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Des résidents de Mustapha répondent au DG : « Faute de moyens, nous regardons impuissants nos patients mourir »

Des résidents du CHU Mustapha Pacha d’Alger se disant indignés par les propos tenus par Benana Abdeslam, directeur général de leur établissement dans une interview accordée à TSA, le jeudi 10 mai, ont tenu à répondre à celui-ci afin de « dénoncer ses propos mensongers ».

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« Beaucoup de mensonges »

« C’est désolant d’entendre de pareils propos de la bouche du responsable du plus grand hôpital du pays », regrette le Dr Bouazid, résident en chirurgie pédiatrique. Pour lui, les propos de Benana Abdeslam comportent « beaucoup de mensonges », notamment en ce qui concerne ses affirmations selon lesquelles les résidents grévistes menacent et insultent les non-grévistes.

« Notre mouvement est basé depuis son début sur les principes de fierté, de dignité et surtout de solidarité. Nous avons toujours respecté les non-grévistes », souligne le Dr Gherzi Camélia, résidente en anesthésie réanimation qui explique que les résidents ont « toujours procédé de façon démocratique avec un système de vote grâce auquel le choix de chaque résident est respecté ».

« Les non-grévistes sont nos confrères et nos amis », insiste Dr Bouazid, réfutant catégoriquement la possibilité que des résidents non-grévistes aient pu recevoir des menaces ou des insultes de la part des grévistes. Il ajoute : « C’est de cette façon, avec des menaces et des insultes, que le DG gère son hôpital ».

« Le DG a avancé des chiffres erronés dans le but de dévaloriser les efforts des résidents et les sacrifices qu’ils font depuis six mois afin de casser le mouvement », s’insurge le Dr Bouazid qui affirme que les données réelles sur le suivi de la grève reflètent une toute autre réalité.

« Au 10 mai, nous avions presque 96% d’arrêt de l’activité de jour, 4% des résidents continuaient à assurer le travail, dont 3% de non-grévistes depuis le début de la grève et seulement 1% de résidents qui ont arrêté à un moment puis ont repris sous les intimidations », explique-t-il.

Les résidents de Mustapha s’étonnent que leur DG s’interroge sur les causes du déclenchement « subit » de leur mouvement. Pour eux, les éléments déclencheurs de ce mouvement sont évidentes : l’affaire Ouali et la note du ministère de la Défense excluant les médecins des exemptions du service national.

« Le DG a toujours été adepte d’une théorie du complot qui veut que les résidents soient manipulés. Il l’a dit à maintes reprises mais nous avons bien expliqué que notre mouvement est socioprofessionnel et apolitique », explique le Dr Bouazid qui ajoute que les agissements du DG sont « parmi les principales causes du pourrissement de la situation »

Médecins arrosés et porte de l’administration soudée

Les résidents de Mustapha dénoncent le « mépris » du directeur envers le personnel soignant qui se manifeste selon eux de diverses façons, parfois burlesques. « Pour disperser le rassemblement des généralistes en soutien au Dr Ouali, le DG les a arrosés, de sa propre main avec un tuyau » (voir la vidéo), raconte, indignée, le Dr Gherzi.

Ce rassemblement n’a pas été la seule fois où l’administration du CHU a eu recours à l’eau pour disperser un rassemblement. « À Mustapha, il y a eu des instructions pour interdire tout rassemblement des résidents. Les amphis ont été fermés à clé et, lorsque nous essayions de nous réunir dans le jardin, nous étions surpris qu’ils allument l’arrosage du gazon pour nous disperser », s’indigne le Dr Bouazid.

 « Il est même allé jusqu’à souder la porte de l’administration lorsque nous avons organisé un rassemblement pour nous plaindre du gel de nos salaires », ajoute le Dr Gherzi qui affirme que ce geste s’ajoute à de nombreux autres « actes de mépris et provocations »

Le mystérieux internat des résidents

Dans la plupart des CHU, il existe des internats pour résidents qui sont, « comme leur nom l’indique, censés résider à l’intérieur du CHU pour être au plus près des services et des malades et bénéficier d’une formation optimale », explique le Dr Gherzi.

Les résidents de Mustapha parlent de l’internat de leur CHU comme d’un lieu mystérieux et inaccessible. « Nous savons qu’il existe et nous savons de quel bâtiment il s’agit mais nous n’y pénétrons jamais », explique le Dr Bouanika.

« Nous voyons des gens y habiter, nous ne savons pas qui ils sont ni si ce sont des médecins mais nous sommes sûrs que ce ne sont pas des résidents », ajoute le Dr Gherzi pour qui ce qui devrait être l’internat des résidents est « un endroit mystérieux ».

L’internat n’est pas le seul droit dont sont privés les résidents de Mustapha. Selon eux, il y a également les fiches de paie qui ne leurs sont pas délivrées, en plus d’être privés des repas et du transport que le règlement leur garantit pendant les gardes.

De la Bétadine avant les chambres de cathétérisme

Benana a appris à TSA que son établissement s’est équipé de deux chambres de cathétérisme, mais pour les résidents pour il y a d’autres priorités bien plus urgentes.« Il ne sert à rien d’avoir une chambre de cathétérisme si on n’a même pas de Bétadine », s’insurge le Dr Bouazid qui affirme que cet antiseptique élémentaire « est en rupture depuis décembre et les médecins n’en reçoivent qu’un flacon par garde, ce qui est loin d’être suffisant ».

Autre affirmation du DG de Mustapha qui a dérangé les résidents : l’existence de deux scanners qui marchent en permanence, un mensonge selon le Dr Bouanika. « Il a dit qu’il y a deux scanners qui marchent en permanence, un à la radiologie centrale et un aux urgences mais il sait que le scanner de la radiologie centrale ferme à 16h00 », affirme-t-il, ajoutant que « pour les urgences, il y a un scanner qui, à cause des pannes et des réparations approximatives, marche par intermittence depuis trois mois, obligeant les médecins de garde à envoyer les patients nécessitant des scanners dans d’autres structures ».

 « Le scanner de l’imagerie centrale est habituellement fermé à clé à partir de 16h00 mais il est ouvert pour certaines personnes qui savent à qui passer des coups de fil », ajoute le Dr Gherzi.

Le bricolage qui tue

Le CHU Mustapha Pacha connaît un « vrai problème de gestion », affirme le Dr Gherzi pour qui « dire qu’à Mustapha, ça marche très bien est faux ». « En néonatologie, il y avait un court-circuit, tout le personnel médical l’a signalé mais rien n’a été fait, jusqu’à ce qu’une parturiente soit électrocutée et décède », raconte le Dr Bouazid.

Cette « gestion par le bricolage » dénoncée par les résidents concerne également la sécurité et la gestion des flux des malades admis.

« Lorsque deux patients se bagarrent aux urgences, lorsqu’un voyou agresse un médecin, ce n’est pas de la faute du ministère mais des gestionnaires locaux », affirme le Dr Bouanika.

Quant aux mesures prises par la direction de Mustapha pour faire face au retrait des résidents, « elles sont réclamées par les résidents et tous les médecins depuis des années », affirme le Dr Gherzi.

Toutefois, « ce n’est pas à un agent de sécurité de trier les malades, c’est un paramédical puis, à un échelon plus élevé, un généraliste, qui doivent le faire », signale le Dr Bouazid.

« Incapables de lutter contre la mort »

« Faute de moyens, nous regardons impuissants nos patients mourir », s’insurge le Dr Gherzi qui déplore « le manque de consommables qui devraient être disponibles en permanence » qui fait que les médecins, « pendant les gardes sont incapables de lutter contre la mort ».

« Il n’y a pas que le scanner ou les chambres de cathétérisme, il faut d’abord fournir les médicaments d’urgence. Il y a des drogues d’anesthésie, des médicaments du trouble du rythme cardiaque, des médicaments pour les états de choc, les allergies qui sont constamment en rupture de stock à l’hôpital, y compris aux services d’urgences », dénonce la résidente réanimatrice.

« Les patients suffoquent et décèdent parce qu’on ne peut pas faire de trachéotomie sans canules », insiste le Dr Gherzi.

Pour la résidente, la mauvaise gestion de l’établissement est la première des causes de la dégradation de la qualité de prise en charge des patients qui, selon elle, meurent souvent alors qu’avec des moyens suffisants, il serait possible de les sauver.

« Nous n’arrivons plus à travailler, il est impossible de réanimer un état de choc sans noradrénaline, donc nous voyons les patients mourir devant nous faute de moyens », regrette-t-elle.

« Si on parle d’humanisme, il faut être à la hauteur, l’humanisme ce n’est pas seulement un résident avec une blouse et un stylo, l’humanisme c’est aussi et surtout déployer tous les moyens nécessaires pour dispenser des soins convenables aux citoyens, ce qui n’a jamais été fait jusqu’à maintenant », conclut le Dr Bouazid.

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