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Ben M’hidi vu par un compagnon

Ben M’hidi vu par un compagnon

Chronique livresque. Grande figure de la révolution algérienne Larbi Ben M’hidi n’est pour beaucoup d’Algériens qu’une plaque accolée à un mur avec deux dates : sa naissance et sa mort.

Entre les deux, rien. Ou presque. Un fantôme que la postérité, par on ne sait quel miracle, a hissé au rang de mythe, celui du héros dans sa plus pure expression : désintéressé, courageux, idéaliste et romantique. Comment est-ce possible alors que son action est méconnue et sa vie inconnue.

Ben M’Hidi – Ben Bella , frères ennemis ?

Bien sûr qu’il y a un film sur sa vie, mais quel film, dès lors qu’il est déjà sujet à polémique entre son producteur-réalisateur et les ministères qui l’ont financé presque entièrement.

Posons la question qui divise : y avait-il un différend entre lui et Ben Bella ? Oui, nous dit Benyoucef Ben Khedda dans son livre « Abane-Ben M’hidi »* : « Au Caire, Si Larbi rejette catégoriquement le fait que les « frères » égyptiens s’immiscent dans les affaires de la délégation extérieure du FLN ; il dénonce le choix porté par Fethi Dib (chef des services de renseignement égyptien) sur Ben Bella pour en faire un interlocuteur du FLN auprès du Rais. On rapporte qu’au cours d’une discussion houleuse avec Ben Bella, Ben M’hidi prit la décision de quitter le Caire et de retourner au pays. »

Retenez bien « On rapporte… » qui signifie que nous n’avons pas affaire à un témoin oculaire. Quel crédit peut-on alors accorder à ce témoignage malgré la bonne foi évidente de Ben Khedda ? Sans trancher, on dira : prudence, prudence, prudence. Si on lit les mémoires de Fethi Dib « Abdel Nasser et la Révolution Algérienne », il consigne pour la réunion du Caire de janvier 1956, les noms de « Ben Medhi el Arabi » à côté de ceux de Boudiaf et Ben Bella. Rien de plus. Rien de plus ? Tout compte fait si : le nom le plus cité au fil des pages est celui de… Ben Bella qu’il qualifie d’ami.

Quant à la gifle qu’aurait donnée Ben Bella à Ben M’hidi, aucun témoin direct ne l’a mentionné. Ni Harbi, ni Fathi Al Dib. Et on voit mal Ben M’hidi, historique parmi les historiques, se laisser gifler sans chercher les moyens de riposter soit physiquement, soit en traduisant Ben Bella en conseil de discipline. Avant lui, Krim, qui ne portait pas Ben Bella dans son cœur, l’avait tenu à l’écart du congrès de la Soummam.

À Blida on se rappelle avec indignation de la gifle publique qu’a donnée le président Ben Bella au richissime moudjahid Naimi qui mit sa fortune et sa vie au service de la révolution. Ben Bella est un nerveux qui sait qui frapper : un moudjahid sans défense ! Ben M’hidi est loin d’être dans ce cas de figure.

Deux gifles sont connues dans l’histoire par des témoignages oculaires : celle de Boussouf à Boumediène et celle du capitaine Ali Mendjli au commandant Idir, directeur de cabinet de Krim. Bien entendu, si problème il y avait, Ben M’hidi n’allait pas l’étaler publiquement devant des étrangers. Il arrivait aussi à Ben M’hidi de ne pas être d’accord avec ses camarades du CCE, comme, par exemple, sur la question, en pleine bataille d’Alger et l’étau des paras, de quitter la capitale pour l’étranger ou bien les maquis. Il a eu également d’âpres discussions avec les poseuses de bombes et Zohra Drif en fait état dans son livre-témoignage. Tout cela est sain. Cela montre l’esprit de dialogue et d’ouverture des chefs du FLN.

Qu’il ait un accrochage avec Ben Bella n’est pas étonnant dans la mesure où une ligne de fracture séparait les chefs de l’intérieur des chefs de l’extérieur. La mort de Abane en est la meilleure preuve. Les chefs du FLN n’étaient pas, pour la plupart, des anges. C’étaient des hommes avec leurs faiblesses et leur courage. Des hommes que la Révolution a transcendés en mythe et en héros.

Le sourire de Ben M’hidi

Ceci posé, faisons mieux connaissance avec ce grand homme dont beaucoup parlent et que peu ont connu dans la lutte. Remontons aux sources, avec son compagnon de Biskra El-Hachemi Trodi dont son petit bijou passé inaperçu hélas, « Larbi ben M’hidi, l’homme des grands rendez-vous » nous permet de toucher au plus près la vérité de cet homme insaisissable. Oui, même si le titre est d’une platitude à décourager les accrocs de lecture, il se dégage de ce témoignage un portrait inédit et fort du Chahid.

On le découvre de chair, de sang, de doutes, d’espoir, de force, de passion et surtout de maîtrise, car il en faut pour renoncer à toutes les tentations de son âge pour se donner corps et âme à la Révolution. Si Ben M’hidi est devenu pour le monde le héros romantique par excellence, il le doit bien sûr à son courage, mais aussi à son sourire dans l’épreuve. Menotté, entre les paras, il sourit aux photographes. Ce sourire a hanté bien des générations d’historiens ou de simples admirateurs. Comment peut-on sourire au plus fort de la tempête alors que tout s’écroule, alors qu’on sait que c’est le début de la fin, alors qu’on sait qu’on se dirige tout droit vers la mort ? Oui, quelle est la signification de ce sourire qui est devenu un code universel de courage au même titre que le béret du Che ? Oui, que signifie ce sourire énigmatique semblable à celui de la Joconde ? Mais une Joconde martyre.

Trodi nous donne peut-être une clé en racontant sa formation spirituelle et culturelle : « Ben M’hidi, travailleur, chercheur passionné, avait beaucoup appris avec le regretté cheikh El-Abed Smati El-Jalali. Ce dernier eut une influence spirituelle déterminante sur lui. » Notons que Larbi n’avait même pas la vingtaine donc un âge où le caractère se bronze ou se brise, se forme ou se déforme.

Ben M’hidi, lecteur de Montesquieu, admirateur de l’Emir abdelkader

Continuons la lecture : « Le cheikh vivait en philosophe : matériellement, il se contentait de peu, n’aimait ni les honneurs ni le faste. Tout son souci était de former une jeunesse saine et forte pour le combat futur, qu’il pensait inéluctable. » Avec ce maître, car c’en est un et de très grand, selon les témoignages, qui mourra en héros, Ben M’hidi apprit à connaitre la civilisation arabo-islamique, les mouvements de renaissance dans le monde musulman avec les figures progressistes et réformatrices d’El-Afghani, Abdou et Mostefa Kamel (Attaturk)… Mais plus que ça, il apprit, au contact du maître, que sans formation culturelle solide et sans instruction qui vous pose un homme, l’être humain ne pourra ni se changer, ni progresser dans la vie d’où les lectures de Montesquieu, Rousseau, Hugo, essentiellement des moralistes et des humanistes, mais aussi les tirades épiques et flamboyantes de Danton et Robespierre. Il admirait aussi les héros qui ont fait don de leur vie à leur pays : l’Emir Abdelkader, Zapata, Abdelkrim…

On voit ici son goût de l’absolu. Tout cela nous explique en partie, et en partie seulement, car d’autres influences sans aucun doute ainsi que la génétique doivent avoir leur part, le sourire de Ben M’hidi : celui du sage pour qui la vie n’est qu’un songe. Ce sourire du héros semble narguer la force coloniale si terrible soit elle : « Vous pouvez me toucher, me mutiler, et même me tuer, mais vous ne m’atteindrez jamais. Vous n’avez aucun pouvoir sur mon âme qu’aucun trouble extérieur ne pourra déranger. » Certains témoignages prétendent que ce sourire a rendu fou de rage le ministre français de la Défense Max Lejeune qui aurait ordonné lui-même l’exécution de Ben M’hidi. Vrai, faux ? On ne sait. Mais cette version sonne tellement juste qu’on est tenté de la retenir pour certaine.

Reste la question qui nous interpelle, jeunes et moins jeunes : qu’avons-nous fait de ce sourire qu’on devrait enseigner dans les classes comme symbole de la force de la sagesse dans l’adversité, du courage devant la mort, du martyr avant sa mise à mort ? Oui, qu’avons-nous fait de cet exemple qui devrait donner du sens à la vie de tout Algérien ? Ni musée, ni muse, ni film pour garder la flamme éclairante de ce sourire.

Ben M’Hidi n’était pas l’élève de Ben Badis

Dans son livre de souvenirs sur Ben M’hidi, Trodi laisse parfois éclater son indignation devant les tentatives de récupération de l’image du héros à des fins politiques. Ainsi, il tord le cou à une certaine version largement galvaudée qui raconte que Ben M’hidi était l’élève d’Ibn Badis : « Le regretté Ibn Badis mourut le 16 avril 1940 presque en résidence forcée. En 1940, Larbi Ben M’hidi étudiait à Biskra ; son camarade de classe était Lamoudi Abdelkader et nous étions tous ensemble à l’école Lavigerie. Avant 1940, Larbi fréquentait l’EPS (école primaire supérieure) de Batna et y préparait son CEP (certificat d’études primaires) examen qui, à l’époque sanctionnait la fin du cycle d’études primaires. » Voilà le bagage scolaire de Ben M’Hidi. Il n’est pas allé très loin dans les études, tout comme ses autres compagnons du « Groupe des six » qui ont déclenché la Révolution, mais il est allé très loin dans le mouvement national. Ne pas faire de grandes études n’est pas un handicap, c’est même, parfois, une chance pour les esprits curieux et volontaires. Ce que l’on perd en théorie, on le gagne en pratique.

Tel est le cas de notre homme dont la première école de nationalisme a été celle des scouts musulmans algériens. Puis le voilà membre du PPA, du MTLD, puis fondateur du FLN, puis plus haut encore, commandant de la wilaya V, puis encore plus haut : martyr de la cause national, puis au sommet comme symbole de la liberté pour tous les combattants du monde. Il ne s’agit pas ici, bien entendu, de parler de ses faits d’armes, mais de revenir, avec Trodi, sur l’homme Ben M’hidi. Sur sa foi, son compagnon d’armes nous dit que Ben M’hidi était ce qu’on appelle un bon pratiquant, mais point un fanatique.

« À force de l’entendre répéter ces phrases, je les ai apprises de lui : « Le croyant fort est plus aimé de Dieu que le croyant faible : préparez-leur (aux ennemis) tout ce que vous pouvez réunir comme force ; Dieu ne changera pas l’état d’un peuple avant qu’il en change lui-même… » Pourquoi Ben M’hidi qui était un excellent orateur au verbe vibrant répétait-il, comme une litanie, ces phrases ? Parce qu’il savait qu’il n’y avait pas pire que le défaitisme des partisans du « Mektoub qui n’est que l’autre nom de l’acceptation du statut de colonisé.

Alors de réunion en réunion, prenant tous les risques, il galvanisait les militants. Cette fougue, cette ardeur, il la mettait aussi sur les terrains de foot sous le maillot de l’USB ainsi que sur les planches des théâtres comme comédien de circonstance. Larbi ne savait pas s’engager à moitié, c’est avec le cœur, les tripes et le foie qu’il se donnait.

Ben M’hidi, maître de lui-même

Continuons à faire plus ample connaissance avec la personnalité du Chahid. Était-il timide ? Comment se comportait-il avec les femmes ? réponse de Trodi : « Je me souviens que, lors de la tournée théâtrale, nous nous trouvions dans une chambre d’hôtel à Skikda (ex-Philippeville). Il était en train de s’habiller lorsque, sans crier gare, une jeune femme de l’hôtel pénétra en coup de vent dans la chambre dont la porte était ouverte. Elle le provoqua sans détours. Amusé par la scène, je lui souhaitai de passer un agréable moment et, avec le sourire, m’apprêtait à quitter la chambre. Larbi fit un bond de félin pour me retenir et, avec le sourire lui aussi, me pria de ne pas le laisser seul. »

Trodi pense qu’il a agi par timidité et respect de la femme. Un jeune d’aujourd’hui dira que respecter une femme qui se donne, c’est lui manquer de respect… Mais c’était hier et c’était Ben M’hidi à la morale exigeante : on ne prend que ce qui nous appartient. Camus qui était dans l’autre camp et qui disait « un homme ça se limite », aurait applaudi cet homme qui se contient. Alors que lui-même ne se retenait devant aucune femme.

Dernière indignation de Trodi. Elle est contre le livre de Ferhat Abbes « L’indépendance confisquée » dans lequel on trouve ce qui suit : « Dialoguant avec le colonel Bigeard, quelques jours avant sa mort, il (Ben M’hidi) lui avait déclaré : « Lorsque nous serons libres, il se passera des choses terribles. On oubliera toutes les souffrances de notre peuple pour se disputer les places. Ce sera la lutte pour le pouvoir. Nous sommes en pleine guerre et certains y pensent déjà… Oui, j’aimerais mourir au combat avant la fin. » Colère de Trodi : « Pour contrecarrer ses adversaires politiques, Ferhat Abbes aurait pu user d’autres arguments plutôt que de donner foi et caution à des paroles de bourreaux.”


*El-Hachemi Trodi
« Larbi Ben M’HIDI, l’homme des grands rendez-vous. »
ENAG éditions
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