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Idir à Alger : un grand moment de retrouvailles autour de la musique et de tamazight

Idir à Alger : un grand moment de retrouvailles autour de la musique et de tamazight

TSA
Idir anime son concert-événement à la Coupole du complexe olympique du 5-Juillet (Alger), le premier en Algérie en 39 ans.

Jeudi soir, à la coupole du complexe sportif Mohamed Boudiaf à Alger, Idir n’a pas pu retenir ses larmes face à une salle archicomble. « Quelle émotion ! », a-t-il lancé au début d’un concert de deux heures et demi, le premier en Algérie en 39 ans.

Le concert a débuté avec la montée sur scène de la chorale féminine de Beni Yenni qui a interprété un chant d’accueil pour le grand artiste avant de rendre un hommage à Mouloud Mammeri. « Repose-toi dans ta tombe, l’amazighité se met debout aujourd’hui », ont chanté les jeunes filles. Elles ont ensuite interprété « Ad Zzi Saa » de Slimane Azzem et « Heal the world » de Micheal Jakcson, deux chansons « revisitées » pour s’adapter aux voix de la jeune chorale.

L’orchestre d’Idir, mené par Mehdi Ziouche, a ensuite pris place avec une chorale constituée d’élèves de l’Institut national supérieur de musique d’Alger et de lauréats de Alhan oua Chabab. Sur une scène plongée dans des lumières gaies, le concert a débuté avec « Yelha Wurar » (Air de fête), une chanson à cadence rapide qui a plongé les présents dans une ambiance musicale festive avec des paroles soyeuses : « Ô toi l’étoile qui est si haut, montre-moi qui est plus belle que toi? C’est une femme avec une chevelure aussi belle que l’or qui brille ».

Idir sur scène (© TSA)


«  Faisons en sorte que les choses avancent »

« Vous allez bien. Alors là, vous ne pouvez pas imaginer ce que je ressens en revenant ici chanter devant les miens », a confié Idir, la voix nouée par l’émotion. « Imazighen, Imazighen », a scandé le public, comme pour lui souhaiter la bienvenue. « Bien sûr, nous sommes là aussi pour faire connaître tamazight, il n’y a aucun souci. Pour l’instant, ça se passe bien. Merci pour cet accueil, je suis vraiment très touché », a repris Idir au milieu d’un tonnerre d’applaudissements.

À la coupole du complexe sportif Mohamed Boudiaf à Alger, Idir n’a pas pu retenir ses larmes face à une salle archicomble. (© TSA)


Il a expliqué après « qu’Imazighen, Imazighen » n’a aucune connotation négative. « C’est un signe de reconnaissance », a-t-il dit. Parlant de deux ou trois drapeaux amazighs vus en salle, le chanteur a souligné qu’il s’agit « d’un étendard autour duquel nous nous retrouvons tous ». « Il n’y a pas d’Algérie sans tamazight. Faisons en sorte que les choses avancent. Je vous assure que c’est une culture extraordinaire. Il viendra le jour où elle sera admise, codifiée, acceptée. Nous serons heureux de nous exprimer avec », a-t-il souligné.

Un concert pédagogique

Idir a ensuite enchaîné ses plus grands succès comme « Isefra » (poèmes) et « Aghrib » (étranger). « Cette chanson évoque la première vague d’immigration pour tenter leur chance et essayer de faire vivre une famille parce que la terre sur laquelle nous vivons ne suffisait pas à nourrir toute la maisonnée. Ils arrivent dans un pays dont ils ne connaissent ni la culture, ni les habitudes ni les coutumes. Demander un renseignement dans un guichet relève d’un exploit. On les imagine là-bas, dans leurs chambres d’hôtel, le soir, après le boulot, après l’usine ou les mines, mâchant leurs angoisses et pensant à une région qui chaque jour s’éloigne d’eux, à des enfants qui n’ont pas vu grandir et, surtout, à toutes les femmes restées là-bas et dont le nouveau métier est l’attente », a expliqué Idir, comparant ces femmes à la mythique Pénélope, l’épouse d’Ulysse.

Idir sur scène, accompagné de sa fille Tanina Cheriet. (© TSA)


Idir, chapeau noir sur la tête et chemise bleue, a veillé à plusieurs reprises à expliquer le sens de ses chansons dont certaines ont plus de quarante ans d’âge. L’artiste, connu par sa sagesse et sa droiture, a choisi de faire un concert pédagogique, pensant à une génération qui n’a pas connu ses succès des années 1970/1980. Des succès qui ont largement contribué à moderniser la chanson kabyle. Idir a ensuite interprété « Arach Nagh ». « Nos enfants, avec tout ce que cela comporte, l’avenir, l’espoir, la lumière, la compréhension mutuelle, le fait de vivre et de nous enrichir à partir de nos différences sans qu’il y ait de l’ostracisme ou de la discrimination », a-t-il dit.

« Des cœurs, les uns à côté des autres »

Porté par l’énergie positive présente dans la salle, Idir a interprété, soutenu par les violons, les cuivres, la guitare électrique, la mandoline, le banjo, la violoncelle, la flûte, la batterie, les percussions traditionnelles, « Lfhama », puis « Tizi Ouzou » et « Cfigh », trois titres qui ont marqué sa carrière musicale débutée dans les années 1970.

Mehdi Ziouche a arrangé certaines chansons leur donnant des parfums de chaâbi, de musique targui, de diwan ainsi que des sonorités orientales. Un air de fraîcheur qui a beaucoup plu aux spectateurs dont beaucoup sont venus en familles entières. « Ssendu », sur un air de berceuse, a fédéré le public autant que « Azguer Idijan Lemthel » (le taureau à l’origine du proverbe).

Plusieurs personnalités ont assisté au concert. (© TSA)


Pour Idir, «Ssendu» est une chanson d’actualité. « De part ce qui se passe dans le monde à propos du harcèlement, du parti pris et de la violence faite aux femmes. Ce n’est pas encore fini, malheureusement. Je raconte l’histoire d’une femme qui essaie de faire sortir une motte de beurre pour ses enfants (en battant le lait). Elle dit ses choix, ses peines et ses amours contrariés. Elle vit dans un milieu qui n’est pas toujours propice, souvent hostile. Un milieu où le mâle est dominant, où elle ne peut se parler qu’à elle-même. C’était à la fin de la Guerre (de libération nationale), j’étais tout petit, je ne comprenais pas tout. Le papa était en prison. J’ai compris qu’il n’est pas évident d’être une femme dans n’importe quelle société. La parité n’est pas encore pour demain. Je partage avec vous cette chanson en vous demandant de bien penser à elles, votre maman, votre femme ou autre. Ce soir, en communion. Nous ne sommes plus des hommes ou des femmes, mais des milliers de cœurs qui sont assis, les uns à côté des autres. On sent petit à petit qu’il y a un frémissement, un bruissement, une légère brise qui vient nous apporter des nouvelles réconfortantes en nous parlant d’elles et dire qu’une époque va finir », a-t-il dit, la voix attendrie.

Puisant dans un lumineux langage poétique, il a ajouté : « Un jour, par ciel dégagé, vous levez les yeux et vous verrez un gland qui commence à se débarrasser de son écorce pour laisser la place à un diamant exceptionnel où est écrit : Je suis la femme, je reviendrai ».

Le président du FCE, Ali Haddad et le ministre de la Culture Azeddine Mihoubi ont assisté au concert-événement. (© TSA)


Tanina Cheriet reprend un Achewiq de Chérifa

Habillée en robe noire aux motifs amazighs, Tanina Cheriet, a accompagné son père durant tout le concert. « Ma fille adore l’Histoire du pays, Chérif entre-autres. Elle va vous chanter une chanson qui vient du fond des âges », a expliqué Idir. Il a suscité les rires dans la salle en révélant que sa fille n’était pas mariée. Avec beaucoup de maîtrise et d’émotion, Tanina a interprété à cappella, « Ufigh Durou », un morceau de Cherifa dans le style traditionnel Achewiq, réservé dans les temps anciens aux femmes. Achewiq prend sa force des paroles chantées avec souvent des mélodies taillées sur mesure.

« Avava Inouva », le moment magique

Dès les premières notes, jouées par Idir sur sa guitare noire, le public a commencé à chanter à gorges déployées « Avava Inouva », le tube planétaire de l’artiste. Mais le chanteur a tenté de faire durer le plaisir en reprenant par exemple l’air d’une célèbre chanson de Maxime Leforestier. « Ce n’est pas ça, non ? », a lancé Idir en taquinant le public. « Non ! », a répondu la salle d’une seule voix. « Et pourquoi vous chantez alors », a répliqué l’artiste. Sur une scène colorée de lumière bleues violacées, Idir a débuté la balade, appuyé par des milliers de voix reprenant le chœur le refrain en kabyle : « Je t’en prie père Inouba, ouvre-moi la porte. Ô fille Ghriba fais tinter tes bracelets. Je crains l’ogre de la forêt père Inouba. Ô fille Ghriba, je le crains aussi ». C’était un moment magique. « Avava Inouva » a bel et bien traversé les âges, les temps, les frontières et rassemblé les cœurs et les esprits. La musique n’est-elle pas le plus beau langage de l’humanité ?

« Zwit Rwit » met le feu aux poudres

Dans la dernière partie du concert, Idir et son orchestre ont accéléré les rythmes en interprétant « Awah Awah » et « Zwit Rwit », deux autres immenses succès du chanteur. Les présents se mettent debout pour exécuter quelques pas de danse. Une véritable ambiance de grande fête. Idir a aussi repris son immortel « Azwaw » merveilleusement arrangé par Mehdi Ziouche avec de petites saveurs sahariennes. Dommage que Mami n’était pas venu pour un autre duo avec Idir. Autant qu’Ait Menguellet, quelque peu souffrant.

Burnous blanc pour Idir

Idir a raconté l’histoire des chants qui « remontent des profondeurs de la nuit » et qui, en Kabylie, étaient souvent suivis de youyou, après une fête de mariage. Il a demandé aux nombreuses dames présentes dans la salle de pousser des youyous pour accompagner la chanson « Aya el khir Inou », apparu, à la fin du concert, comme un chant d’au revoir couvert de douceur, comme le chocolat enrobe un bonbon. Mehdi Ziouche s’est arrangé de donner des couleurs jazzy à cette chanson fortement expressive.

À la fin du concert, Samy Bencheikh El Hocine, directeur général de l’Onda, organisateur du spectacle, a offert un burnous blanc et un disque d’or à Idir « pour l’ensemble de sa carrière ». « Yaâtikoum Saha en tous cas. Je n’ai pas chanté comme je voulais à cause de l’émotion. Mon pays est cher à mon cœur même si je me bats parce que les choses ne se font pas. Sachez que pour l’identité, j’étais comme ça et sera toujours comme ça », a-t-il lancé avant de quitter la scène en milieu d’applaudissements.

Samy Bencheikh El Hocine, directeur général de l’Onda, organisateur du spectacle, a offert un burnous blanc et un disque d’or à Idir pour l’ensemble de sa carrière. (© TSA)


 

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