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Le dur métier de Premier ministre en Algérie

Le dur métier de Premier ministre en Algérie

Sidali Djarboub/NEWPRESS

En Algérie, être Premier ministre n’est pas un métier facile. Il y a trop de problèmes à gérer et de pièges à éviter. En 2017, Abdelmadjid Tebboune l’a appris à ses dépens. Autant qu’Abdelaziz Belkhadem ou Ali Benflis. Abdelmalek Sellal est parti sans savoir pourquoi alors qu’Ahmed Ouyahia revient au Palais du Docteur Saâdane pour la troisième fois sous le règne du président Abdelaziz Bouteflika en moins de quinze ans.

En 2008, la Constitution a été révisée profondément, sous la responsabilité d’Ahmed Ouyahia, alors chef du gouvernement, pour supprimer la limitation des mandats présidentiels et pour restreindre les prérogatives du chef du gouvernement, redevenu Premier ministre ou le Premier des ministres pour être exact.

Selon l’article 99 de la Constitution, le Premier ministre peut : répartir les attributions entre les membres du gouvernement, veiller à l’exécution des lois et règlements, présider les réunions du Gouvernement, signer les décrets exécutifs, nommer aux emplois de l’État « après approbation du président de la République » et veiller au bon fonctionnement de l’administration publique.

À peine six attributions contre une vingtaine pour le président de la République. Ligoté dans son mouvement, le Premier ministre, qui n’a pas la prérogative de nommer le Secrétaire général du gouvernement (SGG), l’homme par qui tous les textes et documents passent, doit se débrouiller pour mettre en application le programme du chef de l’État avec des ministres qu’il n’a pas choisis. Des ministres qui peuvent contrer, voire freiner publiquement le plan d’action du Premier ministre comme ce fut le cas avec les épisodes Abdesselam Bouchouareb et Abdelmalek Sellal (2016/2017), et Abdelhamid Temmar et Ahmed Ouyahia (2009) sur la conduite du secteur industriel en Algérie.

Période de silence

Le Premier ministre est plus exposé que le président de la République. Il doit à chaque fois rendre des comptes sur la gestion de l’économie et des questions sociales. Il doit répondre lorsque des polémiques naissent à propos du logement, de la distribution de l’eau, des choix économiques, des orientations sociales, de la politique d’éducation et de la sécurité publique.

Le retrait progressif du président Bouteflika de la scène politique en raison des difficultés de santé a compliqué la tâche du Premier ministre. Il doit à chaque fois « affronter » les assauts de l’opposition, des syndicats, des députés et des médias sans savoir réellement s’il doit se mêler de la bataille n’étant pas totalement sûr d’avoir « le dos couvert » ou de pouvoir arracher la victoire.

En 2017, Abdelmadjid Tebboune s’est avancé sur le terrain de l’affrontement avec les hommes d’affaires disant « appliquer les directives du président de la République ». Tebboune a été limogé en deux temps trois mouvements sans pouvoir s’expliquer auprès de l’opinion publique. Une opinion qui a attendu vainement qu’on lui dise ce qui s’est passé durant et après le bras de fer entre Abdelmadjid Tebboune et Ali Haddad, président du Forum des chefs d’entreprises (FCE). La règle d’État veut qu’un haut responsable, qui quitte ses fonctions, doit observer une période de silence pendant au moins deux ans. Cette période s’étale dans le temps pour les Premiers ministres.

Trois « âges » politiques

À ce jour, Abdelaziz Belkhadem, chef du gouvernement pendant deux ans entre 2006 et 2008, n’a pas expliqué pourquoi il a été poussé à la porte. Pire, Belkhadem a été limogé en 2014 de son poste de conseiller spécial du chef de l’État et « interdit de toute activité au sein du FLN », le parti de la majorité parlementaire.

Depuis, Belkhadem a disparu de la circulation et s’est éloigné des projecteurs et des débats publics. Une mystérieuse disparition !  Ali Benflis, qui a connu trois changements de son équipe lorsqu’il était chef du gouvernement entre 2000 et 2003, est passé par trois « âges » politiques.

Le premier est sa candidature en 2004 à l’élection présidentielle contre Abdelaziz Bouteflika dont il était directeur de cabinet à la Présidence. Le deuxième est le mutisme observé pendant dix ans, entre 2004 et 2014. Et, le troisième, est son retour sur scène d’abord en tant que candidat à la présidentielle de 2014, puis en tant que leader d’un nouveau parti d’opposition, Talaï El Hurriyet. Ahmed Benbitour, le premier à avoir claqué la porte de la Primature en 2000, n’a pas pu relancer sa carrière politique et a refusé de créer un parti. Il intervient de temps à autre dans le débat public sur la politique et l’économie. Sans plus.

Siège éjectable 

Ahmed Ouyahia, le seul homme politique à avoir « survécu » de l’époque Liamine Zeroual, traverse les tempêtes avec une incroyable capacité de résistance et d’adaptation. Il a succédé à Ali Benflis en 2003 avant d’être remplacé par Abdelaziz Belkhadem en 2006.

En 2008, Ahmed Ouyahia est sollicité une nouvelle fois pour succéder au même Belkhadem avant d’être écarté au profit d’Abdelmalek Sellal en 2012. Entre 2012 et 2014, Ouyahia a connu un passage à vide en raison des enjeux compliqués du 4e mandat pour Abdelaziz Bouteflika et des questionnements autour de la position du secrétaire général du RND.

Sa carrière est relancée, une vingtaine de jours après la réélection de l’actuel locataire du Palais d’El Mouradia, en mai 2014, avec sa nomination comme directeur de cabinet à la présidence de la République. Il était quelque peu à l’ombre et à l’abri des critiques et des interrogations.

Revenu aux devants de la scène, Ouyahia, qui connait parfaitement les chausse-trappes et les peaux de bananes sur les sentiers d’un Premier ministre, fait face à une nouvelle polémique sur les privatisations qui a l’avantage de dévoiler l’étroitesse de la marge d’action d’un chef de l’Exécutif qui n’est pas l’émanation de la majorité parlementaire.

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Si tel était le cas, cette majorité pourrait dresser des remparts de défense pour protéger la tour. La posture d’Ouyahia est d’autant plus compliquée cette fois-ci en raison d’un comportement inhabituel d’un FLN envahissant et d’une montée au créneau imprévue de l’ancien ministre de l’Énergie, Chakib Khelil.

Le terrain est miné donc. Le printemps sera aussi chaud que l’été pour Ouyahia en 2018. Avant d’être écartés, les précédents Premiers ministres et chefs du gouvernement ont aussi subi des attaques et des pierres en feu sans être défendus par le Palais qui les nomme. C’est une particularité de la pratique politique algérienne. Fragile et instable, le poste de Premier ministre est un siège éjectable dont personne ne voudra dans le futur à moins d’un nouveau changement de la Constitution et d’une transformation profonde de la configuration politique et des schémas de prises de décision dans les hautes sphères de l’État.

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