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Français, anglais : Ahmed Tessa appelle à une refondation urgente de l’école algérienne

Ahmed Tessa, pédagogue, dresse dans cet entretien un diagnostic sans concession sur l’école algérienne et plaide pour une refondation du système éducatif national. Il revient sur les raisons de la guéguerre linguistique.

Français, anglais : Ahmed Tessa appelle à une refondation urgente de l’école algérienne
École algérienne : Ahmed Tessa appelle à une refondation et esquisse une feuille de route | Source image : DR pour TSA
Ali Idir
Durée de lecture 7 minutes de lecture
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Ahmed Tessa, pédagogue et écrivain, détaille sa vision pour une école algérienne performante, et esquisse les grandes lignes de sa refondation. Il revient sur la place des langues étrangères et la guéguerre linguistique autour de l’enseignement de l’anglais et du français.

Ahmed Tessa analyse les causes profondes de la baisse de la qualité de l’enseignement en Algérie et les raisons pour lesquelles il doute du succès de l’introduction de l’anglais au primaire dès la 3e année. Il dresse un diagnostic sans concession de l’école algérienne et plaide pour unr refondation urgente du système éducation national, dans sa globalité.

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Le ministère de l’Éducation nationale a annulé la réforme des programmes scolaires du 28 juillet dernier, à la suite de l’instruction du président Tebboune de tenir l’école à l’écart des luttes idéologiques et de la politique. Vous faites partie de ceux qui ont appelé à revoir cette réforme, quelle est votre réaction ?

Ahmed Tessa : D’abord ce n’est pas une réforme mais des ajustements techniques qui auraient eu un impact négatif sur la qualité de l’enseignement des disciplines concernées (philo, tamazight et français) déjà mal en point.

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Pour ne pas éveiller les soupçons d’un quelconque sectarisme à l’égard de ces trois disciplines, le ministère leur a ajouté la langue arabe. Il est évident que ces changements seront plus toxiques pour les trois autres disciplines que pour l’arabe.

Celle-ci est langue d’enseignement pratiquée par l’élève dans toutes les autres disciplines (histoire, géo, sciences, maths, physique, éducation islamique, technologie et philo) et ces changements ne vont pas aggraver la mauvaise qualité de son enseignement.

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Plus grave est la méconnaissance du fonctionnement du système scolaire : on n’a pas idée d’annoncer de tels ajustements en pleines vacances d’été alors que les emplois du temps sont normalement élaborés par les directeurs d’établissement avant leur départ en congé vers le 15 ou 18 juillet.

Heureusement annulée par le Président de la République, cette circulaire ministérielle  reflète des visées qui n’ont rien de pédagogique. Ma réaction à la décision présidentielle est celle de tous les Algériens, femmes et hommes, soucieux de préserver l’école d’une idéologisation rampante. Je suis content pour nos enfants.

Mais j’attends davantage de décisions fortes pour rebâtir notre école selon les normes internationales tant pédagogiques que scientifiques. On pourra parler de ces normes, une autre fois. Elles sont le révélateur des nombreuses dérives de l’école algérienne.

La question des langues étrangères divise en Algérie. Certains veulent supprimer le français et renforcer l’enseignement de l’anglais…

Ahmed Tessa : Un faux problème, un problème artificiel créé de toutes pièces pour cacher une vérité : la baisse vertigineuse et progressive de la qualité de l’enseignement, toutes disciplines confondues.

Depuis des décennies que les auteurs de cette « guéguerre » linguistique fuient la question taboue : pourquoi maintenir un logiciel pédagogique sclérosé qui est la cause des faibles performances en langues de nos bacheliers – y compris dans les autres disciplines ? 

Cela ne les intéresse pas de la poser et d’y apporter la solution laquelle est d’ordre purement pédagogique. Ce qui les préoccupe c’est l’éviction totale du français de tout le système scolaire, pas seulement du cycle primaire. Et voilà que certains politiques d’obédience wahabite parlent de supprimer cette langue du collège.

Quelles seront les conséquences du remplacement du français par l’anglais en 3ème année primaire ?

Ahmed Tessa : Les partisans de l’éviction du français de l’école algérienne la planifient d’année en année. L’année prochaine, il se pourrait que la 4e année primaire soit touchée et ainsi de suite.

La première conséquence visible constituera une perte sèche pour le Trésor public. Des centaines sinon des milliers d’enseignants de français vont se retrouver en sureffectif.

Les uns vont avoir un horaire hebdomadaire de moins de 10 heures par semaine alors qu’ils sont redevables de 24 heures par semaine ; ce qui est déjà le cas dès l’apparition de l’anglais au primaire, il y a de cela trois ans.

D’autres, seront orientés vers l’enseignement d’une autre langue, l’arabe ou…l’anglais. Ainsi, on va assister à un remake des années 1970 et 1980 quand des francophones du primaire ont été orientés vers l’enseignement de l’arabe et les enseignants francophones au collège et au lycée sommés d’enseigner en arabe les maths, la physique, les sciences et la technologie.

Résultat : brillants par le passé avec une langue maitrisée, ces professeurs ont vu leur rendement professionnel chuter pour cause de non maitrise de la langue imposée. Quelles sont les victimes ?

Des élèves pénalisés et une langue arabe mal enseignée ainsi que les disciplines enseignées en arabe. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on assistera, à partir de l’année scolaire 2026/27, à la même situation où seront pénalisés les élèves et la matière imposée à ces enseignants en sureffectif.

Sans oublier que les enseignants d’anglais recrutés n’ont aucune formation pédagogique digne de ce nom. Enseigner une langue étrangère au primaire est plus exigeant et plus difficile que de l’enseigner au collège ou au lycée.

L’enseignant doit avoir reçu une bonne formation. Est-ce le cas avec ces diplômés en interprétariat recrutés à la va vite et mis dans le bain directement ? Cette opération est à qualifier de ‘’l’anglais à n’importe quel prix !’’.

Si « l’anglais à n’importe quel prix » pouvait s’avérer être la recette miracle qui va nous guérir de la mauvaise qualité de l’enseignement des langues, alors nous signerons des deux mains.

Mais la réalité n’est pas le virtuel. S’ils voulaient vraiment le renforcement d’une langue anglaise, ils n’auraient pas agi avec autant de précipitation et d’amateurisme. A long terme cette éventuelle anglicisation du système scolaire et universitaire doublée d’un effacement total de la langue française va avoir des conséquences négatives sur les plans sociologiques, culturels et géopolitiques.

Comment résoudre cette question des langues étrangères ?

Ahmed Tessa : On ne va pas inventer le fil à couper le beurre. Depuis 2004, l’anglais est enseigné à partir de la 1ère année moyenne, ce qui est une excellente chose – avant c’était à partir de la 3e AM.

Malheureusement, le maintien d’un logiciel pédagogique désuet et sclérosé et pour être plus précis, l’absence des conditions d’un enseignement de qualité d’une langue, les performances de nos élèves et de nos bacheliers se sont retrouvées fortement réduites.

Ces conditions sont connues : un programme bien construit, une méthode d’enseignement bien choisie, un manuel attractif et motivant et avant tout, un enseignant formé en conséquence tant sur le plan de la maitrise de la langue que celui de la préparation au métier d’enseignant.

Rien de tout cela n’existe depuis environ trois décennies. C’est à ce niveau qu’il fallait agir et en priorité et non pas en remplaçant le français par l’anglais au primaire. Le plus grave concerne nos deux langues nationales et officielles.

D’un côté, tamazight est superbement ignorée comme de coutume. Quant à la langue arabe, elle souffre de la persistance de ce vieux logiciel pédagogique sclérosé qui affaiblit la qualité son enseignement. D’autant plus qu’elle a un statut scolaire majeur : elle est langue d’enseignement.

Comme solution, il y a lieu de se concerter avec le ministère de l’Enseignement supérieur et solliciter les vrais spécialistes afin de mutualiser les compétences en vue de redresser la barre.

Malheureusement, ce secteur est, lui aussi, touché par la tentation de « l’éviction de la langue française ». En effet, depuis trois ans, nous assistons à un asséchement des effectifs d’étudiants dans les Département de Lettres et Langue françaises.

Une propagande mensongère   fait circuler l’information que les étudiants algériens refusent d’étudier le français. Ce qui est faux ! C’est la politique des quotas mise en place qui gonfle le nombre d’étudiants en anglais et réduit drastiquement celui des francophones.

Quotas aussi en grand déséquilibre pour le nombre de postes de postulants au doctorat : réduit pour les étudiants en français et nombre grossi sans respect des critères académiques, au bénéfice des anglophones. Comment affirmer que nos étudiants refusent le français alors qu’ils sont des centaines chaque année à demander le visa étude pour le Québec, la Belgique ou…la France ?

Il est triste et désolant de voir que la propagande anti-langue française initiée par des politiques et des médias soit aussi virulente dans les souks, cafés et autres espaces publics que chez certains professionnels de l’école et de l’université (voir le témoignage).

Jamais le problème des langues ne se serait posé en Algérie si deux conditions avaient été réunies :

1/ – La mise au pas radicale des manœuvres idéologiques (à des fins politiques) des relais algériens du wahabisme international.

2/ – La mise en place du logiciel pédagogique adéquat ( programme bien construit  – méthode bien choisie – enseignant bien formé – manuel attractif). Ce logiciel pédagogique existe et il fait le bonheur des élèves de bien des pays.

En conclusion, les orientations stratégiques du Président de la République doit nous interpeller en tant que citoyens d’abord et en tant qu’autorités en charge de l’avenir de millions d’élèves et d’étudiants. L’idéologie wahabite est un cancer qui tue l’intelligence individuelle et efface l’identité collective.

UN TEMOIGNAGE.

Juste après le Covid, une université du sud du pays envoie 5 de ses meilleurs bacheliers étudier la médecine à l’Université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou. C’était leur souhait. Lors du premier cours magistral, l’enseignant s’aperçoit que ces étudiants ne prenaient pas de notes et avaient les bras croisés. Interpellés, ils lui affirment qu’ils ne savent rien de la langue française.

Le Professeur les accompagne dans le bureau du recteur. Et là, ils expriment leur déception et même leur colère, l’un d’eux éclate en sanglots. A l’unisson, ils déclarent : « Nous avons été trompés. Depuis l’école primaire, on nous dit que la langue française ne nous servira à rien. »

Au final, ils ont émis le souhait de rester à Tizi, orientés vers des filières arabisées qu’ils ont choisies.   C’est dire si la propagande anti langue français n’est pas en marche bien après la fin de la décennie noire. Cette propagande indigne émane des adultes : certains parents, des enseignants et d’autres professions, tels que des médias militants et des parti politiques d’obédience wahabite.

L’école algérienne a-t-elle besoin d’une réforme ? Comment peut-on la mettre en place, et pour quels objectifs ? Que faut-il changer ?

Ahmed Tessa : il est temps de penser à lancer le grand chantier de la refondation – et non de la réforme- du système scolaire algérien. Et nous avons une base de travail sur laquelle s’appuyer.

En effet, en 2016, le ministère de l’Education nationale a élaboré un Document d’une importance capitale intitulé « Ecole algérienne, le défi de la qualité – Horizon 2030 ». Y figurent et traitées les recommandations de la Première Conférence nationale d’évaluation de la Réforme de 2002 organisée en Juillet 2016 par Mme Nouria Benghabrit (ancienne ministre de l’Education nationale). Ce document, véritable trésor de données, a été mis dans les oubliettes à partir d’avril 2019. Et il est toujours d’actualité.

L’actuel logiciel pédagogique sur lequel s’appuie l’école algérienne est la cause principale de la baisse annuelle de la qualité de notre enseignement et ce depuis la décennie 1990, aggravé par la réforme de 2002.

Inévitablement, pour être en phase avec les orientations stratégiques du Président de la République, seule une refondation de l’école est prioritaire. Elle pourra faire disparaitre les scories de l’idéologie qui se nichent dans les contenus des manuels, dans les programmes et les méthodes d’enseignement, les programmes de formation.

Cette refondation est urgente, elle se fera de façon progressive coutera moins cher que les dysfonctionnements actuels qui saignent le Trésors public. Elle visera à gommer les disparités entre régions, entre établissements et mettre fin à l’inégalitarisme scolaire hérité du système colonial.

Sa règle d’or est le respect des normes pédagogiques et scientifiques telles qu’appliquées par les systèmes scolaires performants de par le monde. Cependant la réussite ne sera garantie que si, et seulement si, l’Etat algérien octroie un statut de souveraineté pour le secteur de l’éducation nationale afin de le préserver des actions de déstabilisation en interne. Peut-être reviendrons nous sur cette refondation de l’école avec plus de détails une prochaine fois.

Quel est votre appréciation du système éducatif algérien ?

Ahmed Tessa : Une élite minoritaire arrive à intégrer de prestigieuses universités étrangères et d’y réussir, d’autres (élites minoritaires), formées ici, font le bonheur de l’économie de pays occidentaux. Ce sont les quelques arbres qui cachent la forêt. On ne doit pas se voiler la face : les performances de nos étudiants sont trop faibles, notamment en langues – y compris en arabe. Que faire ?

–             Harmonisation et mutualisation entre les 3 secteurs : Ecole – Enseignement professionnel- Université et Recherche scientifique. Trois secteurs névralgiques qui ont besoin de mettre en place un mécanisme permanent de concertation et de coordination portant sur les programmes, les méthodes et les objectifs.

La Refondation de l’école doit intégrer les réalités futures des autres secteurs qui à leur tour doivent se réformer dans une vision globale avec pour mot d’ordre : la « qualité rien que la qualité ». Et comme mode opératoire, « les normes internationales, rien que ces normes. ».

Prenons le cas de la formation et l’Enseignement professionnels. Voilà un secteur qui contribue à la bonne santé de l’industrie et des économies allemande et suisse. Ce secteur y est valorisé au même titre que l‘université.

Des propositions pertinentes existent pour lui faire jouer un rôle moteur dans la vie économique de notre pays et le rendre attractif pour les bons élèves du collège et du lycée. Pour l’école et l’université, il est tout à fait possible d’amener nos bacheliers et nos étudiants vers un plurilinguisme de qualité. Quant à l’école primaire qui est la base de l’édifice, si ses fondamentaux sont bien enseignés et bien assimilés par les élèves , on aura de la bonne qualité dans les autres cycles et une  université performante. A condition de réussir la refondation de l’école. 

L’Algérie peut-elle garantir l’accès gratuit à l’école et, dans le même temps, avoir un système éducatif de grande qualité ?

Ahmed Tessa : Oui mais à condition d’agir sur deux axes :

–             La natalité qui fait du boom démographique un obstacle majeur à un développement serein, planifié et efficace. Une démographie qui a des répercussions sur les besoins en infrastructures et sur les effectifs par classe.

–             Encourager le secteur privé à investir dans les 3 secteurs mais sur la base de cahiers de charges stricts et exigeants. L’actuel cahier des charges des écoles privées est une aberration au sens plein du terme. A l’instar de l’école et de l’université publiques, le secteur privé sera sommé de traduire dans son fonctionnement et son organisation la qualité de ses prestations par l’applications des normes internationales pédagogiques et scientifiques.

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