
Abdelmoumen Ould Kaddour a fait part le 30 avril dernier de son ambition de hisser Sonatrach, d’ici 2030, parmi les 5 plus grandes entreprises pétrolières du monde. Un pari fou ou un objectif réaliste et réalisable ?
Il faut d’abord se mettre d’accord sur la base de classification : chiffre d’affaires ? Revenu net ? Capitalisation ? Volume d’hydrocarbures produit par année ? Ou alors volume des réserves en propriété bien qu’à ce niveau il faut préciser que les réserves dans le sous-sol sont la propriété de l’État et non de Sonatrach. Si on fait abstraction de ce détail, et si on inclut les réserves techniquement récupérables des hydrocarbures non conventionnels, oui l’Algérie ou Sonatrach peut facilement atteindre la 5e position dans le monde. Pour les autres critères, je ne vois que celui du revenu net qui peut être amélioré de façon significative si on inclut aussi la production d’hydrocarbures non conventionnels, et à moins d’une découverte géante dans les cinq prochaines années, chose dont je doute.
La Sonatrach s’est donnée une nouvelle stratégie baptisée SH2030 visant à doubler le volume annuel de découverte ainsi que la productivité mais aussi à augmenter ses recettes de 60 milliards de dollars supplémentaires. Avec le vieillissement des gisements non conventionnels, pensez-vous que la Sonatrach a les moyens de cette ambition ?
Les performances annoncées au point de vue nombre de puits en développement et en exploration sont des performances très courantes dans tous les pays pétroliers et je considère qu’il s’agit là d’un objectif nécessaire à atteindre pour notamment réduire les coûts de développement et d’exploitation aussi bien au niveau des gisements actuels que de l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels.
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Mais le défi sera énorme surtout sur le plan humain car il faut savoir que la plupart des meilleurs foreurs algériens ont malheureusement quitté Sonatrach et ses filiales pour aller travailler ailleurs. Il faudra soit les récupérer, soit prendre des mesures de formation et de stabilisation importantes pour ce métier, en plus d’autres actions en matière de renforcement et de rénovation du parc appareils de forage, et d’organisation interne.
Pour ce qui est des recettes supplémentaires, il s’agit effectivement d’un objectif ambitieux. Je suppose que la Sonatrach table plus sur une remontée du prix du pétrole et du gaz naturel à l’horizon 2030, que sur une augmentation conséquente de la production à partir des anciens gisements dont il vaut mieux préserver « l’état de santé » par rapport aux dégâts déjà enregistrés depuis deux décennies. Même s’il est possible par exemple d’augmenter le taux de récupération sur Hassi Messaoud grâce à de nouveaux investissements, il serait préférable à mon avis de pratiquer une bonne politique de conservation. Il y a aussi la perspective de démarrer rapidement l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels, qui correspond de mon point de vue à la possibilité la plus probable d’accroitre la production de gaz et peut être de pétrole.
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Qu’en est-il des réserves algériennes en hydrocarbures ? Partagez-vous l’optimisme du PDG de Sonatrach qui a assuré que l’Algérie en compte beaucoup ?
Il faut peut-être faire la différence entre « être optimiste » et « afficher de l’optimisme », car un PDG de compagnie pétrolière et gazière doit toujours afficher de l’optimisme quand il parle de stratégie à long et très long terme. Il a par conséquent raison d’affirmer que l’Algérie a un très bon potentiel pétrolier et gazier, dans la mesure où il ne parle pas seulement des réserves prouvées restantes aujourd’hui qui ont beaucoup diminué, mais aussi de toutes celles qui restent éventuellement à découvrir et à exploiter. C’est ce qu’on appelle par exemple «réserves techniquement récupérables» pour les hydrocarbures non conventionnels, la seule incertitude qui reste étant celle de leur rentabilité.
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N’importe quel Ingénieur géologue-géochimiste pétrolier, vous fera une évaluation tout à fait correcte des ressources en hydrocarbures d’une région ou d’un pays à partir des données existantes qui sont largement suffisantes en Algérie. Il vous donnera d’abord :
– Le volume ayant pu être généré par telle ou telle roche mère, qui découle d’une simulation de laboratoire.
– Puis le volume ayant pu être expulsé ou non expulsé, qui découle aussi d’une simulation de laboratoire.
– Puis le volume ayant pu être piégé, qui correspond à une information qui découle d’un modèle géologique.
– Puis le volume pouvant être découvert, qui est probabilistique.
– Et enfin le volume techniquement récupérable sur la base des technologies existantes, qui ne cessent d’évoluer dans le temps.
D’une phase à une autre il est évident que le volume va se réduire de façon importante.
Les réserves conventionnelles prouvées récupérables et restant à produire à partir des gisements actuels (source : publications AIE, BP, EIA, OPEP, Alnaft & Sonatrach) sont très variables d’une source à une autre :
– 8 à 12 milliards barils de pétrole liquide, et 2.500 à 4500 milliards M3 de gaz naturel. Ce chiffre peut évoluer positivement en fonction des progrès technologiques en matière de procédés d’exploitation (taux de récupération).
Les ressources conventionnelles pouvant être découvertes à l’avenir en place dans le sous-sol (source : évaluation personnelle) sont de :
– 1,4 milliard barils de pétrole liquide en place, soit environ 420 millions barils à raison de 30% techniquement récupérables ?) et 2.800 milliards M3 de gaz naturel, soit environ 2.100 milliards M3 à raison de 75% techniquement récupérables s’agissant de gaz conventionnel ?)
Les ressources non conventionnelles pouvant être mise en exploitation et techniquement récupérables (source : publications EIA, Alnaft & Sonatrach) sont de :
– 6 à 8 milliards barils de pétrole liquide et 22.000 milliards M3 de gaz naturel.
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Le PDG de Sonatrach a aussi plaidé pour une révolution managériale de sa compagnie pour la mettre au diapason des normes internationales. Un plan de transformation pour la Sontrach est-il nécessité impérieuse ? Que doit-on faire ou ne pas faire pour que ça réussisse ?
Il a raison de parler de révolution managériale, parcequ’il ne s’agit pas d’une simple modification de l’organigramme, qui ne servira à rien. Sonatrach a besoin d’une modification importante des procédures ou process de décision. C’est l’absence ou la lenteur de prise de décision, d’initiative et d’innovation, durant la dernière décennie qui a entrainé les retards de réalisation, la baisse des réserves et de la production, et même le manque d’attractivité en matière de partenariat, bien que cet aspect a souffert d’autres facteurs exogènes à Sonatrach.
Le premier responsable de Sonatrach doit bénéficier d’une confiance totale de la part de sa tutelle et même du gouvernement. Il doit lui aussi transférer cette confiance à ses collaborateurs, et insuffler de nouveau ce sentiment d’appartenance à une entreprise qui a disparu au sein de l’encadrement depuis les années 2000. Inutile de redire tout ce qu’il a annoncé, mais il a intérêt à faire vite, très vite.
Les cours du pétrole viennent de connaitre une envolée spectaculaire en flirtant actuellement avec les 75 dollars le baril. Cette remontée va-t-elle s’accélérer dans les prochains mois ou, au contraire, il y a risque de voir, pour une raison ou une autre, les prix repartir à la baisse ?
Je pense qu’il faut être très prudent en ce moment et éviter de croire que le baril est sorti de la « tempête ». Il est vrai que la discipline affichée par les pays producteurs de l’OPEP et leurs alliés (Russie surtout) a beaucoup contribué à stabiliser le prix au-dessus des 60 dollars, il est vrai aussi que la production américaine en pétrole et gaz de schiste a plus ou moins atteint son pic, mais la reprise de la croissance économique mondiale et de la demande en énergie est encore fragile pour plusieurs raisons.
Le monde vit une mutation profonde des modèles de consommation énergétique avec non seulement de gros efforts en économie d’énergie, mais aussi en recours à des sources d’énergies alternatives et renouvelables, ce qui aura tendance à ralentir la croissance de la demande, surtout à long terme.
Seul le retard cumulé au point de vue investissement en Exploration-Développement de nouvelles capacités de production entre 2014 et 2017, est en mesure d’entrainer une future augmentation du baril au-delà de 2019 ou 2020, mais je doute que cela dure au-delà de 2025 à cause des mutations énoncées ci-dessus. D’ailleurs, la plupart des analyses prospectives (source : AIE & BP) ne prévoient qu’une fable croissance de la demande pétrolière entre 0,4 et 0,7% par an, avec un pic qui surviendrait entre 2025 et 2035 autour de 100 millions barils/jour, puis soit une stagnation, soit même un recul d’environ 1% par an au profit du gaz naturel et sous la pression des économies d’énergie et des progrès en matière de mobilité électrique. La compagnie SHELL prévoit de son côté dans un de ses scenarios une chute de la demande pétrolière de 1% par an entre 2025 et 2040 (source : Petrostratégie N°33 du 30.04.2018).
Enfin il y a le facteur géopolitique qui peut fausser toutes les prévisions, avec ce qui se passe ou plutôt ce qui va se passer au Moyen-Orient, suite au retrait des USA de l’accord sur le nucléaire avec l’IRAN. Bien qu’il soit difficile de prédire ce qui va se passer dès maintenant, on peut prévoir que le baril va plutôt se stabiliser un moment autour de 75-76$, à cause du délai de 3 à 6 mois pour mettre en œuvre toutes les sanctions prévues, et leurs effets, mais aussi de la réaction des autres pays (Europe-Russie-Chine) qui vont certainement tout faire pour trouver une solution, à l’inverse de l’Arabie saoudite qui déclare qu’elle est prête à compenser un éventuel arrêt des exportations iraniennes.
L’Afrique, l’Asie où le dossier Corée du Nord est loin d’être résolu, et le Venezuela qui correspond à la banqueroute du pays le plus riche en hydrocarbures, sont autant d’autres facteurs d’instabilité.
Globalement dans le monde, les hydrocarbures et plus particulièrement le gaz naturel ont encore de beaux jours devant eux, mais pas à n’importe quel prix. Toutes ces données laissent penser que les facteurs qui conditionnent le prix du baril, ou plutôt leur poids, ne sera plus le même à l’avenir. Le principal problème est ailleurs pour l’Algérie, et la bonne solution n’est pas dans l’espoir ou la défense du prix du baril, mais dans la préservation de réserves de gaz pour le très long terme (sécurité énergétique), à travers entre autres l’accélération de sa transition énergétique, et la sortie de la dépendance de la rente pétrolière.
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