
En Algérie, les pastèques sont déjà sur les étalages. Auparavant, elles n’apparaissaient sur le marché qu’en été. Une prouesse possible grâce aux cultures sous serre des agriculteurs du sud et notamment d’Oued Souf. Mais à quel prix ?
Dans sa serre multi-chapelle, un agriculteur d’El Oued se laisse filmer. A ses pieds, une végétation drue mais courte qui recouvre entièrement le sol. Il ne s’agit ni de tomates ni de poivrons, mais de pastèques.
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L’agriculteur détache de sa tige une d’entre elles, la soulève et l’exhibe un instant face à la caméra. La pastèque est trop lourde, aussi il ne s’attarde pas et la repose délicatement. Puis il s’écrie « Louange à Dieu pour cette récolte » et « félicite les ouvriers de la région ».
Derrière lui le sol est couvert de pastèques, jusqu’à 3 côtes à côte. La récolte s’annonce excellente
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Sur plusieurs rangées, sont alignés les hauts mâts qui soutiennent la toiture de la serre. Les allées sont d’une longueur interminable et on distingue difficilement au loin la limite de la serre géante.
La culture ne se fait plus sous des serres tunnels aux toits arrondis, elle est menée sous des serres multichapelles de près de 7 mètres de hauteur pouvant atteindre 10.000 m2 et plus.
Pastèques : des variétés à haut rendement
Pour produire des pastèques en avril, la culture en plein champ a été abandonnée depuis longtemps. Les températures clémentes de la région permettent certes une meilleure précocité par rapport au nord du pays.
Cependant pour profiter au maximum de prix élevés en début de saison, tout est fait pour gagner en précocité.
Les graines ne sont plus plantées à même le sol mais dans des pots remplis de tourbe et les jeunes plants qui en sont issus sont élevés en hiver en pépinière.
Les semences utilisées ne sont pas ordinaires mais appartiennent à des variétés à haut rendement sélectionnées par des firmes multinationales et importées par des entreprises privées qui les revendent à une multitude de petits magasins de fournitures agricoles.
La société Profert située à Béjaia propose ainsi la variété Arashan produite par la firme Syngenta Group, auparavant une société d’origine suisse, aujourd’hui chinoise.
La variété Arashan est vantée pour ses fruits de 14 à 16 kg à l’écorce vert foncé, et à la chair croquante de couleur rouge. Le taux de sucre est mis en avant par l’obtenteur avec un « Brix de 14° » important. Un seul degré de Brix correspond à 1 g de saccharose pour 100 g de solution.
Le catalogue Syngenta propose aux agriculteurs algériens pas moins de 9 variétés aux noms variés : « Hercules », « Top Gun » parfois déclinés en version arabe comme « Baraka » ou « El Ghali ».
Pour sa part, la société Srid d’Aïn Benian (Alger) propose la variété Grey Bell, une pastèque de forme ronde-ovale avec une « excellente compatibilité pour le greffage. » Sans oublier de mentionner les « avantages consommateurs : chair rouge croquante, savoureuse et bien sucrée ».
Pour réduire la concurrence des mauvaises herbes et favoriser le réchauffement du sol après repiquage, un paillage plastique de couleur noire recouvre la terre dans les serres. L’irrigation est réalisée par goutte à goutte avec un programme comportant les doses et les quantités d’engrais mélangées avec l’eau.
Les plantations nécessitent jusqu’à deux irrigations par jour comme le confie un producteur à TSA Algérie. Une culture qui consomme donc d’importantes quantités d’eau.
La société Irritec spécialisée en irrigation souligne qu’en milieu méditerranéen, « les besoins hydriques annuels de la pastèque oscillent entre 3000 et 4000 m3/hectare. » Elle met en garde « cependant, dans la phase de croissance, les besoins en eau augmentent. »
La pastèque perçue comme « une filière porteuse »
Du fait de ses forts besoins en eau, la culture de la pastèque est accusée de contribuer à l’assèchement des nappes d’eau souterraines.
C’est le cas à Zagora dans le sud du Maroc où ces dernières années, la culture de ce fruit a été développée pour approvisionner les marchés européens.
Les prélèvements d’eau ont été tels que la population locale a exprimé son mécontentement ce qui a amené les autorités locales à restreindre les surfaces cultivées. La presse locale fait état d’un arrêté préfectoral du 31 octobre 2023, qui stipule que « les surfaces dédiées à la culture de pastèques ou de melons jaunes ne doivent pas dépasser 1 hectare. »
Le 14 février dernier, la presse locale titrait encore : « le cas de Zagora : La pastèque au cœur d’une équation hydrique délicate » et faisait état d’investisseurs obligés de déplacer leur production 550 km plus au sud vers Guelmim où « les conditions sont excellentes, offrant un rendement de 40 tonnes à l’hectare ».
El Oued n’est pas la seule région au sud algérien à produire de la pastèque. Depuis 2010, cette culture s’est développée à Hassi-Lefhal, Mansourah ou El-Menea et en mai 2020 les services agricoles faisaient état d’une production de 379.100 quintaux.
Déjà à l’époque la Direction des services agricoles (DSA) confiait à l’agence APS que : « La pastèque est perçue comme une filière porteuse » et constatait l’arrivée d’agriculteurs dont « certains venant d’autres régions du pays, telles que Ouargla, Mascara, Bouira, Tiaret et Ain-Defla ».
Dans les années 1970-1980, dans le Haut Chélif les agriculteurs avaient préféré produire de la pastèque aux dépens de la culture de betterave à sucre. Faute de production suffisante, la raffinerie de sucre d’El Khemis construite en 1967 avait dû se ré-orienter vers le raffinage de sucre roux importé.
La culture de la pastèque s’avère gourmande en eau et cette culture très rémunératrice pourrait à terme concurrencer les cultures stratégiques.