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Quand la Belgique honore Sansal : une question de mémoire et de responsabilité

On présente Boualem Sansal aussi comme un « penseur libre », engagé pour la liberté d’expression. Mais de quelle liberté parle-t-on, quand elle devient à géométrie variable ?

Quand la Belgique honore Sansal : une question de mémoire et de responsabilité
Aujourd’hui, Boualem Sansal semble vouloir s’installer en Belgique / Source : Facebook pour TSA
Ghezala Cherifi
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TRIBUNE. Je n’ai pas souhaité réagir immédiatement à ce que l’on appelle désormais « l’affaire Sansal ». J’ai préféré observer, écouter, lire.

Mais à mesure que les prises de position se sont enchaînées, que les plateaux se sont animés et que certains discours se sont radicalisés, allant jusqu’à viser aujourd’hui des institutions belges ou à évoquer une supposée « conquête de territoires » par l’islamisme à Bruxelles, j’ai été frappée par une démarche récurrente de dénigrement, à l’instar de ce que l’on observe souvent à l’égard de l’Algérie. Aujourd’hui, Boualem Sansal semble vouloir s’y installer.

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En tant que Belgo-Algérienne et présidente de l’association Les Amitiés belgo-algériennes – LABA asbl, cela ne me laisse pas indifférente. Le narratif tenu, qui a commencé par de l’« Algerian bashing », ne constitue pas une critique argumentée et ne contribue pas à la cohésion d’une société pourtant multiculturelle.

Certains propos alimentent aujourd’hui des récits révisionnistes, parfois relayés par des nostalgiques de l’Algérie française. Ces récits ne sont pas anodins : ils participent à une véritable désinformation. Ils vont jusqu’à nier l’existence historique de l’Algérie avant la conquête de 1830, comme si ce pays, que Sansal a lui-même qualifié de « petit truc », surgissait de nulle part.

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Une telle lecture ne relève pas du débat d’idées : elle procède d’un effacement historique qui heurte profondément les mémoires. Cette mémoire est transmise de génération en génération. Elle est incarnée, familiale, intime. Elle renvoie à des trajectoires marquées par la violence de la guerre d’indépendance.

Frontières de l’Algérie

Plus encore, il remet en cause les frontières actuelles de l’Algérie, notamment dans sa partie Ouest, ma région natale.

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Or, dans de nombreux pays, contester l’intégrité territoriale de son pays constitue un délit pénal. C’est le cas en Algérie (article 87 bis), comme en France (article 411-1). C’est cela qui est à l’origine de son emprisonnement : une « atteinte à l’unité nationale ». Une nuance juridique essentielle.

Contrairement à ce que certains veulent faire croire, il n’a pas été emprisonné pour avoir critiqué le pouvoir. Il le faisait depuis plus de vingt ans, tout en continuant à vivre en Algérie et à circuler librement. Ce n’est pas l’existence d’un discours critique qui pose question. Il est légitime de porter un regard critique sur son pays. Encore faut-il que cette critique s’inscrive dans une démarche de responsabilité et de rigueur historique.

On le présente aussi comme un « penseur libre », engagé pour la liberté d’expression. Mais de quelle liberté parle-t-on, quand elle devient à géométrie variable ?

Boualem Sansal n’est pas à une contradiction près

Il n’est pas à une contradiction près. Lui qui affirme avoir été emprisonné pour ses opinions soutient aujourd’hui la proposition de la loi Yadan, un texte liberticide qui restreint la liberté d’expression, voire criminalise le simple soutien au peuple palestinien.

Dans mon engagement associatif, je m’efforce de tisser des liens et de valoriser un patrimoine algérien riche et pluriel. J’ai parfois le sentiment que cet investissement est balayé d’un coup d’éventail, comme au temps du prétexte ayant servi à la conquête coloniale de 1830.

Car il faut aussi dire les choses telles qu’elles sont vécues. En tant que citoyenne belgo-algérienne, je fais partie d’une minorité dont les voix peinent à porter. Combien de fois n’ai-je pas entendu : « L’Algérie, c’est la France » ? Une affirmation historiquement fausse, révélatrice d’un imaginaire persistant qui efface mémoires et identités.

Pourtant, la présence algérienne en Belgique s’inscrit dans une histoire de près de quatre-vingts ans, voire davantage si l’on remonte aux deux Guerres mondiales [1], durant lesquelles des tirailleurs algériens [2] ont combattu sur le sol belge et ont été inhumés dans la nécropole de Chastre [3].

Cette présence reste pourtant moins ancrée dans les mémoires que celle de la main-d’œuvre ouvrière, notamment dans les mines de charbon [4] des années 1940 et 1950, ou encore celle d’une mémoire militante marquée par la guerre d’indépendance et l’engagement d’activistes belges, notamment autour du Congrès d’Hornu [5] en 1954.

Des activistes anticolonialistes belges [6] dont le dévouement, encore trop souvent occulté, mérite d’être connu et qui accompagnent le travail de mémoire mené par LABA asbl [7]. Des figures [8] comme Serge Moureaux en témoignent.

Indépendante depuis plus de soixante ans, l’Algérie, forte de 48 millions d’habitants, n’est pas figée dans le passé. Elle a traversé des épreuves majeures, au premier rang desquelles la décennie noire, marquée par un terrorisme d’une extrême violence, dans un contexte où se sont entremêlées dynamiques internes et influences extérieures, dont certaines logiques d’ingérence et de déstabilisation que l’on observe encore aujourd’hui dans d’autres régions du monde.

Malgré ce lourd tribut, l’Algérie a su se relever seule, se reconstruire et affirmer sa souveraineté dans un environnement international complexe. Et aujourd’hui encore, elle n’échappe pas aux convoitises ni aux tentatives d’ingérence.

Dans ce contexte, certains discours extérieurs s’appuient sur des figures médiatiques, Boualem Sansal et Kamel Daoud, dont j’appréciais les chroniques, pour proposer une lecture simplifiée, parfois biaisée, de l’Algérie. Une lecture qui occulte sa complexité, ses dynamiques internes, sa pluralité, dans un narratif perçu par l’opinion publique et particulièrement algérienne comme instrumentalisé, sur fond d’enjeux de visibilité médiatique.

À rebours de ces représentations, d’autres réalités existent. Elles sont moins visibles, moins relayées, moins médiatisées. La visite du pape Léon XIV en Algérie, où vivent environ 10.000 catholiques, en est une illustration. Elle témoigne d’une société capable de dialogue interreligieux, de coexistence.

Pour ma part, je considère que l’Algérie n’aurait pas dû l’emprisonner. Mais force est de constater que cette décision a contribué à renforcer sa visibilité, lui offrant une tribune plus large pour des positions déjà affirmées. Des positions qui, aujourd’hui, trouvent un écho dans certains courants idéologiques, notamment au sein d’une certaine droite, de la droite radicale et identitaire.

Dans ce contexte, la décision d’honorer Boualem Sansal par l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique ne peut être considérée comme neutre.

Désormais actée, cette reconnaissance s’inscrit dans un environnement marqué par des tensions et des controverses. Elle rend d’autant plus nécessaire le débat qu’elle suscite, y compris au sein du monde culturel belge.

Car il ne s’agit pas seulement de défendre la liberté d’expression. Il s’agit aussi de s’interroger sur la responsabilité qui accompagne toute forme de reconnaissance publique. Je les invite à m’accompagner en Algérie, à découvrir ce pays autrement.

Au-delà des tensions politiques, il y a un peuple, une histoire, une culture millénaire, une mosaïque de paysages et une richesse humaine qui méritent un regard plus juste, plus nuancé, plus apaisé.

Il est également important de rappeler que la société algérienne est plurielle. Forte de plus de 48 millions d’habitants, elle est traversée par une diversité de courants et d’opinions. Mais une constante demeure : un attachement profond à la souveraineté nationale et le refus de toute intervention étrangère.

* Présidente de l’Association Les Amitiés belgo-algériennes – LABA asbl

Important : Les tribunes publiées sur TSA ont pour but de permettre aux lecteurs de participer au débat. Elles ne reflètent pas la position de la rédaction de notre média.

www.laba-asbl.be

+32 475 82 07 53

[1] https://miniurl.be/r-6rq4

[2] https://miniurl.be/r-6rq1 – https://miniurl.be/r-6rq2 – https://miniurl.be/r-6rq3

[3] https://miniurl.be/r-6rq0

[4] https://miniurl.be/r-4eva

[5] https://miniurl.be/r-401t

[6] https://www.laba-asbl.be/

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[8] https://miniurl.be/r-402q

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