
Par un “choix délibéré”, Ghaleb Bencheikh, éminent islamologue, se fait moins entendre dans le débat public en France, dominé par les extrêmes dénués de nuance.
Il a néanmoins accepté d’aborder dans un entretien à TSA plusieurs questions d’actualité : les attaques qu’il a subies d’un député de la droite dure, rapporteur d’une commission parlementaire sur l’audiovisuel, l’islamophobie en France, la guerre au Moyen-Orient, la visite annoncée du Pape Léon XIV en Algérie…
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Charles Alloncle, un député de la droite dure vous a mis en cause dans un rapport parlementaire, ainsi que l’émission que vous animez sur France Culture, Questions d’islam. Qu’avez-vous à lui répondre ?
Ghaleb Bencheikh : Je n’ai rien à répondre à ce jeune député de la droite réactionnaire. Demanderait-on à Trotsky de prouver qu’il n’est pas capitaliste ?!
Ou bien oserait-on requérir d’Andreï Sakharov de démontrer qu’il est bien engagé pour la défense des droits de l’homme ?
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Aussi, mutatis mutandis, ne voudrais-je pas être dans une logique de justification. Lorsque je luttais par la parole et par la plume contre les dérives radicales islamistes et contre l’extrémisme religieux, notamment lors de la décennie noire en Algérie, ce député était en culotte courte. Je ne dirai rien de plus.
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Selon la loi de Brandolini, la dissymétrie entre ce que coûtent en temps et en énergie, la calomnie, le mensonge et ce que nous appelons maintenant les fake news, et l’effort colossal déployé à pourfendre et dirimer lesdits mensonges, est d’un rapport de grandeur de dix a minima.
En ce qui me concerne, je suis un homme serein. Je garde mon équanimité et la tête froide. Je renverrai ce député et ses collègues à la commission parlementaire qui m’a auditionné. Cela devrait lui suffire.
Malheureusement, il a fait preuve d’un triple manquement. Un manquement à la responsabilité, un manquement à la compétence et un manquement à la vérité.
Le nombre élevé de marques d’amitié, de sympathie, de solidarité et de soutien que je ne cesse de recevoir, me comble d’aise. Et, il y a le communiqué du Conseil des sages de la laïcité – où je siège – qui m’oblige et m’engage à garder encore une fois le cap avec froideur d’esprit, calme et sérénité.
Le même député a soutenu que vous avez déclaré avoir participé à un colloque des Frères musulmans en “ami”. Est-ce vrai ?
La vérité est que j’ai participé, en effet, à un colloque organisé par Musulmans de France ; une association toujours reconnue par l’administration et qui organise ses rencontres au su et au vu de tout le monde.
Je suis un homme de débat, je vais là où on m’invite pour débattre. Je parcours le monde pour participer à des colloques internationaux.
Et les lieux de mes interventions en France décrivent une gamme qui va du Printemps Républicain, du très droitier Institut Thomas More et des Conversations de Tocqueville en passant par les fondations Res Publica et Jean Jaurès ainsi que d’autres lieux de débat et de rencontres jusqu’au colloque organisé par Musulmans de France.
Lequel colloque a réuni un haut fonctionnaire, un ancien directeur de Sciences-Po Lille, des chercheurs et des universitaires, un prêtre dominicain et le recteur de la grande mosquée de Bordeaux, le grand imam Tareq Oubrou. Et, j’y suis allé comme président de la fondation de l’Islam de France.
J’ai trouvé dans l’auditoire, qui était assez fourni dans une salle comble, beaucoup d’amis et je ne renie pas l’amitié que j’ai pour les personnes qui s’y trouvaient.
Dans la grille des programmes de France Culture, il y a plusieurs émissions consacrées aux autres religions. Il y a comme une focalisation sur la vôtre parce qu’elle traite de l’islam ?
Cela prouve que ce député n’a jamais de sa vie suivi le programme en question ou même en avoir entendu parler.
J’imagine qu’il a délégué à certains attachés parlementaires d’aller voir ce qui a été produit, et sans les écouter, ils ont mis en avant ce qui, dans leur esprit, passait pour de la victimisation ou pour une forme d’utilisation des deniers publics pour plaider la cause de l’islam !
Il a pris en exemple le fait de vouloir prier dans les entreprises alors que la teneur même de l’émission a été de dire qu’il faut surtout prier chez soi et non pas contrevenir au contrat moral d’abord, et au contrat d’employeur à salarié, ensuite. Ce qui est justement tout-à-fait le contraire de ce qu’il pensait dénoncer…
Cette focalisation sur une seule religion démontre le tropisme de ce député et de sa famille politique. Alors que sur le service public, il y a d’autres tranches pour les traditions religieuses présentes en place dans le respect de la laïcité de l’État.
Et tout particulièrement l’émission que je produis et anime n’est pas d’essence exclusivement religieuse. Elle est plutôt civilisationnelle, culturelle, sociétale et, sur certains points, théologique.
De toutes les émissions dites religieuses, celle qui est la moins teintée confessionnellement est bien celle intitulée Questions d’islam.
Elle couvre une gamme de sujets allant de l’extrémisme violent culminant avec la monstruosité religieuse et idéologique dénommée Daesh jusqu’à la fine pointe de la théosophie illuminative de Suhrawardi en passant par l’histoire des Tatars musulmans descendants de la horde d’or.
Vous voyez bien que le spectre des thèmes traités est très large. Il contribue à l’intelligibilité du fait islamique. C’est l’idée que je me fais du service public.
Vous êtes moins présent dans le débat public en France. Est-ce parce que votre ton nuancé ne trouve plus sa place parmi les extrêmes qui dominent ?
Oui. C’est vrai et c’est délibéré de ma part. Je ne voudrais plus aller sur les plateaux de télévision pour refaire le monde en trois minutes ou être mis en demeure de répondre à des questions insanes.
Je suis plutôt en retrait parce que, en ces temps où chacun sévit dans son îlot, se croyant seul dépositaire de la vérité dans sa pensée en silo, s’agrippant au mensonge en guise d’éléments du débat, alors que l’une des étymologies du mot débattre c’est justement ne pas se battre, de laisser place effectivement à la nuance et à la parole constructive.
Quand j’ai vu que ceci n’est quasiment plus possible sur certaines plateformes télévisées, j’ai délibérément levé le pied.
Il est vrai qu’on se donne en spectacle et que, de part et d’autre, la place est laissée aux tensions extrêmes et la manière de vouloir détruire autrui par des diatribes enflammées avec des gerbes de voix ardentes et acrimonieuses.
Cela n’aide pas à l’accessibilité des pensées et des faits complexes et notamment du fait islamique qui est au centre de tous ces débats très emportés.
La montée de l’islamophobie en France, avec désormais des passages à l’acte, est-elle inquiétante ?
L’heure est inquiétante, certes, Il y a eu des passages à l’acte effectivement, comme le cas du jeune Aboubacar Cissé qui priait dans sa mosquée et qui a été occis par un illuminé venu tuer du musulman.
L’heure doit être aussi à la vigilance et au contrôle de soi avec froideur d’esprit, parce que les peurs et les colères sont toujours de mauvaises conseillères.
Appel à la vigilance encore une fois, dépôt de plainte systématique pour recenser davantage ces actes d’islamophobie ou actes antimusulmans – puisqu’on a un problème encore de sémantique -, et surtout agir de manière civilisée et faire preuve de dignité.
Qu’est-ce qui nourrit ce sentiment antimusulman en France ?
Il est clair que depuis plusieurs années le sujet islam est inflammable. C’est une question épineuse centrale et clivante.
Il y a même une spécificité en France à cause, à la fois, de la non maîtrise du champ sémantique, qu’est-ce qu’on entend par islam, islamisme, qu’est-ce qu’on entend par musulman… On a même ethnicisé par la confessionnalisation le Maghrébin, parfois le Subsaharien, souvent l’Arabe – alors que l’arabité n’est pas l’islamité.
En outre, cela renvoie à une certaine condition sociale précarisée dans l’esprit de beaucoup d’acteurs sociaux. Et pourtant ceux qui sauvent le marché des yearlings à Deauville sont musulmans !
Donc le sujet lui-même est déjà problématique, non cerné intellectuellement ni politiquement, avec des ramifications dues à la séquence du terrorisme “inaugurée” par Mohamed Merah et close, nous l’espérons, par les assassinats de Samuel Paty et de Dominique Bernard.
Cette problématique explosive est due aussi au fait de ne pas avoir soldé encore la question coloniale. On ose parler d’islamo-décolonial, d’islamo-wokisme.
J’ai dû moi-même dénoncer tout ce vocabulaire où le préfixe islamo est toujours accolé à quelque chose de négatif (islamo-racaille, islamo-nazisme, islamo-fascisme, islamo-terrorisme, islamo-gauchisme…). Trop, c’est trop !
Si vous ajoutez à cela un certain biais médiatique, un parti pris, notamment de certaines plateformes télévisées, où, à la place de l’information, il y a une approche quasi-industrielle de formatage de l’opinion où le vocable islam est toujours cité avec un corollaire d’épouvante, de terreur, d’archaïsme, d’arriération et de danger mortel pour la civilisation.
Le résultat en est que ceux qui sont fragiles d’esprit nourrissent davantage de peurs, de haines, d’angoisses et passent à l’acte.
Face à tout cela, les institutions musulmanes demeurent divisées, comme cette histoire du ramadhan qui a débuté cette année en France à deux dates différentes…
Il y a eu un précédent en 2013, il devait être le dernier, mais malheureusement les choses ont repris cette année.
Évidemment, nous ne pouvons que déplorer un tel désordre. Je note dans cette affaire que dans aucune des contrées qui entourent la France et dans aucun pays du Maghreb, on n’a vu le croissant lunaire.
Donc a fortiori, en France aussi, on ne peut pas le voir. Le jeûne du mois de Ramadhan cette année commence bien le 19 février. J’espère que cela ne se reproduira pas pour la détermination de l’Aïd.
Je ne voudrais pas entrer dans une polémique qui ajouterait de la fragmentation à la fragmentation. Ce que j’ai à dire c’est que les musulmans de France aspirent à une unité véritable.
En ce qui concerne particulièrement le jeûne du mois de Ramadhan, le bon sens, l’intelligence, la longue tradition aussi de la civilisation islamique, dictent de laisser place à la science et au calcul astronomique.
Certes, c’est l’observation du croissant lunaire qui détermine l’observance du jeûne. Mais, cette observation peut se faire par d’autres moyens techniques et les procédés télescopiques afin de déterminer la conjonction de la nouvelle lune.
Un mot sur la crise France – Algérie qui pèse, en plus du climat que vous décrivez, sur la diaspora algérienne ?
Je dirai qu’une crise ne se dénoue que lorsqu’elle atteint son paroxysme. Gageons que ce paroxysme est déjà atteint et donc nous allons vers le dénouement et vers la décrue, en principe.
Parce que, entre les deux nations algérienne et française, entre les deux peuples, le destin est commun. C’est la caractéristique d’une relation particulière forgée par une histoire douloureuse d’un siècle et un tiers.
L’existence d’une très forte communauté algérienne en France ou d’une importante composante d’origine algérienne de la nation française est le pivot de cette relation si spéciale.
D’aucuns qualifient de perpétuelle leçon de tango l’oscillation de cette relation entre crises diplomatiques majeures et rapprochements.
Dans la partie occidentale de la Méditerranée, les deux peuples ont un rôle prépondérant, fondamental à jouer pour la stabilité et la paix dans la région, pour peu que les contentieux puissent être aplanis et réglés.
Avec la bonne volonté des dirigeants des deux pays, on finira par y arriver. En France cette histoire partagée est un sujet très sensible pour une frange importante de la population ; elle est toujours vivace pour les Algériens.
À l’amnésie affectée des uns répond une véritable hypermnésie des autres. Alors, pour peu aussi que cette relation, tendue maintenant, ne soit pas l’objet de politiques politiciennes intérieures, elle pourrait connaître un apaisement.
On a maintenant bientôt soixante-quatre ans d’indépendance de l’Algérie et les rapports sont d’État à Etat souverains, respectueux l’un de l’autre.
Les différends peuvent et doivent être aplanis dans un cadre diplomatique efficace et énergique mais discret, loin de toute agitation médiatique.
Et on ne laissera pas des politiciens nostalgiques de l’Algérie française, notamment de l’extrême-droite et des héritiers de l’OAS, gâcher l’avenir de la jeunesse française et algérienne qui peut être un avenir prometteur.
Une nouvelle guerre a éclaté au Moyen-Orient. Y a-t-il un risque que le conflit soit importé en France, comme celui de Gaza ?
À chaque fois qu’il y a conflit au Proche-Orient, on entend toujours : attention, il ne faut surtout pas l’importer en France !
Or de facto, le conflit est importé, heureusement pas sous sa forme incandescente, mais il est omniprésent à la fois par les réseaux sociaux, par les prises de parole publiques, et parce que nous vivons une ère de mondialisation avec des frontières non hermétiques. Maintenant, les réactions, comment peuvent-elles être ?
En principe, elles ne doivent pas se manifester – en dehors des réactions émotionnelles irréfléchies – par la solidarité instinctive ni par le soutien inconditionnel.
Les solidarités doivent s’exprimer, encore une fois en principe, quand on se prévaut d’une spiritualité et d’une éthique exemplaires, en conformité avec le droit et la justice : celui qui a raison a raison, celui qui a tort a tort, indépendamment de l’appartenance confessionnelle ou ethnique. Quand ce n’est pas le cas, autant, dans une attitude responsable, ne pas verser de l’huile sur le feu.
En ce qui concerne cette guerre qui entre dans son dixième jour au moment où je réponds à vos questions, il est clair qu’elle n’a aucune base légale.
Il y a vingt-trois ans, on voulait au moins sauver les apparences avec un mensonge éhonté. Et nous nous rappelons tous de la fameuse fiole de Colin Powell brandie au conseil de sécurité des Nations unies. Maintenant, on s’affranchit de toute légalité internationale qu’on foule au pied.
Aussi, les hommes et les femmes de bonne volonté, épris de paix et des causes justes de par le monde, expriment-ils leur profond désaccord avec le concept de guerre “préventive”, en raison de son immoralité et de son injustice.
En l’occurrence, et de l’aveu même de la CIA, il n’y a pas eu une menace imminente, directe, sérieuse et substantielle de la part du régime des mollahs aussi détestable qu’il puisse être.
Parce que l’idée même qu’on puisse gouverner selon le “désir politique” de Dieu n’a aucun sens théologique et l’épithète islamique accolée à république a porté préjudice à l’islam.
Mais, l’histoire des guerres modernes montre que les bombardements aériens et la destruction matérielle ne se convertissent pas toujours en bascule politique démocratique.
Avec le délabrement du droit international, nous assistons ahuris à l’attaque d’un Etat par deux autres Etats et les cent quatre-vingt-dix autres regardent…
Certains dans la région subissent les contrecoups de cette folie meurtrière. C’est que “la réussite” de la frappe initiale n’a empêché ni la guerre de s’étendre à tout le Golfe, ni les interrogations de se multiplier sur ce que veut réellement Trump qui agit en “autocrate planétaire”.
Il a même dit clairement après l’épisode Maduro et au moment de ses élucubrations à propos du Groenland que la seule morale qu’il reconnaisse, c’est sa volonté !
Il fonde un conseil de la paix qu’il est seul à présider et dans lequel, il décide de tout. Il est seul habilité à “inviter” d’autres dirigeants et peut révoquer assez facilement leur participation.
Et quelques jours après la réunion de ce conseil, le Moyen-Orient s’est embrasé…
Toutes les attaques illégales au Moyen-Orient provoquent des souffrances et des préjudices immenses aux civils, et posent un grand risque pour l’économie mondiale, en particulier pour les populations les plus vulnérables, sans parler des dégâts écologiques considérables très préjudiciables pour l’environnement.
Des analystes probes et intègres le font savoir avec objectivité, d’autres, au lieu d’informer, jouent aux agents d’influence sur certaines plateformes télévisées. Mais, le conflit n’est pas – Dieu merci – importé en France.
Que représente la visite du Pape Léon XIV en Algérie annoncée pour avril prochain ?
Le pape Léon XIV issu de l’ordre des Augustins, dont il fut le prieur général de 2001 à 2013, entretient un lien spirituel particulier avec cette figure majeure du christianisme qu’est Saint Augustin.
Il avait exprimé, en décembre dernier, son désir de se rendre en Algérie “pour visiter la terre foulée par l’évêque d’Hippone”.
Première visite d’un pape en Algérie, ce voyage s’inscrit pleinement dans un pontificat marqué par une référence constante au théologien et penseur chrétien africain.
Ce sera une occasion pour le souverain pontife de poursuivre le dialogue et tisser des liens entre les mondes chrétien et musulman.
C’est un déplacement qui aura une forte portée symbolique et historique. Il devrait faire la part belle au dialogue interreligieux notamment au dialogue islamo-chrétien en Algérie dont cheikh Mamoun Al Kacimi, le recteur de la Grande mosquée d’Alger et le cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger, sont les protagonistes majeurs, soixante ans après la déclaration conciliaire Nostra aetate qui enjoint l’Eglise à s’ouvrir aux religions non chrétiennes.
À charge pour les Algériens, par-delà leurs appartenances confessionnelles et leurs options métaphysiques, d’incarner les valeurs d’ouverture, d’accueil, de générosité, d’amour et de sollicitude que recèlent à profusion les références scripturaires coraniques et évangéliques.