
Mohamed Bekkat Berkani est le président du conseil de l’ordre national des médecins. Dans cet entretien, il revient sur le mouvement de protestation des médecins résidents et les violences dont ils ont été victimes.
Vous avez demandé l’ouverture d’une information judiciaire après les violences policières contre les médecins résidents. Comptez-vous entreprendre d’autres actions ?
Le conseil de l’ordre des médecins n’est pas un acteur principal dans le sens où il ne fait pas partie des organisateurs de ce mouvement. Cela dit, nous sommes solidaires des médecins résidents qui sont membres du conseil de l’ordre et qui ont droit à sa protection. Le conseil de l’ordre a le devoir de défendre la dignité et l’honneur des professions médicales. Les médecins résidents du CHU Mustapha Pacha se sont fait tabasser par la police. De par le monde, vous avez ce qu’on appelle l’inviolabilité de l’enceinte hospitalière. Il y a une responsabilité. Samedi soir, le bureau national du conseil de l’ordre des médecins s’est réuni avec le Camra (Collectif autonome des médecins résidents algériens). Il a décidé de poursuivre en justice les personnes qui se sont rendu coupables de ces violences policières. Actuellement, nous sommes en train de collationner (les dossiers).
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Les médecins résidents ont décidé de boycotter l’examen de DEMS qui sanctionne la fin de leurs études médicales spécialisées. Est-ce la meilleure manière de protester selon vous ?
Je n’ai pas à juger de l’action qu’ils ont décidé. Les examens se font et se refont. Sauf que nous avons l’impression qu’il y a une impasse quelque part. Le conseil de l’ordre a interpellé les autorités supérieures de ce pays pour trouver une solution rapide, juste et globale à la situation de ces résidents et par-delà même à la solution pour la santé. Des hôpitaux sont déjà paralysés avec tous les mouvements sociaux dont une grève des infirmiers qui sont organisés. Comment continuer (à travailler) dans ces conditions ? Il faut absolument ouvrir les canaux d’un dialogue sérieux pour solutionner les vrais problèmes et ne pas s’en tenir à de fausses solutions pour de vrais problèmes.
Nous sommes tous des Algériens et notre pays mérite une médecine moderne. Pour cela, il faut que les personnes qui ont une responsabilité politique et économique dans notre pays puissent parler à cette génération. La médecine de demain ne se fera pas avec des gens qui sont dépassés par l’âge. Le véritable drame, c’est quand les médecins résidents sont dans un marasme total et qu’ils n’ont qu’une idée en tête, c’est de quitter l’Algérie.
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Les médecins résidents protestent notamment contre le service civil. Trouvez-vous cette obligation injuste ?
Le mouvement social des médecins résidents est l’aboutissement d’une situation délétère dans les hôpitaux publics. Aujourd’hui, les protestations concernent le service civil qui est imposé aux médecins résidents et qui les oblige d’aller dans des endroits dépourvus de médecins où ils sont mal payés, où ils ne sont pas accueillis convenablement en matière de logement et où ils sont pratiquement inefficaces parce qu’ils sont tout à fait isolés et sans moyens pour pratiquer leur spécialité. Ils se retrouvent seuls et passent des mois à attendre l’écoulement de ce service. Plus de cinquante ans après l’indépendance, on n’a pas trouvé de solutions pour pérenniser les médecins dans ces endroits, que ce soit dans le secteur public ou privé. Donc, ce service civil a bien montré ses limites. Et il est, en effet, injuste parce qu’on n’a pas à obliger de jeunes citoyens algériens à aller faire ce service (civil). Un service civil qui est, en plus, totalement inefficace.
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N’est-il pas aussi injuste de laisser certaines régions, notamment au Sud et dans les Hauts-Plateaux, et donc des milliers de personnes sans médecins ?
Le problème n’est pas là. La responsabilité de l’État est de fournir des prestations médicales dans toute l’Algérie sans discontinuité. Pour cela, il faut adapter les voies et les moyens. On ne peut pas contraindre quelqu’un à aller dans tel endroit parce qu’il est médecin. Vous avez d’autres moyens attractifs. Vous voulez avoir des médecins (spécialistes) dans les Hauts-Plateaux ou au Sud, il faut leur donner des conditions salariales (adéquates) pour qu’ils acceptent et leur proposer un bon accueil. Certains médecins résidents ne trouvent même pas de logement parfois quand ils sont envoyés au Sud ou dans les Hauts-Plateaux. Ils sont totalement ignorés par les autorités locales.
Les médecins sont souvent mariés avec des médecins. Pourquoi ne pas faire des équipes pour gagner deux médecins spécialistes au lieu d’un ? En réalité, c’est l’État qui n’a pas su concevoir ce qu’on appelle une carte sanitaire. Dans certaines régions du pays actuellement, vous avez des médecins étrangers employés et payés en devises. Cela n’est pas normal. Il y a une énormité dans cette situation.
Cela fait deux mois qu’ils ont posé leurs problèmes devant toutes les tutelles dont les ministères de la Santé et de l’Enseignement supérieur. Le ministre de la Santé leur a demandé d’attendre que la loi sanitaire soit votée qui va, selon lui, solutionner tous leurs problèmes. Moi je dis : nous avons vu le projet de loi sanitaire. Nous l’avions contesté en son temps, nous le contestons toujours et il n’apportera aucune solution (aux problèmes des résidents). Je pense qu’il faudrait d’abord maintenir le dialogue. Ce qui n’est pas le cas. Les résidents ont été reçus durant dix minutes, selon leurs dires, par le ministre de la Santé. Quelle attention accorde-t-on à la future élite spécialisée du pays ? On doit les écouter et essayer de les accompagner, de trouver des solutions financières ou autres, pour améliorer l’état catastrophiques des hôpitaux.
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