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ENTRETIEN. Soufiane Djilali : « Un schisme profond s’est produit au sein du Hirak »

ENTRETIEN. Soufiane Djilali : « Un schisme profond s’est produit au sein du Hirak »

Votre avez annoncé la libération prochaine de Karim Tabbou et Samir Benlarbi, ce qui a suscité beaucoup de réactions. Certains n’ont pas compris pourquoi c’est Monsieur Djilali qui a fait cette annonce ?

Soufiane Djilali : Dans la vie politique il y a ceux qui parlent et il y a ceux qui agissent. Je vous rappelle que depuis plusieurs mois et à chaque occasion, Jil Jadid a soutenu les détenus d’opinion et a agi en faveur de leur libération. A l’occasion d’un entretien avec vous sur votre site le 14 mai dernier, j’avais lancé, une fois encore, un appel au président de la République pour qu’il libère les détenus politiques afin qu’ils puissent passer l’Aïd au sein de leur famille. J’ai réitéré cet appel dans une émission de la radio nationale de grande écoute. Joignant le geste à la parole, j’ai introduit une demande d’audience au président de la République. C’est ainsi qu’il m’a reçu le 27 mai.

L’objectif pour moi était de débloquer une crise de confiance stérile et d’aller vers l’avant. Contrairement à ce qui s’est dit, c’est moi qui ai demandé à ce que cette rencontre ne soit pas rendue publique, sachant par avance que les accusations d’instrumentalisation des prisonniers allaient fuser de toutes parts. L’essentiel était de pousser le pays vers l’apaisement et une sortie de crise consensuelle.

Le comble de l’histoire, c’est qu’à partir du lendemain, jeudi 28 mai, une campagne hystérique a été déclenchée contre Jil Jadid, au motif inventé que j’aurai nié l’existence des détenus d’opinion dans une émission de télévision étrangère. Pourtant, j’avais seulement ramené la proportion des détenus politiques à leur stricte réalité et celle-ci est déjà assez lourde en soi sans avoir à exagérer les choses. En fait, le journaliste de la chaîne Khalidji avait formulé sa question en disant que l’Algérie était un régime militaire et que toutes les prisons étaient pleines de détenus politiques. En tant que responsable politique, je ne peux me laisser manipuler par un journaliste qui défend les intérêts de son pays à notre détriment. La crédibilité des hommes politiques se mesure aussi à leur capacité à traiter des sujets aussi graves avec sérieux et sans surenchère. Les accusations de trahison du Hirak que j’ai encourues étaient injustes et infondées vu le nombre de mes déclarations personnelles soutenant nommément les détenus politiques ainsi que les innombrables communiqués du parti à ce sujet.

Sur ces entrefaites, je me suis résigné à rendre publiques les conclusions de mon entrevue avec le président de la République pour éclairer l’opinion et donner les faits. Immédiatement après, une deuxième campagne fut déclenchée, cette fois-ci pour les raisons inverses de la première. On me reproche maintenant d’avoir annoncé la libération de deux détenus.

Le plus sidérant dans l’affaire est que certains avocats ont immédiatement réagi pour condamner cette libération et verser dans le mensonge contre Jil Jadid. Ce que je peux comprendre de la part de militants passionnés qui ont besoin de l’image du héros qui se sacrifie pour leur cause, je ne peux par contre l’admettre de ces avocats. Il s’agit là d’une grave dérive morale et une atteinte à l’honneur de cette profession. Un avocat qui veut enfoncer ses clients, je crois que c’est inédit dans le monde. Cette perte de lucidité, de mesure et d’humanité est en réalité symptomatique d’une logique intéressée et implacable à la fois. On peut être avocat et politique en même temps, je l’admets mais en aucun cas, on ne doit manipuler des clients, en tant qu’avocat, pour atteindre ses propres objectifs politiques !

Sinon, comment expliquez-vous l’argumentaire de ceux qui sont pour le maintien des détenus en prison ?

Après avoir versé des larmes de crocodile sur les prisonniers, ils refusent maintenant leur libération car ils exigent au préalable une justice indépendante et rejettent donc une intervention politique. Très bien sur le principe. Pour avoir une justice indépendante, il faut pourtant changer la Constitution, non ? Pour engager le débat sur la Constitution, il faut d’abord un dialogue politique, non ?  Mais pour que celui-ci ait lieu, il faut selon eux, d’abord libérer les détenus politiques. Mais comme il n’est pas question de les libérer sans justice indépendante on se retrouve dans un cercle vicieux. Alors qu’il y a un drame humain qui se joue, et que le pays souffre de graves difficultés dues au legs de Bouteflika, ils veulent créer ainsi un monde kafkaïen pour mener au pourrissement de la situation. Et c’est là le vrai objectif stratégique d’une alliance tentaculaire et à plusieurs visages.

Enfin, pourquoi Jil Jadid a eu la primeur de l’annonce de la libération des détenus ?

La réponse est dans le communiqué. Le président de la République est favorable à un vrai dialogue et a voulu faire passer le message de l’apaisement par le canal d’un parti qui s’est engagé sur cette voie. Autrement dit, je pense que le président Tebboune a voulu dire que le dialogue peut apporter des solutions et qu’il est préférable à la confrontation. N’est-ce pas là l’exercice fondamental de la politique ?

Savez-vous dans quelles conditions Tabbou et Benlarbi seront-ils libérés ?

Non. Le président s’est engagé à agir dans le cadre de ses prérogatives constitutionnelles et légales. Je n’ai pas plus de détails.

Certains vous reprochent d’avoir parlé uniquement de deux détenus. Pourquoi eux spécialement ? Quel est le sort réservé aux autres prisonniers du Hirak ?

Là aussi, il y a eu beaucoup de mauvaise foi. Jil Jadid a parlé de tous les détenus, comme il l’avait fait auparavant pour Lakhdar Bouregaa, Fersaoui (Abdelouhab, président de RAJ, libéré, Ndlr) et tant d’autres. C’est le président de la République qui a décidé d’agir en premier pour ces deux détenus. Lui, il connait les raisons. Quant à moi, je n’ai aucun pouvoir pour décider de qui peut bénéficier de l’élargissement. Si cela ne tenait qu’à moi, il aurait fallu tourner la page et libérer tout le monde pour reconstruire une nouvelle ère.

Enfin, dernière précision. Jil Jadid a voulu, en tant que voix politique, se joindre à tous ceux qui ont réclamé cette libération et je crois que c’est le devoir de tout parti politique engagé dans le combat pour la démocratie. Ni plus ni moins. Nous n’avons pas la prétention de dire que nous avions libéré quiconque.

Karim Tabbou a envoyé depuis sa cellule de prison une lettre dans laquelle il parle entre autres d’ « une nouvelle génération d’opportunistes, de marionnettes politiques, prêts à tous les emplois ». Vous sentez-vous visé ?

Je ne sais pas s’il a visé Jil Jadid par cette phrase. Je ne sais pas non plus ce qu’il lui a été dit à ce sujet, sachant qu’il vit un isolement très dur et qu’il n’a même pas, semble t-il, les moyens de communiquer par téléphone avec ses proches. Je sais aussi que certains des avocats du collectif avaient voulu faire cosigner un communiqué par plusieurs détenus pour dénoncer la libération de certains d’entre eux et que la manœuvre avait échoué. Dans tous les cas de figure, Karim Tabbou aura le temps, une fois libre, de s’informer et de juger par lui-même.

En ce qui me concerne, j’ai agi en mon âme et conscience. Pour moi, sa place est dans l’action politique, pas dans une prison. Et de toutes les manières, personne ne pourra lui ravir sa popularité si c’est cela qui est en cause. Quant à moi, je n’ai jamais, durant ma carrière de 32 ans d’opposant, cherché à faire du buzz sur le dos des autres. Ce n’est ni ma morale ni mon style. Mes motivations ne sont ni la popularité ni l’argent ni les postes. Les gens projettent trop facilement leurs propres fantasmes sur les autres. Je veux juste que la paix revienne dans ce pays pour que nous construisions ensemble l’Etat de droit et la démocratie que réclament le peuple. En tous les cas, l’histoire retiendra les noms de ceux qui ont tout fait pour libérer les détenus et ceux qui ont tout fait pour les maintenir en prison !

Vous avez joué votre rôle dans le départ de Bouteflika. Est-ce que vous soutenez l’actuel président ?

Merci d’avoir évoqué dans votre question le rôle de Jil Jadid dans le départ du régime de Bouteflika et en fait sa contribution au déclenchement du Hirak. Beaucoup semblent l’oublier. Sinon, nous ne prêterons jamais allégeance aux hommes. Jil Jadid a son projet et son propre programme. Je ne cache pas que ma relation personnelle avec le président Tebboune  est empreinte de respect mutuel et en politique cela facilite les choses. Le pays a besoin de sérénité, de dialogue et de concessions de la part de tous les vrais patriotes. Il y a une opportunité historique pour une avancée, je fais le pari de la saisir. Je peux me tromper mais concédez que je peux avoir raison. Dans le premier cas, je l’assumerai pleinement et personnellement.

Vous êtes pour le dialogue avec le pouvoir, et vous êtes critiqué à cause de vos positions. Que répondez-vous à vos détracteurs ?

Je sais que nos positions politiques ont désarçonné une partie de l’opinion. La complexité de la crise n’offre pas toujours une lisibilité des événements. Il faut réunir les éléments d’information et les insérer dans une analyse qui donne sens aux réalités. Cela aurait dû être le rôle, tant des journalistes que des politiques que nous sommes. Malheureusement, ce travail est mal fait ou pas fait du tout. A part les réseaux sociaux qui deviennent une source de désordre et de confusion, les outils de communication, télévision ou presse, ont perdu de leur autorité et de leur crédibilité. Cela rend la mission pédagogique plus ardue.

Pour revenir à votre question, il est maintenant évident qu’un schisme profond s’est produit au sein du Hirak. Après plus d’une année, il est normal qu’un mouvement pluraliste d’un point de vue idéologique arrive à ce résultat. C’est pour cela que Jil Jadid insistait sur le fait que les nouveaux militants du Hirak auraient dû s’organiser en plusieurs partis politiques et non pas en une structure unique. Cette idée d’unicité est juste un contresens par rapport à l’essence même de la revendication première qu’est la démocratie.

Cependant, au-delà de la pluralité idéologique et des projets de société, le Hirak s’est divisé en deux positions politiques principales. L’une revendique une rupture totale quitte à aller vers la désobéissance civile et le paradoxal « affrontement pacifique ». L’autre tendance voit au contraire que des gains politiques et symboliques substantiels ont été déjà acquis et qu’il s’agit maintenant de les valoriser et de les matérialiser sur le terrain. Je pense en avoir dit suffisamment sur ce dernier chapitre. Mais si vous le permettez, allons plus loin dans l’analyse du choix de la « rupture » totale prôné par l’autre voie.

Allez-y…

Les promoteurs de ce scénario ne sont intéressés que par la chute du « système » mais n’ont aucune alternative prête à l’emploi ou du moins c’est ce qu’ils disent. Je ne sais pas si ces gens sont conscients des dangers d’une telle démarche aventureuse. Pour moi, si ce type de scénario devrait advenir et compte tenu de la fragilité des institutions, c’est l’Etat algérien qui serait mis à terre et cette aventure finira dans le chaos. Je pense qu’à trop vouloir une révolution totale, on finira par ne rien avoir du tout. Pourtant l’histoire est là pour nous montrer la voie du changement qui réussit. Voyez le passage de l’Espagne de Franco ou du Chili de Pinochet vers la démocratie. Par contre, les révolutions brutales et violentes se sont terminées soit dans la déconfiture et la destruction des superstructures étatiques soit dans la contre révolution et le durcissement du régime à l’exemple de l’Egypte de Sissi. C’est cela qu’on cherche ?

Certains vous reprochent de faire de l’entrisme…

Pour l’entrisme, il faudra chercher ailleurs. Ce type de comportement relève de la mentalité reptilienne pas de la responsabilité politique. Dans des moments aussi controversés, peu accepteraient de mettre en jeu leur crédibilité personnelle, leur capital militant et leur avenir politique. J’estime faire un énorme sacrifice personnel, pendant que les militants de Jil Jadid subissent les pires dénigrements. Pourtant, nous aurions très bien pu nous faire porter par la vague populiste, répéter à l’envie les slogans, faire les selfies avec les familles des détenus et attendre le moment propice pour récupérer un quota, comme savent si bien le faire les nombreux petits malins.

Notre but est de voir l’Algérie s’engager dans la voie de la construction de l’Etat de droit et de la démocratie et non pas de pousser de jeunes Algériens révoltés par l’injustice, la mal-vie et la misère à s’engager dans une aventure sans issue.

Vous êtes favorable à la participation au référendum sur la révision constitutionnelle. Les conditions politiques sont-elles réunies ? Des journaux sont censurés, des activistes sont convoqués, d’autres incarcérés. La situation est-elle normale ?

Non, la situation n’est pas normale. Nous vivons les conséquences de plusieurs décennies de gabegie totale. Aujourd’hui, les institutions, les partis politiques,  la justice, le corps des avocats, la presse, les milieux d’affaires, l’administration, les activistes, ont tous été plus ou moins gravement gangrenés par la corruption, le népotisme, le clientélisme et même le mercenariat à ciel ouvert. Même un Prophète, avec l’aide du Tout Puissant n’arrangerait pas les choses en un tour de main !

Oui, clairement l’Algérie n’est pas encore un Etat de droit, n’est pas encore une démocratie, n’est pas encore un havre de liberté. La logique veut que ces revendications légitimes soient atteintes par l’action et non pas les considérer comme des préalables pour pouvoir dialoguer, se parler et surtout éviter les inutiles affrontements fratricides.

Si un dialogue s’instaure, la stabilité des institutions sera réalisée. Alors, le pouvoir sera dans l’obligation de respecter la liberté de la presse et de l’action politique qui seraient le nouveau contrat politique. C’est du moins, ce à quoi il faudra s’atteler à réaliser sans concessions. Une fois des règles claires établies, chacun devra s’en tenir ou alors accepter les sanctions fussent-elles draconiennes.

Les propositions d’amendements constitutionnels sont dans leurs principes positifs pour une large part. D’autres plutôt négatifs.  Jugeons les actes un à un. Organisons-nous, faisons notre travail d’hommes et de femmes politiques, engageons-nous sur la voie d’un vrai changement dès lors qu’il y a une possibilité de l’imposer dans un premier temps dans la Constitution, puis dans les lois et enfin dans la pratique. Ce sera, à mon avis, bien plus utile que de se suffire de scander des slogans dans la rue sans avoir les moyens de les réaliser.

Dans la mouture de la révision constitutionnelle, les rédacteurs ont introduit la disposition relative au déploiement des forces de l’Armée algérienne en dehors des frontières. Vous avez émis des réserves sur ce point et demandé des éclaircissements. Le chargé de mission à la Présidence, Mohamed Laagab, a expliqué que la défense et la préservation de la stabilité et de la sécurité du pays peut se faire parfois en dehors des frontières ». Cet argument  vous convainc-t-il ?

Aujourd’hui, nous sommes dans le monde de l’insécurité. Les tensions internationales sont exacerbées, particulièrement dans le voisinage direct de l’Algérie. Nous avons des armées et des services de renseignement de plusieurs pays de l’autre côté de nos frontières. L’Algérie ne peut pas rester spectatrice devant des dangers aussi imminents. Si vous êtes faibles, vous êtes finis. L’Algérie qui a connu les affres de la colonisation doit être la première à s’en prémunir de nouveau car les formes de subordination des peuples sont multiples. Il faut donc que notre pays puisse se défendre si un pays devait nous considérer comme une proie.

D’un autre côté, l’Algérie ne devra pas entrer dans des coalitions d’intérêts et dans les agendas des uns ou des autres. Nous avons besoin d’une armée forte, qui a les moyens légaux pour défendre le pays dans toutes les conditions du terrain mais en même temps il nous faut une doctrine de bon voisinage et d’amitié avec tous les pays qui nous rendent la pareille.

La révision constitutionnelle va-t-elle répondre aux aspirations du peuple selon vous ?

Pour le moment, c’est du domaine de l’espoir, pas de l’acquis. Ce que je peux affirmer est que Jil Jadid fera ce qui est en son possible pour concrétiser les aspirations populaires légitimes. C’est avec notre volonté politique et notre détermination au combat que nous défendons notre point de vue et nos convictions. Rien d’autre.


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