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La bataille de la succession de Boumediène

La bataille de la succession de Boumediène

Chronique livresque. Le tome 2 des Mémoires d’un Algérien de Ahmed Taleb-Ibrahimi s’est achevé avec le décès du président Boumediène, le tome 3, quant à lui, s’ouvre sur la bataille de succession.

Alors que la dépouille de Boumediène n’est pas encore froide, les prétendants à la succession affichent leurs intentions : Yahiaoui qui dirige le FLN et Bouteflika, ministre des Affaires étrangères. Le premier est offensif, le second tout en retenue. Les deux sont membres du Conseil de la Révolution qui ne compte plus que huit membres.

Le duel Yahiaoui-Bouteflika

Impossible pour le Conseil de départager entre les deux. Qui choisir ? Le cacique Yahiaoui, chantre de l’arabisation, qui se prévaut d’une base populaire ou le sémillant ministre des Affaires étrangères, Bouteflika, plus proche compagnon du défunt président ?

« Selon Merbah, deux soutiennent le premier (Chadli et Belhouchet) et deux autres appuient le second (Draia et Tayebi), tandis que Abdelghani et Bencherif refusent obstinément de prendre parti : le premier rejetant les deux candidatures, le second croyant pouvoir les coiffer. »

Les deux adversaires s’emploient à faire du lobbying auprès des cibles importantes : la hiérarchie militaire, la haute administration, la sphère économique. Plus surprenant et même incongru, l’auteur ajoute aussi les médias. Mais quels médias ? Voyons, à l’époque, la presse qui se compte sur le bout des doigts de la main était aux ordres, sans aucune marge de manœuvre, comment pourrait-elle aider l’un ou l’autre candidat en influant sur une opinion publique qui n’avait pas voix au chapitre ? Pour dire les choses crûment, la presse n’était qu’un Bendir qui résonnait à la gloire du régime : Dez-Dek, Dez-Derek…

Dans cette pré-campagne qui cache sa férocité sous des sourires de façade, c’est l’avenir de l’Algérie qui est en jeu. Selon l’auteur, c’est Yahiaoui qui semble avoir l’avantage « qui en tant que coordonnateur du Parti, peut compter sur une base militante acquise et active, quadrillant tout le territoire national, et sur un appareil de propagande bien rodé, pour mobiliser les masses (…) C’est précisément l’absence d’un enracinement populaire et d’une base sociale qui constitue le point faible de Bouteflika et qu’il s’évertue à tenter de surmonter. »

Il le surmontera et prendra même l’avantage lors de l’oraison funèbre qui battra des records d’audience. Toute l’Algérie était figée devant son poste de télévision. Ce qu’on sait moins c’est que le discours a été « rédigé au niveau du Secrétariat du Parti et naturellement, c’était Yahiaoui donc qui devait le prononcer. Au dernier moment, et à la surprise générale, le texte est remis à Bouteflika qui n’en parait pas surpris. »

Ici, c’est nous qui sommes surpris par Taleb-Ibrahimi qui ne nous dit pas qui a offert cet immense avantage à Bouteflika. En dépit de cette autocensure, on peut deviner aisément que c’est la hiérarchie militaire ainsi que les Services qui ont voulu donner un coup de pouce à celui qui pouvait incarner une Algérie plus ouverte sur le monde et surtout plus moderne.

Par son dirigisme rigide et son populisme, Yahiaoui pouvait faire peur. Physiquement, avec ses lunettes sombres, son verbe saccadé et tonitruant, il n’inspirait pas la confiance contrairement à Bouteflika qu’on voyait toujours à son avantage, tout sourire, dans les cénacles internationaux.

A El Alia, Bouteflika sera parfait à cette occasion : il avait le ton, la voix et les trémolos. Son discours était si émouvant qu’il fera pleurer l’Algérie entière. Lui-même donnait l’impression de retenir difficilement ses larmes.

Du coup, il est devenu plus connu que son rival avec un capital d’estime et de sympathie largement supérieur. Pourtant, malgré ce signal fort, ce n’est pas lui qui sera choisi.

Pour Kasdi Merbah, Mostefa Belloucif et Rachid Benyelles, « cette situation est dangereuse pour le pays. Elle est porteuse de périls car elle menace la cohésion nationale et l’unité de l’armée en semant des germes de clivages régionalistes et claniques intolérables. »

La hiérarchie militaire pour ne pas avoir à trancher entre deux rivaux à forte personnalité optera pour l’un des siens qu’elle croira manipulable à souhait, car manquant d’expérience politique. C’est Chadli Bendjedid que le triumvirat choisira en raison principalement du fait qu’il avait, disaient-ils, la légitimité de l’ancienneté : le plus ancien dans le grade le plus élevé de la hiérarchie militaire. Ce qui n’est qu’à moitié vrai : le colonel Belhouchet avait le même profil : lui aussi patron d’une région militaire, lui aussi bénéficiant de la même ancienneté dans le grade de colonel que Chadli. Pourquoi alors Chadli. : L’auteur a son idée : « il n’a pas d’ambition personnelle ni de charisme « paralysant » » mais dispose d’une grande sensibilité à la nécessité de répondre aux besoins de l’armée en termes stratégiques (modernisation, réorganisation et mises en place d’unités combattantes spécialisées, professionnalisation etc.) »

Merbah, Benyelles et Belloucif choisissent Chadli

Pour lui préparer le terrain, ses soutiens militaires désignent Chadli comme coordonnateur des services de l’armée. Sous l’impulsion de Kasdi, Benyelles et Belloucif, une réunion du corps des officiers de l’ANP désigne Chadli comme candidat de l’Armée à la présidence de la République.

« Ainsi, Chadli devient à la veille de la tenue du IVe congrès du FLN, le candidat unique à la magistrature suprême du pays. » Bouteflika et Yahiaoui éliminés, la présidence s’offre sur un plateau à Chadli ?

Pas aussi simple, voilà qu’un quatrième larron qui montre ses dents, et il les a longues : Bencherif qui dispose de 20 000 gendarmes prêts à mettre le feu. Ce colonel est décidé à arrêter ses pairs du Conseil de la Révolution et à prendre le fauteuil de Boumediène. C’est Benhamouda qui a alerté Taleb-Ibrahimi sur les intentions belliqueuses de Bencherif, ajoutant : Je pense que tu pourrais l’en dissuader et désamorcer cette bombe. »

Accompagné de Benhamouda, voici Taleb-Ibrahimi en diplomate chargé de faire renoncer le fougueux Bencherif à la prise de la présidence. Si l’heure n’était pas grave, ça prêterait à rire. C’est même d’un cocasse à se rouler par terre : Bencherif , oubliant les leçons du coup d’état avorté de Zbiri, prêt à son tour à forcer le destin en défiant toute l’armée algérienne.

Le problème de certains officiers supérieurs algériens, c’est qu’ils ont gardé le niveau de leur grade d’origine : sous-officiers. On comprend le mépris dans lequel les tenaient certains hommes politiques : Abane Ramdane, Ben Bella, Boudiaf, Bouteflika… Le récit que fait le mémorialiste de la visite à l’impétueux colonel est haut en couleur « une heure plus tard nous sommes chez Bencherif. Son épouse assiste à l’entretien. Il commence par nous livrer les raisons de son opposition aux deux candidatures déclarées : « Yahiaoui parce qu’il nous mènerait tout droit au communisme et parce qu’il considère la Libye comme son modèle ; et Bouteflika partisan du libéralisme et soumis aux américains. »

Pour Bencherif entre la lèpre et le choléra, il y a une autre alternative, beaucoup plus saine et séduisante. Taleb-Ibrahimi veut la connaitre. Ce qui donne lieu alors à un échange où le fils du cheikh Brahimi déploie des trésors d’ingéniosité et de diplomatie : « Pourquoi pas moi ?, s’écrie-t-il.

-Crois-tu que cette proposition bénéficie d’une adhésion populaire ?

-Oui de Tebessa à Tlemcen

-ceux qui y sont favorables sont-ils mus par une sympathie pour ta personne ?

–Incontestablement.

-Que penses-tu de Benhamouda et de moi-même ?

-Je vous considère comme des amis dont l’avis compte.

-Nous sommes d’avis que ceux qui t’aiment devraient te déconseiller de prétendre à ce poste, surtout si tu devais y accéder par la violence. As-tu réfléchi au destin de Boumediène, emporté par un mal incurable à l’âge de cinquante ans ? Il s’agit là d’une responsabilité qui aura des répercussion sur ta santé et sur ta vie familiale. »

Le visage de Mme Bencherif devint aussi blanc qu’un linge. « Ce que femme veut, Dieu veut », dit le proverbe. Bien joué de la part de Taleb-Ibrahimi qui évitera à la République un bain de sang et un colonel dont la sagesse n’était pas le fort.

Quelques jours plus tard, Bencherif leur dira qu’il a lui-même proposé, sous les applaudissements, au Conseil de la révolution le nom de Chadli qui dira en guise de réponse : « …Je vous promets que personne d’entre vous n’ira en prison. »

On reste rêveur devant cette saillie qui laisse penser que Chadli ne se faisait guère d’illusion sur ses pairs. Mais eux se faisaient beaucoup d’illusions sur lui. Ils le pensaient homme de transition, incapable d’assumer la charge de président, manipulable à souhait, sans caractère, ni ambition. Il leur démontrera le contraire en moins d’une année.

Les calculs des uns et des autres sur Chadli nous prouve au moins une chose : l’intérêt national, l’intérêt du pays compte pour du beurre. Tous ne pensent qu’au pouvoir. A leur propre intérêt. Quitte, si besoin était, de mettre un incapable ou un idiot, ce qui revient au même, à la tête de l’Etat !

C’est ce que pensait vraisemblablement Yahiaoui qui est allé proposer, selon Taleb-Ibrahimi, à Chadli avant son élection : « la présidence et de la lui rétrocéder après six mois. Il ajoute (Chadli, NDLR) en me montrant sa tête : « Comment a-t-il pu me faire cette proposition alors que ces cheveux n’ont blanchi prématurément que sous l’effet de multiples complots auxquels j’ai survécu ! »

« Min ayna lak hadha ? »

Chadli président, il faut constituer le gouvernement. Taleb-Ibrahimi est aux côtés du nouveau président. Il s’interroge sur cette faveur : « en faisant appel à moi, Chadli semble obéir à deux impératifs : d’une part le fait que j’ai été très proche de Boumediene tout au long de ces dernières années ; d’autre part, j’ai l’impression qu’il voit en moi un contrepoids à l’influence de Yahiaoui, tout en sachant que ce dernier, quoiqu’il arrive, restera pour moi, un ami très proche. »

Le ciment qui les unit est très fort : le même amour de la langue arabe. Si Chadli voit Abdelghani comme premier ministre, il ne voit plus Bouteflika comme ministre des affaires étrangères. Yahiaoui propose Taleb-Ibrahimi.

Chadli répond que Bitat lui avait dit que la nomination à ce poste de Taleb-Ibrahimi serait vu par Bouteflika, qui ne s’entendait pas avec lui comme une marque d’ hostilité à son encontre. Bitat préfèrerait Benyahia. Yahiaou revient à la charge : il veut Taleb-Ibrahimi et personne d’autre. Impasse ?

Non, c’est Taleb-Ibrahimi lui-même qui se désiste en proposant, à son tour, Benyahia. L’après-midi, la formation du gouvernement se poursuit avec l’élargissement de la consultation à trois autres membres du Bureau politique : Bitat, Abdelghani et Merbah.

Taleb-ibrahimi témoigne qu’à chaque fois que Chadli propose un ministère, Yahiaoui propose un nom. Personne ne répond, comme si c’était lui le vrai président.

Chadli, vieux de la vieille, n’entend que lui-même. Pour avoir l’ambiance de ce conclave, prenons Yahiaoui qui propose Goudjil Salah aux Transports en avançant comme argument que depuis l’indépendance la région de Batna n’a pas obtenu de ministère.

Taleb-Ibrahimi, raide, le recadre en lui faisant remarquer que l’origine des candidats n’est pas un élément à prendre en compte, seuls compte les critères définis par Boumediène : compétence, intégrité, engagement.

A la fin de la réunion, Chadli propose à Merbah le poste de Ministre de l’Intérieur. Celui-ci rétorque : « mais vous m’avez promis le secrétariat général de la défense. »

Chadli ne goûte guère cette intervention. Mais il finit par plier. Commentaire de Taleb-Ibrahimi : « Je me dis que si c’était Boumediene qui avait fait la même proposition à Merbah, ce dernier aurait acquiescé sans broncher. Signe des temps ! »

Ce « signe des temps » résume ce troisième tome qui montre que si Taleb-Ibrahimi admirait et aimait Boumediène, par contre pour Chadli il n’avait que l’estime dû à un président qui avait beaucoup de bon sens sans « charisme paralysant ».

Avec Chadli, Taleb-Ibrahimi aura le même poste de ministre-conseiller avant de se voir nommé ministre des affaires étrangères, avant de quitter le pouvoir à 56 ans à peine. Orgueilleux, il a quitté le pouvoir avant qu’il ne le quitte.

Entre temps, Chadli qui, du temps de Boumediène, disait à Taleb-Ibrahimi qu’il faudrait lutter contre les biens mal acquis sous le slogan : « Min ayna laka hadha » (d’où as-tu eu ça ?) voit les choses différemment avec l’œil du président. Il avait compris qu’il ne fallait surtout pas ouvrir la boite de pandore. Et qu’il fallait donc faire comme Boumediène et se dire : c’est normal de sucer son doigt quand on travaille dans le miel. Le miel, on l’aura compris, c’est toute l’Algérie et ses richesses.


Mémoires d’un Algérien, Tome 3 : un dessein inabouti

Casbah Editions

PP : 1000 DA

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