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Syrie : une guerre sans fin

Les malheurs de la Syrie paraissent interminables, presque sept ans après le début de la révolte contre le pouvoir de Bachar al-Assad. Une révolte qui s'est transformée en guerre civile…

Syrie : une guerre sans fin
Mounir Acef
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Les malheurs de la Syrie paraissent interminables, presque sept ans après le début de la révolte contre le pouvoir de Bachar al-Assad. Une révolte qui s’est transformée en guerre civile et qui a fait de ce pays un territoire d’expérimentation pour tous types de techniques d’infiltration, de manipulation, d’espionnage et de destruction.

Des tests grandeur nature y sont faits aussi pour les armes. Un général russe a confié que 200 types d’armes ont été « expérimentés » en Syrie dont les redoutables chasseurs Su-57 (appareil de 5e génération). Les États-Unis, l’Iran, la France et Israël en ont fait de même et sous plusieurs formes.

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Chaque jour le sang coule en Syrie, au milieu d’une lutte féroce entre puissances. Russie, Iran, États-Unis, France, Turquie, Israël, Grande-Bretagne, Arabie saoudite et Qatar se livrent, chacun de son côté, à des batailles, parfois invisibles, au détriment du peuple syrien.

Plus de cinq millions de syriens ont été forcés à quitter leur pays vers l’Europe, l’Afrique, le Maghreb et les pays du Golfe. Certains vivent dans des conditions pénibles dans des camps en Jordanie, au Liban, en Irak et en Turquie.

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Le bilan des civils morts est sans doute le plus lourd de l’Histoire contemporaine : 340.000, selon les dernières estimations. L’actualité syrienne est dramatique. État des lieux.

El Ghouta Al Charqiya, « un enfer sur terre »

El Ghouta Al Charqiya est cette plaine verdoyante à l’est et au sud de Damas. La ville de Douma est son centre névralgique. La région, où vivent plus de 400.000 personnes, est connue par ses arbres fruitiers comme les cerisiers, les noyers, les pêchers et les abricotiers. Aujourd’hui, ces jardins sont réduits à l’état de désolation. Depuis presque une semaine, des appareils militaires syriens lâchent des bombes et des barils d’explosifs sur une zone, présentée comme rebelle et assiégée depuis 2013.

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L’offensive a commencé, en fait, il y a trois mois, mais elle s’est intensifiée ces derniers jours. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), considéré comme seule source d’information de l’intérieur syrien depuis presque six ans, les frappes aériennes et les tirs d’artillerie auraient fait 470 morts, 370 selon l’ONU. Un bilan qui reste provisoire.

Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, a parlé de « l’enfer sur terre ». Il a réclamé un arrêt immédiat de « toute action de guerre » dans El Ghouta Al Charqiya afin de permettre l’accès des aides humanitaires. Des images diffusées sur internet montrent le bombardement d’un hôpital, ce qui est, du point de vue du droit international, considéré comme un crime de guerre.

Amani Ballour, pédiatre à El Ghouta Al Charqiya, a déclaré à la radio française Europe 1 que la région est bombardée sans arrêt depuis 48 heures. « Nous recevons au moins 100 blessés par jour, la majorité sont des enfants et des femmes. Beaucoup meurent de leurs blessures dans les heures qui suivent. Nous manquons de médicaments et de matériel médical. Les gens se cachent dans les sous-sols des bâtiments », a-t-elle témoigné.

Panos Moumtzis, coordinateur de l’ONU pour l’aide humanitaire en Syrie, a déclaré, repris par l’agence Reuters, qu’au moins cinq établissements de santé ont été ciblés par les bombardements comme les hôpitaux d’Al Marj et Saqba.

La colère de l’Unicef

Le Comité international de Croix Rouge (CICR) n’a pas pu accéder à El Ghouta Al Charqiya depuis novembre 2017. Autant dire que presque aucune aide humanitaire n’arrive à la population civile. Pour exprimer sa colère, l’Unicef a publié, mardi 20 février, un communiqué d’une seule phrase : « Aucun mot ne rendra justice aux enfants tués, à leurs mères, leurs pères, à ceux qui leur sont chers ».

Pour Amar Kouch, écrivain syrien en exile, la catastrophe d’El Ghouta est une nouvelle épreuve pour « la conscience humaine ». « Ce que fait le régime syrien, ses alliés russes et iraniens et les milices tribales comme massacre et destruction de villages et de localité d’El Ghouta Al Charqiya est un crime de guerre d’un genre particulier. C’est un massacre qui cible ce qui reste de la base sociale de la Révolution syrienne, de briser la résistance de la population et de l’obliger au départ forcé », a-t-il écrit sur le site de la chaîne qatarie Al Jazeera.

Selon lui, le régime pratique la politique du « changement démographique » dans les villes rebelles en les remplaçant par d’autres populations, « recrutées parmi les familles des milices ».

Des roquettes sur Damas

Pour justifier le pilonnage quotidien des zones d’habitation, Damas avance l’argument que des « terroristes » se seraient cachés parmi la population à El Ghouta Al Charqiya. La télévision syrienne a diffusé des émissions à travers lesquelles sont évoquées « les demandes populaires pour en finir avec le dossier d’El Ghouta Al Charqiya ».

L’agence officielle Sana a rapporté, vendredi 23 février, que Damas « a été la cible de tir de 70 roquettes par des terroristes ». Sana a aussi publié un bilan de la coalition menée par Washington pour combattre Daech en Syrie et en Irak. « Cette coalition illégale a, depuis 2014, tué 841 civils en Syrie et en Irak sous prétexte de poursuivre Daech. Ce bilan est faux. Les vrais chiffres ont été avancés par le groupe Errors qui évoque 5961 civils tués après les frappes aériennes de la Coalition », a écrit l’agence Sana.

La Syrie est également un territoire de guerre médiatique et psychologique. Beaucoup de faits et de chiffres sont à prendre avec précaution quelle que soit la source ou l’origine. Peu de journalistes indépendants travaillent sur le terrain, empêchés par la censure militaire du régime ou celle des forces étrangères présentes sur le terrain.

Selon Reportes Sans Frontières (RSF), la Syrie est depuis six ans le pays le plus meurtrier au monde pour les professionnels des médias. En 2017, 12 journalistes ont été tués, selon la même source.

Bachar al-Assad est, d’après les experts, en phase de reconquête du territoire après avoir défait Daech et ses excroissances. Il a le soutien de la Russie et de l’Iran. Le bombardement intensif d’El Ghouta Al Charqiya prépare l’engagement terrestre des troupes. Tactique classique de guerre.

Afrine où le mélange des cartes

Mais, la situation à Afrine, ville connue par ses textiles et son huile d’olive, située au Nord-ouest de la Syrie, dans la région d’Alep, à 30 km des frontières avec la Turquie, risque de mélanger toutes les cartes.

Le 20 janvier 2018, Ankara a décidé d’engager l’opération militaire « Rameau d’olivier » contre les Unités de protection du peuple (YPG), branche armée du Parti de l’union démocratique (PYD) kurde. Ankara considère le PYD comme un allié du PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan (crée en 1978 pour défendre un projet séparatiste), considéré comme organisation terroriste par la Turquie, l’Union européenne et les États-Unis. Le paradoxe est que les États-Unis sont soupçonnés de soutenir militairement et sur le plan opérationnel les YPG dont l’effectif oscille, selon des estimations non officielles, entre 10.000 et 60.000.

En mai 2017, Washington a décidé d’armer les unités kurdes pour « mener la guerre » à Daech qui était « basée » à Raqqa, sur les bords de l’Euphrate. « Combattre un groupe terroriste à l’aide d’un autre groupe terroriste est une erreur », a déclaré le président turc Tayyip Recep Erdogan.

Armes légères, mitrailleuses, véhicules blindés et des munitions ont été livrés par le Pentagone aux YPG. Washington n’hésite pas à adopter un discours ambigu. En janvier 2018, le colonel Ryan Dillon, porte-parole de la Coalition dirigée par Washington contre Daech, a déclaré à l’agence turque Anadolu que les États-Unis ne soutenaient pas les YPG.

L’engagement des troupes turques vers Afrine, après l’effondrement médiatique de Daech, a déclenché « une guerre » de repositionnement stratégique dans la région. L’Iran, qui a également des Kurdes à gérer et à maîtriser sur son territoire, n’a pas dénoncé l’action militaire de la Turquie. Autant que l’Irak où les Kurdes veulent créer un État indépendant.

Turquie, Syrie, Irak et Iran craignent que les Kurdes, fortement appuyés par les États-Unis et Israël, profitent de l’instabilité dans le Moyen-Orient pour réclamer « le grand Kurdistan » qui signifierait la division dans ces quatre pays.

« Un pacte avec le diable »

Sur le terrain, les contradictions ne manquent pas. L’Organisation de la radio et de la télévision syrienne (ORTAS, officielle) parle d’agression turque à Afrine qui « viole la souveraineté de la Syrie ». La chaîne libanaise Al Manar (chaine de Hezbollah) annonce, pour sa part, l’entrée à Afrine des troupes de l’armée syrienne pour soutenir les YPG et pour « appuyer la résistance de la population ».

La chaîne Al Mayadine, réputée proche de Damas, a diffusé des images de ce qu’elle a appelé l’arrivée des « avant-gardes des forces populaires syriennes » à Afrine. « Mais le régime syrien n’est-il pas en guerre contre les YPG kurdes ? Comment se porte-t-il à leur secours ? », s’interroge la chaîne saoudienne Al Arabiya.

« Ayant dû combattre le régime al-Assad dans d’autres régions du pays (Qamishli, Hasakah), les YPG se retrouvent à présent face au choix -qui n’en est pas vraiment un- de risquer un massacre face à l’armée turque ou d’accepter un pacte avec le diable », a analysé le site Jforum, proche d’Israël.

Dans une récente déclaration à la télévision syrienne, Bashar al-Assad a qualifié les unités kurdes, « qui travaillent sous parapluie américain », de traîtres. « Ils sont contre leur pays, leur peuple et leur armée », a-t-il appuyé.

Des analystes, interviewés par la chaîne iranienne Al Kawthar, disent que l’engagement des troupes de Bashar al-Assad avec les unités kurdes à Afrine vise à « faire descendre Erdogan et son armée de l’arbre » !

Les réserves de Moscou

Moscou, qui voit d’un mauvais œil l’engagement militaire turc à Afrine, a appelé toutes les parties à la retenue et « au respect de l’intégrité territoriale de la Syrie » alors qu’Ankara a appelé Moscou et Téhéran à « stopper » le régime syrien dans El Ghouta Al Charqiya.

Sputnik, plate-forme médiatique russe, a fait parler l’expert en sécurité et en relations internationales, Mark Sleboda, qui a estimé que le pouvoir du président turc ne peut pas « survivre » s’il continue de « mettre en colère presque tous ses voisins et ses principaux partenaires ».

« Bien que membre de l’OTAN, la Turquie est devenue très proche d’une confrontation avec les États-Unis », a souligné Mark Sleboda en parlant de « conquête néo-ottomane » d’Ankara en Syrie. Il a rappelé que la Turquie soutient l’Armée syrienne libre (ASL) qui appuie les troupes turques à Afrine.

Autour d’Afrine, la bataille se fait aussi à travers les médias. La chaîne américaine arabophone Al Hurra a rapporté que des milices, participant à l’opération Rameau d’olivier, se seraient livrées à des exécutions sommaires.

Sur le terrain, 3000 hommes sont déployés par l’armée turque appuyés par 300 éléments des troupes d’élites (pour les opérations spéciales) et par 80 avions de combat F16. Des hélicoptères de combat de type Atak (fabrication turque) et des pièces d’artillerie Howitzer sont également engagés dans l’opération Rameau d’olivier dont le but est également, selon Ankara, de « sauver les civils de l’oppression et de la cruauté des terroristes dans cette région », (expression utilisée par tous les médias turcs).

Relance de la guerre ?

L’état-major turc adopte la tactique des combats à évolution lente « pour épargner les vies humaines ». Cela peut signifier que la présence militaire dans le nord de la Syrie serait durable. La confrontation directe entre « les unités populaires » de Bashar al-Assad et l’armée turque n’est pas à écarter dans le moyen terme.

« Nous sommes venus à Afrine pour protéger la population et nous allons nous déployer aux frontières avec la Turquie », a déclaré un militaire syrien à la chaîne Russia Today.

Ankara a mobilisé 15.000 hommes pour la prochaine offensive. L’armée turque et les troupes de l’ALS auraient maîtrisé déjà 60 points stratégiques autour d’Afrine depuis le lancement de l’opération. L’agence Anadolu a annoncé vendredi que l’armée turque avait libéré les villages de Modad, Ali Rajo, Tal Dilor, Firkan et Kara Baba autour d’Afrine.

Pour les observateurs, Afrine va « relancer » la guerre en Syrie de plus belle alors que les efforts diplomatiques internationaux peinent à trouver une issue sérieuse à la crise syrienne.

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