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Ahmed Ouyahia, l’homme et son destin

Ahmed Ouyahia, l’homme et son destin

Ahmed Ouyahia a passé ce mercredi 12 juin sa première nuit à la prison d’El Harrach. Combien étaient-ils il y a encore quelques mois à prédire une telle fin pour celui qui a marqué la vie politique nationale ces vingt-cinq dernières années ? Très peu, ou même personne.

Vers la fin de l’année passée, alors que le système se démenait pour trouver « une voie de sortie honorable » et pourquoi pas un successeur à un Bouteflika à bout de forces, le nom d’Ahmed Ouyahia, secrétaire général du RND et Premier ministre, était chuchoté.

Lorsque, en novembre, il « confond » lors d’une visite en France « morts » et « Chouhada » en évoquant les victimes algériennes de la guerre de Libération, ses adversaires y ont vu une manière de vendre sa candidature à l’ancienne puissance coloniale.

Une preuve supplémentaire que l’homme n’a pas perdu de vue son ambition d’un destin national. Le rêve d’accéder au plus haut poste de responsabilité de l’Etat algérien, Ouyahia ne l’a jamais assumé publiquement, mais il ne l’a pas démenti non plus à chaque fois qu’il fut interpellé sur la question. C’est tout juste s’il jurait tous ses saints qu’il ne se présenterait pas « contre le président Bouteflika ». C’est son seul engagement.

En 2014, alors que l’avenir du chef de l’Etat était déjà en pointillés, il lâchait cette phrase lourde de sens. « La présidentielle ? C’est la rencontre de l’homme avec son destin ». Elle n’est pas de lui, mais cette sentence empruntée à l’ancien président français Valéry Giscard d’Estaing traduisait fidèlement sa conception de la politique et sans doute son état d’esprit à l’époque et jusqu’il y a encore quelques mois : faire ce qu’il y a lieu de faire et laisser la part du destin faire pencher la balance.

Ouyahia, enfant du système s’il en est, a assimilé très jeune les règles de fonctionnement de ce dernier qui se résument à servir les puissants du moment, ne jamais faire de vagues et attendre son heure.

Sa part du contrat, cet énarque passé par la diplomatie l’a remplie à l’excès, avec zèle parfois. Il s’infligera lui-même le qualificatif d’homme des « sales besognes ».

A peine nommé conseiller à la présidence, il vend du vent à la Kabylie, d’où il est originaire, qui réclamait une meilleure place pour tamazight dans les écoles en 1994-1995.

C’est Ouyahia qui avait mené les négociations qui ont mené à la fin de la «grève du cartable » sans concession notable. Il rééditera la même prouesse quelques années plus tard avec le mouvement des aarouch.

De sa première expérience de chef de gouvernement dans la seconde moitié des années 1990, les Algériens retiennent qu’il a jeté en prison des cadres innocents pour permettre, parait-il, de privatiser autant d’entreprises publiques.

Pendant vingt ans, il n’exprimera pas le moindre remord. Pas plus qu’il s’excusera d’avoir opéré des ponctions sur les salaires des fonctionnaires sans leur accord. Ministre de la Justice, il criminalise les écrits de presse jugés offensants pour le président de la République. Des citoyens qui réclament de meilleures conditions de vie ? Ouyahia est là pour leur rappeler qu’ils devaient s’estimer heureux de pouvoir manger du yaourt.

Le système a trouvé en lui l’exécutant sans états d’âme et c’est ce qui explique ses multiples passages au gouvernement. Entre 1995 et 2019, il a été quatre fois chef de gouvernement, ministre de la Justice, directeur de cabinet de la présidence et deux fois secrétaire général du RND. Les prophéties sur sa mort politique ont à chaque fois été démenties. Avec la même recette : faire le dos rond, encaisser et attendre.

Lorsque le peuple s’est soulevé le 22 février dernier contre le cinquième mandat, Ahmed Ouyahia était encore Premier ministre. Jusqu’à la dernière minute, il défendra Bouteflika et son cercle proche, menaçant les manifestants.

Le zèle de trop ? Sans doute. Débarqué de son poste le 11 mars, l’homme n’a pas pour autant désespéré de rebondir, lâchant sans états d’âme le roi déchu et offrant ses services à ceux qu’il croyait être les nouveaux maîtres du pays. Mais c’est peine perdue, car quelque chose de fondamental a changé dans le sillage du tsunami populaire qui dure depuis près de quatre mois.

La règle épargnant la case prison aux hauts dignitaires du régime a vécu. L’homme qui rêvait d’El Mouradia se retrouve à El Harrach. Le destin ne pouvait pas être plus cruel…

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