, et au sud, des producteurs se vantent d’avoir obtenu sous serre des pastèques de près de 50 kg.

Dès 2019, cette pratique s’est développée en Albanie où des spécialistes locaux ne tarissent pas d’éloges cette innovation : « Une pastèque non greffée nécessite 5 ou 6 interventions de pulvérisation, contre les ravageurs et les maladies, tandis qu’une pastèque greffée nécessite au maximum deux interventions ».

Outre le coût des plants greffés, les producteurs doivent compter avec les dépenses de fumier, d’engrais, de produits de traitement, voire de tours d’eau achetés au propriétaire d’un forage voisin. À cela s’ajoute la location de la terre. La pastèque est sensible aux nématodes du sol. Aussi, les producteurs sont régulièrement à la recherche de parcelles de terre vierge.

Les propriétaires et les grainetiers acceptent d’être payés une fois la récolte vendue. Lors d’une étude menée en 2016 sur le financement informel du secteur maraîcher en Algérie et en particulier le cas du crédit fournisseur, l’agroéconomiste Ali Daoudi a documenté la façon dont les grainetiers de la région de Biskra jugeaient de « la solvabilité financière et morale du client ».

Aussi, la mévente actuelle de pastèques est le synonyme de créances qui risquent de fragiliser durablement les producteurs.

Face à cette situation, la Fédération nationale des marchés de gros des fruits et légumes a publié un communiqué dans lequel elle dénonce une campagne de désinformation non fondée.

L’association de protection des consommateurs (APOCE) communique sur le fait que la pastèque en elle-même n’est pas en cause.

L’alternative des Indications Géographiques Protégées (IGP)

L’interdiction de la vente à la découpe s’apparente à l’application justifiée du principe de précaution dans la mesure où les quartiers de pastèques emballés dans du film plastique et exposés durant des heures au soleil sont susceptibles de s’accompagner de la prolifération de bactéries.

Cependant, la disparition de la vente à la découpe pose un problème d’accession à la pastèque pour les petites bourses ou les personnes vivant seules.

Ces dernières années, les pastèques ont eu tendance à augmenter de poids. Ainsi, en acheter une entière peut constituer une somme rondelette et ne pas pouvoir la consommer entièrement.

Faudra-t-il que comme en Europe, les producteurs s’orientent vers la production de pastèques de petite taille ? C’est le cas en Bretagne où des maraîchers produisent sous serre des pastèques de la taille d’un ballon de handball.

En Espagne, les pastèques de la coopérative de Benihort (Castellon) font l’objet d’une appellation spécifique et sont exportées en partie vers « la France, l’Allemagne, les pays d’Europe de l’Est, ainsi que vers les pays baltes et la Norvège », soulignait en juin dernier le site spécialisé Fresh Plazza.

La labellisation implique le respect d’un cahier des charges et garantit la traçabilité et l’innocuité des produits commercialisés. C’est notamment le cas en Algérie avec les dattes Deglet Nour et la figue de Béni Maouche.

À Berrihane (Tarf), les producteurs locaux se prévalent d’un produit de terroir au goût reconnu par les consommateurs. Une éventuelle IGP pourrait comporter les quantités produites, les modalités des variétés utilisées, la présence ou non de plants greffés et les quantités d’engrais et de produits phytosanitaires épandus.

Dès 2009, l’agroéconomiste Sahli Zoubir faisait remarquer qu’en Algérie « les filières de produits de terroir pouvant faire l’objet de labels n’y sont pas encore assez visibles ». Il appelait à la promotion des ressources et des produits locaux et que « les acteurs locaux – notamment les opérateurs des filières de produits de terroir – soient non seulement soutenus, mais appuyés pour organiser et coordonner leurs actions ».

Manque de traçabilité de la pastèque algérienne

L’ampleur des discussions dans les champs et sur les marchés de gros illustre l’ampleur qu’a pris la production de pastèque en Algérie. Celle-ci fait vivre beaucoup de personnes. Ces discussions illustrent également la crise qui atteint la filière. Le marché local est momentanément bloqué à cause de rumeurs.

Les producteurs n’ont pas assez de mots pour dénoncer les rumeurs qui courent à propos de la qualité de leurs produits, mais les mots et la détresse des agriculteurs ne suffisent pas pour rassurer les consommateurs.

En Algérie, force est de constater que les produits agricoles ne sont pas tracés. En bout de chaîne, il est impossible de déterminer qui les a produits et dans quelles conditions. Et la pastèque ne fait pas exception. Aussi, est-elle à la merci des rumeurs d’autant plus qu’il faut compter avec l’absence d’un système d’alerte aux consommateurs comme cela existe à l’étranger.

Les répercussions de la mévente des pastèques sont multiples : économiques, sociales et même hydrauliques dans la mesure où cette culture est particulièrement consommatrice en eau. Une eau qui est aujourd’hui précieuse. La crise de la pastèque doit pousser les agriculteurs à adopter de nouvelles méthodes de production en misant sur la traçabilité et la labellisation de leurs produits. À défaut, ils seront des proies faciles aux rumeurs et à la méfiance grandissante des consommateurs vis-à-vis des pesticides.

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