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Edgar Morin, mon père et moi : relier ce que l’Histoire a parfois séparé

« Le rapport d’Edgar Morin à l’Algérie me touchait également. Non pas parce qu’il pensait l’Algérie de manière isolée, mais parce qu’il l’inscrivait dans toute cette complexité méditerranéenne »

Edgar Morin, mon père et moi : relier ce que l’Histoire a parfois séparé
« Le rapport d’Edgar Morin à l’Algérie me touchait également. » / DR
Ghezala Cherifi
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TRIBUNE. Il y a de ces hommes qui nous marquent, par leur parcours, leur pensée, leur humanité et la trace qu’ils laissent dans nos vies. Edgar Morin en est un.

Mes sincères condoléances à sa famille, à ses proches et à toutes celles et ceux qui ont été touchés par son œuvre, son regard sur le monde et sa sagesse.

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Il nous a quittés un 30 mai… une date qui résonne particulièrement pour moi, puisque c’est aussi celle du décès de mon père il y a six ans.

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Sans comparaison aucune et toute proportion gardée, cette coïncidence m’a ramenée à deux hommes, deux chemins de vie totalement différents, mais aussi à deux formes de sagesse qui, chacune à leur manière, m’ont profondément marquée.

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Edgar Morin, l’intellectuel, le penseur de la complexité, a consacré sa vie à comprendre les liens entre les êtres, les sociétés et les civilisations.

 

Et mon père… qui lui n’a pas eu la chance de connaître les bancs de l’école. C’était une autre époque, celle d’une Algérie sous domination coloniale, marquée par la ségrégation institutionnelle, les inégalités et l’oppression, puis par la guerre, où tant d’Algériens n’ont pas eu accès à l’instruction.

 

C’est bien plus tard, alors que j’ai compris toute la force de son parcours. Mon père était un autodidacte. Un homme qui avait appris autrement : par la vie, par le combat et le militantisme, et par cette curiosité permanente de comprendre le monde qui l’entourait.

 

Et pourtant… quelle intelligence de vie il portait. Une intelligence qui ne venait pas des diplômes, mais de l’expérience, des épreuves traversées, de l’observation et de l’attention qu’il accordait aux autres.

 

Mon père était, à sa manière, un homme de réflexion. Par son altruisme, son intégrité, sa hauteur, son respect de l’autre et ses valeurs humaines, il incarnait cette forme de sagesse que seule la vie peut parfois enseigner.

 

Deux parcours incomparables, mais deux hommes qui ont traversé le siècle dernier, ses blessures, ses bouleversements et ses incroyables évolutions. Deux hommes qui, chacun dans son histoire, ont porté une compréhension profonde de l’humain et du monde qui les entourait.

 

J’ai découvert Edgar Morin au fil de mes lectures lors de la préparation de mon mémoire en sciences politiques à l’ULB, il y a plus de trente ans, autour d’un sujet qui me tenait déjà particulièrement à cœur : « Dialogue et partenariat Euromaghrébin : Interdépendance / Intégration régionale — le cas particulier de l’Algérie ».

 

Un intitulé qui peut sembler ambitieux avec le recul, mais qui portait déjà une interrogation essentielle : comment construire des liens entre des peuples et des espaces que l’histoire, la géographie, les cultures et les réalités humaines ont rendus profondément interdépendants ?

 

C’est sans doute pour cela que mes lectures d’Edgar Morin ont eu une telle résonance en moi. À travers sa pensée, je retrouvais une vision du monde qui faisait écho à mes propres convictions : cette nécessité de dépasser les visions simplistes, de comprendre que rien n’existe seul, que nos sociétés, nos mémoires et nos destins sont intimement liés.

 

Son regard sur la Méditerranée avait une résonance particulière pour moi. Cette Méditerranée qu’il ne voyait pas comme une frontière, mais comme un espace de rencontres, de mémoires croisées, de cultures entremêlées et de destins partagés.

 

Edgar Morin et l’Algérie

 

Le rapport d’Edgar Morin à l’Algérie me touchait également. Non pas parce qu’il pensait l’Algérie de manière isolée, mais parce qu’il l’inscrivait dans toute cette complexité méditerranéenne : celle des histoires parfois douloureuses, des héritages partagés et des liens humains qui continuent d’exister malgré les fractures de l’Histoire.

 

Cette sensibilité trouvait sans doute aussi un écho dans son propre parcours. Né à Paris en 1921 dans une famille juive séfarade originaire de Salonique, ville profondément marquée par le brassage des cultures méditerranéennes, Edgar Morin portait en lui une histoire faite d’appartenances multiples.

 

Cette identité méditerranéenne, traversée par les questions d’exil, de mémoire, de rencontres entre les cultures et de destins entremêlés, a nourri son regard sur le monde : celui d’une humanité complexe, où les identités ne s’opposent pas nécessairement mais peuvent se relier et s’enrichir.

 

C’est cette approche qui m’a toujours touchée : reconnaître les blessures sans renoncer aux ponts. Comprendre le passé sans en être prisonnier.

 

Elle rejoint profondément le travail que je mène depuis de nombreuses années autour de la mémoire, notamment celle liée à l’histoire coloniale et à la guerre d’Algérie.

 

Une mémoire nécessaire, non pas pour opposer les peuples ou rester enfermés dans les blessures du passé, mais pour reconnaître les vécus, comprendre les silences, transmettre les histoires et permettre un dialogue plus juste.

 

Car on ne construit pas de véritables ponts sur l’oubli. On les construit sur la connaissance, la reconnaissance et le respect mutuel.

 

L’Union du Maghreb Arabe (UMA) représentait aussi, dans cette réflexion, l’espoir d’un espace capable de dépasser ses divisions, de construire une véritable intégration régionale au sein de cette communauté de destin méditerranéenne chère à Edgar Morin, et d’occuper une place forte, équilibrée et respectée dans ses relations avec l’Europe et le reste du monde.

 

Mais cette réflexion autour du Maghreb ne peut également se penser sans son appartenance africaine. Car le Maghreb est pleinement ancré dans ce continent, même si cette évidence a parfois été oubliée ou insuffisamment reconnue.

 

L’Algérie, de par son histoire singulière et son combat pour l’indépendance, a joué un rôle majeur dans cette conscience africaine et dans les mouvements de libération du XXe siècle.

 

Au lendemain de son indépendance, Alger est devenue ce que beaucoup ont appelé « la Mecque des révolutionnaires » : un lieu de rencontres, de solidarités et d’espoirs pour de nombreux peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine en quête d’émancipation.

 

Cette vocation africaine et panafricaine s’est également affirmée avec le Festival culturel panafricain d’Alger de 1969, qui a réuni des artistes, intellectuels et représentants venus de tout le continent africain et de ses diasporas. Un moment symbolique où Alger incarnait ce carrefour de luttes, de cultures et d’idées, ouvert sur l’Afrique, la Méditerranée et le monde.

 

Cette dimension africaine, méditerranéenne et universelle rappelle une chose essentielle : nos appartenances ne s’excluent pas, elles se complètent.

 

Le Maghreb peut être à la fois africain…

 

Le Maghreb peut être à la fois africain, méditerranéen, ouvert sur l’Europe et pleinement acteur du monde. Là encore, je retrouve la pensée d’Edgar Morin : apprendre à relier ce que l’on a trop souvent voulu séparer.

 

Plus de trente ans après, ces questions demeurent malheureusement d’une grande actualité. Et si elles m’habitent encore aujourd’hui, c’est parce qu’elles n’ont jamais été seulement un objet d’étude. Elles s’inscrivent dans un parcours, dans des valeurs et dans un engagement de terrain.

 

Près de quarante ans d’engagement associatif et plus de trente ans d’engagement citoyen et politique m’ont confortée dans cette conviction : rien de durable ne se construit sans dialogue, sans reconnaissance de l’autre et sans volonté de créer des passerelles.

 

À travers mon engagement, notamment comme Présidente des Amitiés belgo-algériennes, je continue à défendre cette idée d’universalité : celle qui place l’humain au centre, qui refuse les replis et qui croit que nos différences peuvent devenir une richesse plutôt qu’une frontière.

 

Je garde l’espoir que ce projet maghrébin, africain et méditerranéen puisse un jour prendre toute sa dimension : un espace de coopération, de respect mutuel et de relations plus équilibrées entre les peuples.

 

Finalement, ce que j’ai reçu de mon père par la vie, cette sensibilité au monde et à l’humain qui m’accompagne depuis toujours, je l’ai retrouvée à travers mes lectures dans la pensée d’Edgar Morin, une pensée dans laquelle je me reconnaissais profondément.

 

Et c’est cette conviction que je tente modestement de porter depuis tant d’années à travers mon engagement : construire des ponts plutôt que des murs, tisser du lien, relier les êtres plutôt que les opposer.

Les grands esprits, comme les grandes âmes, ne disparaissent jamais vraiment. Ils continuent d’exister à travers ce qu’ils nous transmettent, les valeurs qu’ils incarnent et les réflexions qu’ils éveillent en nous. 

Merci Edgar Morin de nous rappeler cette nécessité de rester lucides, reliés et profondément humains.


Par Ghezala Cherifi*                                                                                 

*Présidente des Amitiés belgo-algériennes – LABA asbl

Militante engagée pour le dialogue des mémoires et les liens entre les peuples.

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