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L’école algérienne n’est pas un laboratoire conjoncturel

Dans cette tribune, le président de Jil Jadid, Lakhdar Amokrane, appelle à une réforme profonde de l’école algérienne et présente les propositions de son parti.

L’école algérienne n’est pas un laboratoire conjoncturel
L’école algérienne n’est pas un laboratoire conjoncturel / Par Fokasu Art / Adobe Stock
Lakhdar Amokrane
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TRIBUNE. De la bataille des langues au combat pour la qualité, la compétence et la formation de l’être humain.

Le débat qui traverse aujourd’hui l’Algérie autour des dernières décisions du ministère de l’Éducation nationale, qu’il s’agisse de la place des langues étrangères, notamment du français et de l’anglais, ou de la révision de certaines matières scolaires, ne doit pas être réduit à une polémique passagère sur les réseaux sociaux. Il s’agit d’un débat qui concerne l’avenir de générations entières.

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Mais pour dépasser les querelles autour des programmes, des matières et des langues, il faut commencer par l’essentiel : l’élève. La question centrale devrait être simple : Que doit savoir, que doit savoir faire et que doit savoir penser un jeune Algérien lorsqu’il quitte l’école ?

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Cette question devrait être au cœur de toute politique éducative. Elle permet de déplacer le débat : des décisions administratives vers les finalités de l’école, des querelles linguistiques vers les compétences, et des changements de programmes vers la construction de l’être humain et du citoyen.

Car l’école ne devrait pas seulement transmettre des connaissances. Elle doit préparer un jeune capable de comprendre son environnement, de raisonner, de communiquer, de résoudre des problèmes, d’utiliser les outils numériques, de distinguer l’information fiable de la désinformation, de travailler avec les autres et de poursuivre son apprentissage tout au long de sa vie.

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La question n’est donc pas seulement : qu’a décidé le ministère de l’Éducation ? Elle est surtout : quelle vision de l’élève et du citoyen algérien de demain guide ces décisions ? Et quel jeune l’école algérienne veut-elle former pour les deux prochaines décennies ?

1. Le droit à la réforme, mais pas le droit à l’improvisation

L’école algérienne ne peut pas rester figée. Elle a besoin d’une réforme profonde et globale, car le monde d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier.

La révolution numérique, l’intelligence artificielle, les transformations économiques, l’émergence de nouveaux métiers et l’explosion des connaissances imposent de repenser la fonction même de l’école. Mais il existe une différence fondamentale entre réformer et changer.

Une réforme sérieuse repose sur le diagnostic, la recherche, l’expérimentation, l’évaluation, la progressivité et l’étude des expériences des autres pays avant toute généralisation.

À l’inverse, modifier successivement les programmes, les matières et les langues par des décisions successives, sans évaluation publique des réformes précédentes et sans large consensus autour d’une véritable philosophie de l’éducation, risque de transformer l’école en laboratoire de politiques changeantes.

L’avenir de générations entières ne peut être prisonnier de l’improvisation administrative ou du changement des priorités d’un gouvernement à l’autre. La stabilité de la politique éducative ne signifie pas l’immobilisme. Elle signifie que les changements doivent s’inscrire dans une vision nationale de long terme.

2. Partir de l’élève avant de parler des langues

Le débat sur les langues est devenu excessivement politique alors qu’il devrait d’abord être pédagogique : l’anglais n’est pas l’ennemi du français ; Le français n’est pas l’ennemi de l’arabe et l’amazigh n’est pas le concurrent de l’arabe.

Les langues sont des outils. Elles ne devraient pas devenir des fronts politiques. La question essentielle n’est donc pas de savoir quelle langue doit « gagner », mais quelles langues un jeune Algérien doit maîtriser pour réussir dans son pays et dans le monde.

L’anglais est devenu une langue majeure des sciences, de la technologie, de la recherche et de l’économie mondiale. Son renforcement apparaît donc comme une nécessité.

Mais donner davantage de place à l’anglais ne devrait pas être assimilé à un projet d’effacement du français de la mémoire ou de la réalité sociale, économique et professionnelle du pays. De même, la valorisation de l’arabe et de l’amazigh ne devrait pas conduire au rejet des langues étrangères.

L’objectif devrait être beaucoup plus ambitieux : permettre à chaque jeune Algérien d’acquérir plusieurs langues et, surtout, de savoir réellement les utiliser.

Car apprendre une langue pendant des années n’a de sens que si, à la sortie de l’école, le jeune est capable de comprendre, de communiquer, de lire, d’écrire et d’utiliser cette langue dans des situations concrètes.

3. Quelle identité pour quel jeune ?

L’identité algérienne ne peut être considérée comme incompatible avec l’ouverture au monde.

Une identité forte n’a pas peur de la connaissance, du dialogue ou des langues étrangères. La meilleure manière de consolider l’identité consiste à donner au jeune une connaissance solide de son histoire, de sa culture et de ses langues nationales, tout en lui ouvrant les portes du monde.

Quel devrait être le profil du jeune Algérien à la sortie de l’école ?

Un jeune capable de connaître son histoire et les différentes composantes de son identité nationale ; de maîtriser l’arabe et l’amazigh ; d’acquérir des compétences solides en langues étrangères ; de lire les publications scientifiques internationales ; d’utiliser les outils numériques ; et de communiquer avec des citoyens du monde entier.

Pourquoi placer l’enfant devant un choix entre identité et ouverture alors qu’il peut avoir les deux ? L’enjeu n’est pas de choisir entre l’Algérie et le monde. L’enjeu est de donner au jeune algérien suffisamment de racines pour savoir qui il est et suffisamment de connaissances pour savoir où il va.

4. Le problème majeur n’est pas la langue : c’est la qualité

Il faut avoir le courage de le dire clairement : la crise de l’école algérienne n’est pas uniquement une crise linguistique.

C’est une crise de qualité. Une crise des programmes. Une crise des méthodes pédagogiques. Une crise de l’évaluation. Une crise de la formation. Une crise du lien entre l’école, l’université et l’économie. Et parfois, une crise de vision.

À quoi sert-il qu’un élève apprenne une langue pendant de nombreuses années s’il n’est pas capable de l’utiliser dans une communication réelle ? À quoi sert-il d’étudier des dizaines de matières si l’élève n’apprend pas à réfléchir, à résoudre des problèmes, à rechercher l’information et à en vérifier la fiabilité ? À quoi sert-il d’augmenter le nombre d’heures d’enseignement si la qualité de l’apprentissage ne progresse pas ?

Le véritable objectif devrait être de faire passer l’école d’une logique d’accumulation des connaissances à une logique de maîtrise des connaissances et des compétences.

Un élève ne doit pas seulement savoir davantage. Il doit savoir comprendre, savoir faire et savoir penser. Cette trilogie devrait constituer l’un des fondements de toute réforme éducative sérieuse.

5. L’enseignant doit être au cœur de la réforme

Il est impossible de parler de réforme de l’école sans parler de l’enseignant. Toute réforme qui ne commence pas par l’enseignant restera nécessairement incomplète.

Une école capable de préparer le jeune aux défis de demain exige une formation initiale plus exigeante, une véritable formation continue, des parcours professionnels motivants, une évaluation objective, des conditions de travail appropriées et des moyens pédagogiques modernes.

On ne peut pas demander à l’enseignant de maîtriser les évolutions liées à l’intelligence artificielle et au numérique tout en le laissant travailler avec des outils et des méthodes qui remontent à plusieurs décennies. Il n’existe pas d’école forte avec un enseignant épuisé, insuffisamment formé ou privé des moyens nécessaires.

6. Une école qui produit des compétences, pas seulement des diplômes

L’Algérie a besoin d’un changement profond dans sa philosophie éducative. La réussite scolaire ne peut plus reposer principalement sur la mémorisation des programmes.

L’école de demain doit être fondée sur :

  • La compréhension ;
  • L’esprit critique ;
  • La créativité ;
  • L’expérimentation ;
  • La recherche ;
  • Le travail collectif ;
  • Les compétences numériques ;
  • Les langues ;
  • La capacité à résoudre les problèmes ;
  • L’autonomie dans l’apprentissage.

Il faut également redonner toute sa place à l’enseignement technique et professionnel. Toute réussite ne passe pas nécessairement par l’université. Et tous les élèves ne sont pas obligés de suivre le même parcours.

L’objectif doit être de détecter les talents, de valoriser les différentes formes d’intelligence et de donner à chaque jeune la possibilité de construire un parcours correspondant à ses capacités, à ses aspirations et aux besoins de la société.

La question ne devrait donc pas être : combien de diplômes l’école délivre-t-elle ? Elle devrait être : quelles compétences chaque jeune maîtrise-t-il réellement lorsqu’il quitte l’école ?

7. Que doit savoir, savoir-faire et savoir penser un jeune Algérien ?

Cette question devrait devenir un véritable référentiel national. À la sortie de l’école, un jeune Algérien devrait notamment :

Savoir :

  • Maîtriser les fondamentaux en langues, mathématiques, sciences et culture générale ;
  • Connaître l’histoire, la géographie et les grandes composantes de son identité nationale ;
  • Comprendre les principes fondamentaux de la citoyenneté et de l’État de droit ;
  • Disposer d’une culture scientifique, numérique et technologique.

Savoir-faire :

  • Communiquer correctement à l’oral et à l’écrit ;
  • Utiliser plusieurs langues selon les besoins ;
  • Rechercher, sélectionner et vérifier l’information ;
  • Utiliser les outils numériques et les technologies émergentes ;
  • Résoudre des problèmes ;
  • Travailler en équipe ;
  • Mener un projet ;
  • Apprendre de manière autonome ;
  • Transformer ses connaissances en compétences concrètes.

Savoir penser :

  • Exercer son esprit critique ;
  • Distinguer un fait d’une opinion ;
  • Analyser plutôt que répéter ;
  • Argumenter sans violence ;
  • Accepter la contradiction ;
  • Prendre des décisions responsables ;
  • Comprendre les conséquences de ses choix ;
  • Être capable d’innover et de remettre en question les solutions existantes.

C’est à partir de ce profil de sortie que devraient être pensés les programmes, les méthodes pédagogiques, les modes d’évaluation et même la politique linguistique. Autrement dit, il faut commencer par définir le jeune que l’on veut former avant de décider ce qu’on va lui enseigner.

8. Que proposons-nous ?

En tant que Jil Jadid, la proposition est de lancer un nouveau pacte national autour de l’école algérienne, fondé sur dix principes :

  1. Définir une philosophie nationale stable de l’éducation et de l’enseignement, inscrite dans le long terme.
  2. Définir un référentiel national des compétences que chaque jeune doit maîtriser à la sortie de chaque cycle d’enseignement.
  3. Soumettre chaque réforme à une évaluation scientifique et transparente avant sa généralisation.
  4. Placer l’enseignant au cœur de la réforme, à travers la formation, la valorisation et l’amélioration des conditions de travail.
  5. Construire une politique linguistique équilibrée qui place l’arabe et l’amazigh au cœur de l’identité nationale, tout en garantissant aux enfants une maîtrise effective des langues étrangères.
  6. Renforcer l’anglais en fonction des besoins de la science et de l’économie, loin de toute logique de revanche ou de toute approche idéologique à l’égard du français.
  7. Réduire la surcharge des programmes et passer d’une culture de la mémorisation à une culture de la compréhension, de la réflexion et de l’application.
  8. Intégrer de manière structurée l’intelligence artificielle, les compétences numériques et l’esprit critique dans l’enseignement.
  9. Redonner toute leur place aux sciences, aux mathématiques, aux technologies, aux arts, au sport et à l’éducation civique, tout en développant l’enseignement technique et professionnel et son lien avec l’économie nationale.
  10. Mettre en place un mécanisme national indépendant chargé d’évaluer la qualité de l’enseignement, de mesurer régulièrement ses résultats et de vérifier les compétences réellement acquises par les élèves.

9. Il appartient au gouvernement de présenter une vision

Le gouvernement a le droit de réformer. Mais la société a également le droit de demander :

Quelle est la vision ? Quel jeune Algérien ces réformes veulent-elles former ? Quels savoirs, quelles compétences et quelles capacités de réflexion sont attendus à la sortie de l’école ? Quels sont les résultats attendus ? Quelles études ont précédé ces décisions ?

Comment seront-elles évaluées ? Que se passera-t-il si l’expérience démontre leur inefficacité ? Et surtout : comment garantir la stabilité de la politique éducative au-delà des changements conjoncturels ?

Ce ne sont pas des questions d’opposition pour faire de l’opposition. Ce sont des questions d’État. Une opposition responsable ne se contente pas de rejeter une décision. Elle en interroge la logique, en mesure les conséquences et propose une alternative. C’est le rôle que Jil Jadid entend assumer.

10. Le plus dangereux serait de léguer nos querelles à nos enfants

Des générations d’Algériens ont vécu de longs débats autour de la langue et de l’identité. Il serait profondément regrettable de transmettre encore ces mêmes batailles aux générations futures. Les jeunes Algériens ont besoin d’autre chose. Ils ont besoin d’une école qui leur donne confiance. Ils ont besoin de science. Ils ont besoin de langues. Ils ont besoin de technologie. Ils ont besoin d’une pensée libre, critique et responsable. Ils ont besoin de compétences leur permettant de trouver leur place dans une économie moderne.

Et, plus que tout, ils ont besoin de croire que la réussite est possible en Algérie. Il ne s’agit pas de faire triompher l’anglais sur le français. Il ne s’agit pas de faire triompher l’arabe sur l’anglais. Il ne s’agit pas de faire triompher une langue sur une autre.

Il s’agit de faire triompher l’école algérienne sur la médiocrité, la science sur l’ignorance, la compétence sur la mémorisation aveugle et l’avenir sur la mentalité du passé.

L’Algérie que nous voulons n’a pas besoin d’une génération qui parle une seule langue et pense avec un esprit fermé.

Elle a besoin d’une génération multilingue, profondément enracinée dans son identité, riche en connaissances, ouverte sur le monde, capable d’innover et de se mesurer à la concurrence internationale, tout en étant fière de son appartenance nationale.

Mais cette ambition ne doit pas se limiter à savoir quelle langue le jeune parlera. Elle doit d’abord répondre à une question beaucoup plus importante :

Que saura-t-il ? Que saura-t-il faire ? Et surtout, comment saura-t-il penser ? C’est à partir de ces réponses que doit être construite l’école algérienne. Nous ne voulons pas choisir pour nos enfants entre l’Algérie et le monde. Nous voulons leur donner l’Algérie et leur ouvrir le monde.

 

*Lakhdar Amokrane est le président de Jil Jadid


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