
Sitôt son arrivée officialisée à la maison d’édition Grasset, propriété du groupe Louis Hachette contrôlé par l’homme d’affaires d’extrême droite Vincent Bolloré, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, qui quitte Gallimard, son éditeur historique, n’a pas manqué l’occasion pour reprendre sa croisade contre l’Algérie.
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En marge du bicentenaire du groupe, célébré vendredi, l’auteur du « Village de l’Allemand » a annoncé son intention d’engager une bataille judiciaire contre les autorités algériennes auxquelles il entend réclamer devant une juridiction internationale des explications sur son incarcération et sur les raisons d’avoir été privé d’une année de sa vie.
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Un million d’euros pour quitter Gallimard
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« J’ai été agressé par un gouvernement, par un régime et je ne parle pas de vengeance, mais je veux aller jusqu’au bout, je veux un jour pouvoir aller à la justice internationale et demander des comptes au gouvernement algérien : Pourquoi vous m’avez arrêté ? Pourquoi vous m’avez pris une année de ma vie à moi, ma femme etc. », a-t-il dit à la chaîne CNews, média appartenant également à la galaxie Bolloré et porte-voix de l’extrême droite.
L’écrivain évoque « une situation impossible à accepter » et soutient qu’il ira jusqu’au bout. En creux, l’écrivain algérien naturalisé français en 2024, libéré en novembre dernier par une grâce présidentielle sur une exhortation du président allemand, entend justifier son départ de la maison Gallimard.
Un geste qui a fait jaser dans le milieu de l’édition française, d’autant que Gallimard éditait l’écrivain depuis 1999 et l’avait soutenu durant son incarcération en Algérie pour avoir repris à son compte les thèses expansionnistes marocaines sur le territoire algérien.
« C’était vital pour moi. Je ne pouvais pas rester dans la situation dans laquelle je me trouvais à ma sortie de prison, un peu otage de tout le monde. J’ai besoin de la France et de l’Allemagne et le comité de soutien ont contribué à ma libération. La suite, je dois la faire moi-même. Je dois me libérer moi-même. Je dois réapprendre la liberté dans un nouveau contexte, mais je veux aussi me battre », a-t-il affirmé.
« Un choix douteux », selon Libération
Selon le « Le Canard enchaîné », c’est l’ex-président français Nicolas Sarkozy, réputé pour être proche de Bolloré, qui a suggéré à Boualem Sansal- qu’il avait reçu en décembre dernier- de quitter Gallimard.
« L’occasion pour l’ex-président de minimiser le rôle de Macron dans la libération de l’écrivain, le tout accompagné de propos peu amènes envers l’hôte de l’Élysée, qui ont choqué Sansal et l’ont amené à écourter l’entretien. Mais Sarko voulait surtout faire passer un message : pourquoi le nouvel académicien ne changerait-il pas d’éditeur pour venir chez Fayard, la maison Bolloré qui publie notamment… un certain Sarkozy ? Et celui-ci de demander à Sansal : «Ils te filent combien, chez Gallimard ? » en présence de plusieurs représentants de la maison d’édition. Ancien président, c’est un métier », ironise l’hebdomadaire.
Selon plusieurs médias français, Boualem Sansal aurait obtenu un à-valoir d’environ un million d’euros pour son prochain livre, un récit de son année de détention en Algérie, alors que Gallimard lui aurait proposé 100 000 euros.
Un positionnement politique et médiatique
« En rompant avec son éditeur historique Gallimard pour rejoindre une maison liée au milliardaire d’extrême droite, l’écrivain algérien naturalisé français fait un choix douteux qui entache son image », a déploré le quotidien « Libération ». Certains l’accusent même de trahison, d’autres de confirmer son véritable idéologie qui est celle de l’extrême droite.
Au-delà des considérations matérielles, le choix de Boualem Sansal de rejoindre la galaxie Bolloré est loin d’être anodin : il formalise un positionnement politique et médiatique.
Depuis sa libération de prison en novembre dernier, l’écrivain s’était plus ou moins gardé d’attaques frontales contre l’Algérie. Ses premières déclarations étaient restées relativement prudentes, centrées pour l’essentiel sur l’expérience personnelle de la détention et la difficulté de retrouver une vie normale.
Ses propos de vendredi sur CNews marquent, à cet égard, une rupture. Pour la première fois, en effet, Sansal accuse explicitement « un gouvernement, un régime » et annonce son intention de porter l’affaire devant la justice internationale. Aussi, le choix du média n’est pas neutre.
Boualem Sansal rejoint sa « famille politique »
La chaîne CNews dont le monde entier a eu toute la latitude d’ « apprécier » la ligne éditoriale durant la guerre génocidaire engagée par Israël contre la population de Gaza et pendant la grave crise franco-algérienne est très marquée à l’extrême droite.
Compte tenu du contexte politique de crise entre Alger et Paris, en phase de réchauffement, et les visées de l’extrême droite, Boualem Sansal apparaît dès lors comme une nouvelle figure mobilisée dans les batailles idéologiques de ce courant hostile à l’Algérie.
Faut-il rappeler que depuis quelques années, les médias du groupe Bolloré se sont illustrés par des positions très critiques à l’égard de l’Algérie et des Algériens ?
L’arrivée de l’écrivain dans l’une des maisons d’édition du groupe, combinée à la sortie annoncée d’un livre consacré à son année de détention, ouvre donc la perspective d’une instrumentalisation politique de son témoignage.
Une dynamique qui intervient à un moment particulier de la vie politique française, à l’approche de l’élection présidentielle de 2027 où les questions liées à l’immigration, aux relations franco-algériennes et à l’identité nationale occupent déjà une place centrale dans le débat public. Et dans ce climat, la figure de Boualem Sansal, offre un symbole commode pour alimenter certaines narrations politiques.