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Phosphate, la vache à lait du Maroc, qui empoisonne les sols français

En France, la polémique enfle autour des engrais phosphatés du Maroc. La cause ? Le cadmium.

Phosphate, la vache à lait du Maroc, qui empoisonne les sols français
Cadmium : les engrais phosphatés du Maroc accusés d’empoisonner les consommateurs français | Par BirgitKorber / Adobe Stock
Djamel Belaid
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L’Agence Française pour le Développement (AFD) a accordé un prêt de 350 millions d’euros à l’Office chérifien des phosphates (OCP, Maroc) dans un contexte de défiance des consommateurs français vis-à-vis du cadmium contenu dans les engrais marocains.

De façon étonnante l’AFD ne semble pas tenir compte des risques sanitaires encourus en France. Un effet du rapprochement entre Paris et Rabat ?

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La revue France Agricole indiquait le 23 avril dernier que « le Maroc, via sa société publique OCP, fournit environ 50 % des engrais minéraux phosphatés consommés en France » et citait les propos d’un professionnel selon lequel « la concentration en cadmium des roches qui y sont exploitées est plus élevée qu’en Russie ».

La signature de ce prêt est intervenue le 9 mai 2025 dans le but de « décarbonation » du process industriel d’OCP et de réduire ses émissions de gaz à effet de serre. Il représente l’un des plus gros prêts non souverains de son histoire : 350 millions d’euros à destination du Maroc officiellement destinés à produire « des engrais verts produits de manière durable ».

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Anses, imprégnation des consommateurs français au cadmium

Mais fin mars 2026, est paru un rapport de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) sur l’imprégnation des consommateurs français au cadmium. L’hebdomadaire Politis parle d’une « bombe sanitaire » tandis que déjà en juin 2025, un réseau de médecins évoquait un « véritable fléau de santé publique » et appelait le gouvernement français à prendre des mesures.

Le 21 avril, le média d’investigation Médiapart a publié une enquête dans laquelle il affirme que « l’AFD a ignoré les alertes ». Cette enquête contrarie l’action de l’AFD d’autant plus que cette substance cancérogène est contenue dans les engrais phosphatés issus des gisements situés au Maroc.

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Le député Benoît Biteau, coauteur d’une proposition de loi, demande l’interdiction des engrais contenant ce type de métaux lourds. Cet ingénieur agronome et agriculteur a ainsi déclaré en mars 2026 dans la presse que le taux d’imprégnation est « deux à trois fois supérieur en France » par rapport aux pays voisins et a pointé « notre dépendance aux engrais phosphatés » en provenance du Maroc.

Il met en garde : « au-delà de son caractère cancérogène, c’est un perturbateur endocrinien, un facteur de maladies cardiovasculaires et une cause importante d’ostéoporose. Il est aussi impliqué dans des cancers particulièrement graves, comme celui du pancréas, dont le taux de survie est très faible, autour de 5%. » Un cancer qui selon les données de l’Anses, « a été multiplié par quatre en une trentaine d’années » souligne ce lanceur d’alerte.

Si en France ces engrais proviennent principalement des gisements sédimentaires du Maroc et du Sahara occidental occupé, des pays européens ont préféré s’approvisionner à partir de gisements d’origine volcanique moins contaminés situés en Finlande, Norvège ou dans la péninsule de Kola en Russie.

La chaîne de télévision française M6 a fait sensation en janvier 2025 avec son émission Zone interdite consacrée au cadmium en titrant « ce poison insoupçonné dans nos assiettes ». Une émission qui n’est pas passée inaperçue auprès des consommateurs.

Au Maroc dont le phosphate représente la plus importante source de devises et dont les exportations ont atteint 100 milliards de dirhams en 2025 (10 milliards d’euros, près de 30% des exportations marocaines), la presse avait alors crié au complot.  Challange.ma dénonçait « un reportage biaisé » et de simples « allégations, ressassées par M6 ». Quant au site HesPress ce n’était qu’une question « où désinformation et pressions de lobbies s’entremêlent ».

Pourtant le site Western Sahara Resource Watch rappelle que si l’OCP déclare des taux de cadmium de « 29,5 à 72,7mg de cadmium/kg, une commission du Parlement Européen cite des niveaux de cadmium de « 38 à 200 mg /kg de P2O5) ».

A la mi-avril 2026, la plateforme gouvernementale française Rappel Conso a demandé que soit retiré du marché  un lot d’avocats en provenance du Maroc pour un «dépassement de la teneur maximale autorisée sur un contaminant», le cadmium.

Un prêt de l’AFD pour des « engrais verts »

Le prêt consenti par l’AFD a pour objectif de permettre à l’OCP de produire 1 million de tonnes de superphosphates par an. Médiapart fait remarquer que le détail des investissements n’a « pas été rendu public ».

Début avril, le média écologique français Vert s’est étonné du montant de ce prêt : « Le Maroc, qui ne figure pourtant pas parmi les pays prioritaires au titre de l’aide française au développement, est de longue date le premier pays d’intervention de l’AFD » ajoutant que ce montant illustre « les relations toutes particulières que la France entretient avec ce pays. »

Le média Vert révèle qu’au-delà des éléments de langage officiels, « en interne à l’AFD, le projet a été débattu ». En cause, la volonté d’OCP de parler d’un « engrais vert » est « finalement assez questionnable » confie cette même source : « Ça ne dit rien sur le cadmium! ».

Après enquête, Médiapart souligne que la signature de ce contrat a « suscité critiques, désaccords et inquiétudes » que la direction de l’agence a « choisi d’ignorer ».

Le 12 décembre 2024 lors d’un conseil d’administration de l’agence, la commission développement durable de l’AFD a fait état d’un avis « réservé » pour un projet présenté comme écologiquement vertueux. En cause, la pollution des sols en cadmium et l’augmentation des gaz à effet de serre qu’implique le doublement de la production d’engrais d’OCP sur son site de Jorf Sfar.

Mediapart documente les débats récurrents au sein de l’AFD. Pour le député Frédéric Petit, administrateur de l’AFD défenseur du prêt : « L’OCP vise la neutralité carbone, c’est cela que l’AFD aide » mais ne se prononce pas sur le danger du cadmium.

Au sein de la Direction des risques de l’agence, des experts financiers de l’AFD donnent un avis négatif. Ils estiment que « l’exposition de l’agence est trop forte au Maroc, le pays étant devenu l’un de ses principaux clients dans le monde » note Médiapart.

L’ambassadeur de France au Maroc nommé à la tête de l’AFD

Autres alertes signalées par Mediapart, celle d’un cadre en poste sur l’Afrique du Nord : « J’ai alerté l’équipe projet, ma hiérarchie ainsi que les experts “agro” de l’AFD. On m’a répondu qu’il n’y avait aucun problème ». Puis en février 2026, c’est au tour de la conseillère éthique de l’AFD d’envoyer une nouvelle alerte.

 À la direction de l’AFD, c’est silence total. Le média d’investigation note que l’heure est à la passation de pouvoirs entre le directeur général sortant, Rémy Rioux, et son successeur désigné, Christophe Lecourtier, actuel ambassadeur au Maroc.

Aussi souligne Médiapart « la prudence semble prévaloir sur les explications au public » qui avance une explication : « En octobre 2024, la signature d’un partenariat entre le groupe français Engie et l’OCP pour développer des projets d’hydrogène vert, d’énergies renouvelables et de dessalement de l’eau de mer, fait partie des « résultats » mis en avant par l’Élysée à l’issue de la visite officielle d’Emmanuel Macron au Maroc. »

Le député Benoît Biteau souscrit à cette analyse : « La France entretient des relations étroites avec le Maroc, dont les engrais phosphatés représentent une ressource stratégique. Ce choix d’approvisionnement a été privilégié dans la durée, malgré leur forte teneur en cadmium.»

Une explication partagée également par le média en ligne Afrik.com qui le 20 avril notait que : « La France a délibérément ignoré ces alertes [ndlr relatives au cadmium]. En toile de fond, la réconciliation diplomatique entre Emmanuel Macron et Mohammed VI transformait ce prêt en instrument géopolitique autant qu’en outil de développement. »

OCP, un flou concernant le taux de cadmium 

L’OCP indique que ses engrais sont certifiés Low Cadmium car leur teneur en cadmium est inférieure à 20 mg/kg quand la limite réglementaire actuellement en vigueur en Europe est fixée à 60 mg/kg.

Une affirmation pour laquelle Médiapart a demandé confirmation. Mais peine perdue. Côté français, l’Anses se satisfait des déclarations de l’OCP en indiquant que les engrais en provenance du Maroc se situent « en deçà de la limite réglementaire actuellement en vigueur » en Europe. L’agence préconise en effet une teneur maximale de 20 mg de cadmium par kilo de phosphate.

Quant au ministère français de la santé, il a renvoyé les journalistes vers le ministère de l’agriculture et celui-ci a alors indiqué qu’« il ne relève pas » de ses services « de confirmer les évolutions de teneurs en cadmium d’opérateurs privés ».

Et a renvoyé Médiapart vers les services des fraudes (DGCCRF) à qui revient la charge de vérifier « la loyauté des informations indiquées sur les étiquetages ». Chacun semble se « renvoyer la balle ».

Côté marocain, l’OCP a tout simplement refusé de répondre aux demandes de Mediapart.

75% des engrais OCP fortement contaminés

L’assertion d’OCP comme quoi ses engrais sont certifiés Low Cadmium est-elle justifiée ? Il existe certes des techniques de décadmiation qui commencent à être mises en œuvre par l’OCP qui selon Benoît Biteau ont permis de « diviser par deux la teneur en cadmium de ses engrais en un an ». La question est de savoir si ce process concerne la totalité de la production.

L’office indique avoir investi des dizaines de millions d’euros dans des technologies de décadmiation développées en collaboration avec une université locale. La co-cristallisation serait capable « d’éliminer environ 70 % du cadmium ».

En 2025, l’OCP revendique produire 2 millions de tonnes d’engrais décadmiés et d’en produire d’ici fin 2026 un million supplémentaire au niveau d’une nouvelle unité en construction à Jorf Lasfar. Soit un total de 3 millions de tonnes sur les 12 millions commercialisées.

Une part minime d’engrais est donc décadmiés sur le total produit. Ce qui n’empêche pas l’OCP de clamer produire « d’engrais vert ». Une situation qui inquiète en particulier ses clients africains dont les sols acides facilitent l’absorption du cadmium du sol par les plantes.

La part des engrais décadmiés est préférentiellement orientée vers les marchés où des voix s’élèvent pour interdire les engrais du Maroc. « Depuis février 2025, tous les engrais exportés par OCP Nutricrops vers la France et l’Union européenne présentent une teneur en cadmium inférieure à 20 mg/kg de P2O5 » tente de rassurer l’OCP.

Pour la spécialiste Diane Robert, rédactrice d’une étude en 2026 sur les ressorts du repositionnement du marocain OCP, les fortes teneurs en cadmium nécessite la décadmiation par « des opérations coûteuses »  destinées essentiellement au marché européen, aussi le groupe « concentre l’essentiel de ses efforts sur l’ouverture du marché africain » .

Ce scandale du cadmium arrive au pire moment pour l’OCP déjà fragilisé par la crise dans le détroit d’Ormuz. Les importations de soufre destiné à la confection de TSP et l’ammoniac pour celle du Di-ammonium de Phosphate se sont taries.

Afin de parer à la situation l’entreprise a mis en arrêt technique son complexe de Jorf Asfar pour raison de « maintenance », un arrêt qui aurait dû intervenir au 3ème trimestre.

Reste à considérer la contamination généralisée des sols français amendés durant des décennies par les engrais phosphatés marocains riches en cadmium.

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