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Algérie : cinq solutions pour faire face à la crise de l’eau

L’Algérie est confrontée à un problème d’eau. Mustapha Kamel Mihoubi, enseignant-chercheur à l’ENSH, donne des pistes pour économiser l’eau et faire face au stress hydrique

Algérie : cinq solutions pour faire face à la crise de l’eau
Cinq pistes pour faire face au stress hydrique en Algérie / Par Kelly de Pexels
Badreddine Khris
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Dans cet entretien à TSA, Mustapha Kamel Mihoubi, enseignant-chercheur à l’École nationale supérieure de l’hydraulique (ENSH) de Blida trace un tableau de la situation hydrique en Algérie dans un contexte de réchauffement climatique, et donne des pistes pour assurer la disponibilité de l’eau pour les populations, l’agriculture et l’industrie.

Il propose cinq solutions pour faire face à la crise de l’eau : miser sur le dessalement, récupérer les eaux usées, réduire le taux de fuite des réseaux d’AEP, revoir la tarification de l’eau et rationner la consommation de l’eau dans l’agriculture.

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L’Algérie passe d’un pays semi-aride à un pays aride. Quelles sont les raisons qui ont fait changer de statut à notre pays ?

Concernant la question du changement climatique, on ne peut pas actuellement prétendre à un climat aride pour tout le pays, parce que ce dernier se caractérise par une pluviométrie de quelques dizaines à quelques centaines de millimètres au maximum.

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Nous avons la région Tellienne qui représente 4 % du territoire national où la pluviométrie est de l’ordre de 400 à 500 mm par an, et 9 % du pays est en climat semi-aride.

Cependant, la pluviométrie y reste insuffisante, avec des déficits enregistrés de 35 % à 40 % à l’Ouest, de 20 à 25 % au centre, et de 10 % à 15 % par rapport à la moyenne, en raison des effets du changement climatique, avec un cycle de sécheresse hydrologique plus long que les cycles humides. Ce qui affecte notablement les disponibilités d’eau renouvelable : eaux superficielles et eaux souterraines.

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L’Algérie vit perpétuellement le cauchemar du stress hydrique. Quelles sont les capacités dont elle dispose actuellement par rapport aux besoins de consommation en AEP, en irrigation… ?

Lors des difficultés rencontrées en 2021 lors de l’épisode de stress hydrique causé par la baisse des niveaux de réserves des barrages, le service public de l’eau a été affecté dans certaines régions du pays.

Les pouvoirs publics ont pris des mesures visant à garantir la sécurité hydrique pour l’alimentation en eau potable (AEP), notamment en inscrivant des programmes d’urgence et en instaurant un programme de réalisation de 5 usines de dessalement d’une capacité totale de 1,5 million de m³/j, augmentant ainsi la capacité initiale de 65 % pour le dessalement.

Les nouvelles usines de dessalement permettent l’AEP à un taux de près de 40 % une fois qu’elles atteignent leur pleine capacité (300 000 m³/j chacune).

Actuellement, le taux d’AEP par les eaux souterraines est de 40 %, le dessalement est de 35 %, et les eaux superficielles de 25 %.

La demande pour l’ensemble des secteurs d’activité est d’environ 10,8 milliards de m³/an, dont 32 % pour l’AEP, 65 % pour l’agriculture et le reste destiné à l’industrie.

Pour répondre à cette demande, les prélèvements d’eau proviennent en plus du dessalement d’eau de mer (1,4 milliards de m³/an), des prélèvements d’eaux fossiles (3,5 à 4 milliards m³/an), des eaux souterraines renouvelables (2 à 2,3 milliards m³/an), des eaux superficielles (2 à 2,5 milliards), et des eaux usées épurées (REUE), près de 0,1 milliard m³/an.

Avec la réalisation du deuxième nouveau programme de cinq stations de dessalement, doté d’une capacité supplémentaire de 1,5 million de m³/jour, le dessalement d’eau de mer garantira une production annuelle de 1,9 milliard de m³/an d’ici 2030 et pourra couvrir entre 52 et 55 % les besoins en eau potable.

Ce taux demeure insuffisant après 2030, où il faudra engager d’autres investissements dans le dessalement de l’eau pour garantir la sécurité hydrique en cas de persistance des conditions climatiques actuelles, indiquent des scénarios d’études établis sur les conditions climatiques, les probabilités de remplissage des réservoirs de barrage et le taux de recharge des nappes phréatiques.

La sécurité hydrique ne sera garantie que par une autonomie en eau potable assurée à 80 % par le dessalement, la réduction des pertes dans les réseaux d’eau potable d’ici 2030 à au moins 20 %, et la visée d’une réduction jusqu’à 15 % d’ici 2040 afin de récupérer entre 1 et 1,5 milliard de m³, avec un retour sur investissement (ROI) de 4 à 5 ans pour un investissement de 2 à 4 milliards USD.

Vous avez constaté une faible exploitation ou un recours insuffisant à l’utilisation des eaux usées. Quelles sont les raisons ?

Vous avez posé une question pertinente : le faible recours à la réutilisation des eaux épurées, c’est la quatrième ressource dont l’exploitation demeure en retard dans notre pays pour plusieurs raisons.

En dépit des réalisations faites en matière de traitement des eaux usées et le taux de raccordement des foyers au réseau d’assainissement le plus élevé en Afrique (plus de 95 %) avec plus de 230 systèmes d’épuration des eaux usées, près de 100 stations d’épuration à boues activées (STEP) avec une capacité de traitement de 480 millions de m³/an, seulement près de 97 millions de m3 d’eau sont réutilisés, et ce en raison du faible taux de raccordement aux stations d’épuration qui est inférieur à 45 %.

À la suite des décisions prises en Conseil des ministres du 14 novembre 2022, le gouvernement a donné instruction pour faire de la réutilisation des eaux épurées un axe prioritaire de la politique national de l’eau, en lien avec la sécurité hydrique et la réduction de la pression sur les eaux conventionnelles (barrages, nappes).

L’objectif est de récupérer à un taux de 60 % des eaux d’irrigation épurées afin de garantir la sécurité hydrique par l’extension des périmètres d’irrigation.

Il est important d’atteindre cet objectif d’ici 2030 et de viser, par le lancement de projets d’études et la poursuite des actions de réhabilitation et d’extension aux procédés de traitement des STEP, à dépasser l’objectif de traitement de 2 milliards m³/an à l’horizon 2035, soit un volume de 65 à 70 % des capacités de traitement des eaux usées avec un nouveau paradigme de gestion des stations d’épuration pour assurer une meilleure efficience.

Au Sud, l’on continue à exploiter les eaux de la nappe pour l’irrigation de certains produits agricoles qui ne sont pas stratégiques. Trouvez-vous cela raisonnable ?   

Je dirais que de telles pratiques effectuées à court terme sont  acceptables pour des raisons économiques locales. Cependant, à moyen et long termes, cela ne peut être acceptable.

L’utilisation de l’eau fossile pour des cultures non prioritaires va à l’encontre des orientations actuelles de préservation du développement durable de l’eau.

Les eaux fossiles des formations du complexe terminal (CT) et des formations intercalaires (CI) doivent servir à l’irrigation des cultures stratégiques, tout en adoptant les techniques économes d’irrigation et intelligentes (Smart irrigation).

Ils seront aussi utiles pour développer certaines industries consommatrices d’eau. Il est en effet nécessaire, dans ce cas, de penser au recyclage des eaux pour une gestion rationnelle permettant d’optimiser l’usage de l’eau et de préserver la qualité de la ressource restante pour les futures générations.

À ce titre, je propose une mission à l’Observatoire national de l’environnement et du développement durable (ONEDD) en vertu de ses prérogatives, d’établir des méthodologies pour l’évaluation de l’empreinte hydrique pour une gestion responsable de l’eau

Augmenter les prix de l’eau ou plafonner un volume à subventionner au-delà duquel le consommateur payera un tarif plus élevé peut-il constituer une solution face à cette rareté ? Sinon, quelles solutions préconiseriez-vous pour assurer la sécurité hydrique en Algérie ?    

Je pense que la tarification de l’eau fait partie des quatre piliers de la sobriété hydrique de l’eau. Je parle de la sobriété domestique qui consiste à réduire les pertes dans les réseaux et l’adduction d’ici 2030.

La sobriété agricole concerne le déploiement de l’irrigation goutte-à-goutte pour réduire les pertes par évaporation et percolation, tout en ciblant précisément les besoins des cultures.

L’emploi de l’irrigation de précision, une programmation selon les besoins réels des plantes (pilotage par sondes humides, météo, déficit hydrique annuel), ainsi qu’un ajustement des calendriers agricoles en fonction des ressources disponibles.

La sobriété des usages de l’eau, quant à elle a trait à l’’instauration d’une tarification progressive de l’eau potable incitant à la modération des usages au-delà d’un certain seuil, tout en maintenant le droit d’accès pour les couches sociales.

Nous savons que la tarification de l’eau n’a pas changé depuis la promulgation du décret exécutif n°05-13 du 9 janvier 2005, relatif à la tarification du service public d’eau potable et d’assainissement et ce, en dépit de l’évolution des salaires, des coûts de l’énergie (électricité), des produits nécessaires au traitement de l’eau, de l’entretien ou du renouvellement des équipements, et de la gestion commerciale.

Personnellement, je propose qu’il soit nécessaire de réviser la tarification de l’eau potable de manière progressive, au-delà d’un seuil de consommation de base fixé à un volume minimal vital (de l’ordre de 50 litres par personne par jour, soit près de 18 m³ par an).

Au-delà de ce seuil, l’eau sera cédée à un prix social accessible. Il faudra également appliquer des tarifs progressifs, reflétant ainsi la valeur économique de l’eau et incitant à une consommation responsable.

Il est aussi utile d’ajouter que, malgré les efforts déployés pour améliorer la qualité de l’eau du robinet, l’opérateur économique de l’eau potable et ses filiales doivent poursuivre leurs efforts, notamment par des évaluations, d’audits externes et l’engagement dans des procédures visant la certification. Le renforcement de la transparence et communication et la continuité du service, deux conditions sine qua non pour regagner la confiance des citoyens.

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