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Agressions, attouchements et pressions : des médecins résidents témoignent

La grève des médecins, pharmaciens et dentistes résidents, qui dure depuis près de quatre mois prend un virage dangereux depuis la rupture du dialogue avec le ministère de la Santé, à la fin février, et la multiplication d’actes répressifs de la part des autorités.

À défaut d’apporter des réponses satisfaisantes aux revendications des résidents, le gouvernement semble privilégier un traitement sécuritaire et administratif du mouvement.

Les violences qui ont marqué la journée du lundi 19 mars, première journée de la session « de rattrapage » de l’examen du DEMS, illustrent parfaitement cette situation.

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Le Collectif autonome des médecins résidents algériens (Camra), a dénoncé au terme de cette journée plus que mouvementée, plusieurs dépassements des forces de l’ordre : arrestations abusives, agressions physiques et, chose inédite dans l’histoire du mouvement des résidents, des attouchements sexuels sur plusieurs médecins.

Des arrestations ciblées

Dès les premières heures du matin, un dispositif sécuritaire impressionnant a été déployé aux abords de la faculté de médecine de Ziania. Camions de police, agents en tenue et en civil quadrillaient le périmètre et filtraient l’accès à la faculté.

Un dispositif policier impressionnant qui atteste du changement de stratégie des autorités, car jamais déployé auparavant pour un examen du DEMS.

« Lors de la session ordinaire, le boycott se déroulait paisiblement, les résidents concernés se présentaient sans passer l’examen, des délégués nationaux du Camra étaient à chaque fois présents sur les lieux pour soutenir les médecins dans leur boycott sans qu’aucun incident n’ait jamais eu lieu », explique le Dr Meriem Hadjab, membre du bureau national du Camra.

Le dispositif, dont le but était d’isoler les médecins résidents concernés par l’examen et empêcher l’entrée des résidents venus en soutien, aurait été impossible à mettre en place au CHU de Bab El Oued qui devait initialement abriter l’examen, avant qu’il ne soit transféré, deux jours avant le jour-J, à la faculté de médecine de Ben Aknoun, sur les hauteurs d’Alger.

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« Dès que j’ai approché du portail de la fac, j’ai entendu les policiers s’appeler entre eux en disant « voilà un médecin, le roux là, le roux ! » »,  raconte le Dr Essaidi Fouad, résident au CHU de Beni Messous (Alger), venu à la fac lundi pour soutenir ses collègues dans leur boycott de l’examen.

« Les délégués nationaux et régionaux du Camra étaient particulièrement ciblés par les arrestations », explique le Dr Afiri Zahra, résidente en ORL au CHU de Kouba (Alger) et membre du bureau national du Camra.

Les policiers en civil qui supervisaient les arrestations connaissaient les médecins résidents, arrivaient à les reconnaître parmi la foule des passants et même à mettre des noms sur leurs visages, selon les témoignages de médecins qui ont assisté aux arrestations.

Pour parvenir à réaliser cet « exploit », « des policiers affectés depuis des semaines à la surveillance des résidents à l’intérieur même des hôpitaux d’Alger ont été dépêchés lundi matin aux abords de la faculté de médecine », explique le Dr Afiri.

Elle affirme à TSA que lors de son arrestation et de celle du Dr Hadjab Meriem, un policier en civil s’est écrié en les désignant « ceux-là sont des leaders », avant de procéder, avec plusieurs de ses collègues, à une arrestation plus que musclée des deux jeunes femmes.

Violences physiques et attouchements sexuels

Plusieurs des résidents appréhendés le 19 mars ont subi des agressions physiques diverses. Gifles, coups de pieds, coups de poings, bousculades ont été rapportées et dénoncées par les délégués du Camra.

L’arrestation de la déléguée nationale, le Dr Hadjab Meriem a été particulièrement violente, selon plusieurs témoins ayant assisté à la scène.

Empêchées d’entrer dans la faculté à laquelle elles appartiennent par un policier en civil, le Dr Hadjab et le Dr Afiri qui l’accompagnait, ont été sommées de remettre leurs papiers d’identité avant d’être emmenées « derrière les fourgons de police stationnés près de l’entrée de la faculté », expliquent-elles.

« Une policière nous a rejoints derrière les fourgons et nous a demandé de lui remettre nos téléphones. Ayant refusé de lui remettre le mien, deux policiers hommes m’ont maîtrisée pendant qu’un troisième m’arrachait mon sac pour prendre possession de mon smartphone », raconte le Dr Afiri.

Meriem Hadjab qui a remis son téléphone sans résistance a été, quant à elle, bousculée pour l’obliger à monter dans le fourgon. « Comme je me débattais pour ne pas monter dans le véhicule, les policiers m’ont saisie par les bras et les jambes, m’ont soulevée et m’ont jetée violemment à l’intérieur du fourgon », affirme la concernée.

Ainsi malmenée, la résidente a été blessée à la nuque, au poignet, au bras et d’une plaie avec perte de substance au doigt, blessures qui lui vaudront 21 jours d’incapacité de travail, comme l’atteste le certificat médical qui lui a été délivré par un médecin légiste.

En dépit de ses blessures, de ses plaintes et des supplications des résidentes qui ont été appréhendées en même temps qu’elle, le Dr Hadjab ne recevra pas les soins urgents que son état nécessitait.

« Ils nous ont mis dans le fourgon et nous ont emmenées au commissariat d’El Achour dans un premier temps, mais celui-ci étant complet, plusieurs résidents y étant déjà détenus à ce moment-là, le fourgon a repris la route. Ce n’est qu’une heure plus tard que nous sommes arrivés au commissariat de Khraissia et c’est là que j’ai reçu les premiers soins grâce à des médicaments et pansements achetés par les policiers », poursuit le Dr Hadjab.

Le Dr Essaidi Fouad qui a également résisté à l’arrestation, étant convaincu qu’elle « n’était aucunement justifiée », affirme avoir subi des attouchements sexuels.

« J’étais entouré de plusieurs policiers, ils voulaient m’arrêter et m’embarquer dans un fourgon mais comme je résistais, ils ont commencé à me donner des coups de pieds aux tibias et des coups de poings au dos », affirme-t-elle.

Et de s’insurger : « Les coups, je m’y attendais, j’en ai déjà reçu et j’ai déjà été gravement blessé lors de précédents rassemblements du Camra, mais les attouchements sexuels que j’ai subis sont inacceptables ».

« Les attouchements sexuels et les coups étaient accompagnés d’obscénités proférés par les policiers, ils m’ont injurié, ils s’en sont même pris à ma mère et à Dieu, ce qui est formellement interdit par la loi », témoigne le Dr Essaidi.

D’autres cas d’attouchements sexuels ont été rapportés par le Camra, toujours dans des situations de résistance de la part de résidents aux arrestations.

Pressions sur les résidents boycotteurs

Alors que les résidents venus en soutien à leurs collègues spécialisés en ORL se faisaient appréhender et malmener par les forces de l’ordre aux abords de la faculté de médecine, à l’intérieur de celle-ci, les médecins concernés par l’examen subissaient de fortes pressions dans le but de les obliger à passer l’examen.

« Ils ont fait entrer les candidats un par un dans une salle où le doyen de la faculté de médecine a essayé de les dissuader de boycotter l’examen », relate le Dr Afiri.

« Ils leur ont dit que l’examen allait être très facile et qu’ils avaient tout intérêt à le passer », poursuit le Dr Hadjab, en insistant sur « la présence exceptionnelle et injustifiée du doyen sur place pour un examen du DEMS, ce qui ne s’est jamais vu auparavant ».

Les pressions exercées sur les résidents concernés par l’examen sont, selon les Dr Hadjab, Afiri et Essaidi, les preuves que le ministère de la Santé et de l’Enseignement supérieur sont « sous pression » et « dans une impasse ».

Un boycott réussi de cette deuxième session du DEMS étant, selon eux, « plus dommageable pour la tutelle que pour les résidents, puisque les spécialistes qui devaient finir leurs service civil en mars et qui ont été réquisitionnés pour la durée maximale légale de deux mois, ne pourront pas être retenus plus que ça dans les hôpitaux, ce qui créera un manque aiguë en médecins spécialistes dès le début mai ».

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