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Libérer le potentiel économique de l’Algérie

Libérer le potentiel économique de l’Algérie

TRIBUNE. Premier pays du Moyen-Orient et d’Afrique par la superficie, l’Algérie vit une transformation historique. Malgré une population jeune, instruite et en bonne santé, le pays reste fortement dépendant du pétrole et du gaz naturel, qui représentent 95% de ses exportations.

Après avoir progressé de 1,5% en 2018, le PIB ne devrait pas franchir la barre des 2% au cours des prochaines années. Pourtant, pour absorber les nombreux membres de la génération du millénaire qui se présentent aux portes du marché du travail — ils seront 2,9 millions de plus entre 2020 et 2025 — le rythme devrait s’établir autour des 6% par an. Si elle veut renforcer son économie et la rendre plus inclusive, l’Algérie doit actionner trois leviers.

Institutionnaliser la contestabilité

Pour l’essentiel, l’économie algérienne est figée dans une phase de transition. Mais surtout, les entreprises, y compris les banques, sont détenues par l’État. Sans compter que les dispositions favorisant la concurrence et contrecarrant les monopoles sont encore embryonnaires et que le système juridique et judiciaire peine à les faire respecter. Les barrières à l’entrée sur le marché (ou, pour reprendre le jargon des économistes, le « manque de contestabilité ») expliquent pourquoi la plupart des Algériens travaillent dans le secteur informel, pour des salaires de misère et sans protection sociale. De fait, les structures impénétrables du marché ont découragé les investissements directs étrangers, en particulier dans les secteurs gros consommateurs de main-d’œuvre comme le tourisme, l’hôtellerie et, plus généralement, les services.

Soumis à un contrat social usé datant de l’indépendance, les citoyens ont connu comme unique mode de développement économique une forme inefficace de redistribution consistant, entre autres, à promouvoir et protéger les champions nationaux, lesquels sont souvent des entreprises d’État pourvoyeuses d’emplois et de subventions universelles. Un modèle flou qui a engendré quantité de frustrations. Une forme plus moderne de promotion de l’égalité des chances doit faire partie de la solution pour garantir la cohésion sociale.

Comme ailleurs dans le monde arabe, le rôle essentiel des forces du marché et d’une contestabilité accrue pour permettre aux individus et aux économies d’exprimer leur potentiel a ainsi été évacué de la conscience publique. Pour empêcher la perpétuation d’une oligarchie — où un groupe restreint de personnes ayant du pouvoir parvient le plus souvent à s’emparer des tentatives de libéralisation, ce qui entretient chez les citoyens l’idée que les dés sont pipés — il faut laisser le champ libre aux forces du marché dans un cadre réglementaire supervisé par des acteurs indépendants.

Proclamer une vision reposant sur l’économie numérique

En Algérie comme dans le reste du monde arabe, les jeunes sont très à l’aise avec les technologies numériques, fréquentent assidûment les réseaux sociaux et possèdent tous, ou presque, un téléphone mobile intelligent. L’une des solutions à la création d’emplois et à la stimulation de la croissance se trouve juste à la portée de ces millions d’individus ayant une connaissance intime de Facebook et d’Instagram mais privés d’accès à des applications financières de type PayPal. Alors que la jeunesse des pays de l’OCDE accède facilement aux biens et aux services en ligne et peut transférer en toute simplicité de l’argent dématérialisé, la plupart des Algériens se retrouvent bloqués par des systèmes bancaires et de télécommunications sur-réglementés, qui favorisent les opérateurs historiques, entretiennent les collusions et sont incapables de suivre le rythme effréné des évolutions qui balaient la planète.

Pour promouvoir une économie numérique, l’Algérie doit consentir un effort extraordinaire dans un délai très court (disons à l’horizon 2021) afin de surmonter des handicaps comme une bande passante de piètre qualité, le coût trop élevé d’Internet et la quasi-inexistence de systèmes de paiement numériques et mobiles. Ces biens publics numériques sont aussi vitaux pour cette nouvelle économie tertiaire que les entreprises classiques de services publics (comme les centrales électriques) pour l’économie traditionnelle.

Une meilleure connectivité permettra d’introduire des éléments de contestabilité, à commencer par les secteurs critiques du transport, de la distribution et de la logistique, et contribuera au développement du commerce en ligne en rapprochant les zones urbaines des zones rurales. La connectivité renforcera également la traçabilité des flux financiers dans le secteur public, réduira les formalités administratives et améliorera la couverture et l’efficacité des services de santé et d’éducation, y compris dans les régions à la traîne.

Transformer les entreprises d’État

Pour promouvoir le développement d’un secteur privé digne de ce nom, l’Algérie doit démanteler les barrières d’entrée, notamment dans les services publics et les autres secteurs qui restent le pré-carré des entreprises d’État. Elle doit aussi clarifier les mouvements de fonds entre le budget du gouvernement et ces entités et éviter l’écueil des contraintes budgétaires douces.

Un organisme de réglementation de la concurrence doit, avec le système judiciaire, faire respecter de manière crédible et indépendante ce droit à la contestabilité dans les segments de marché concernés. Les autorités doivent également renforcer la gouvernance (institutionnelle) de ces entreprises afin de favoriser, entre autres, l’indépendance des dirigeants ainsi que la responsabilité et l’efficacité de ces agents. De fait, les entreprises publiques en Algérie constituent un risque de passif important pour l’État, qui vient obérer le budget lorsqu’une garantie publique est activée et évince le secteur privé en absorbant de façon inefficace la main-d’œuvre et le crédit.

Pour effectuer un saut technologique et utiliser au mieux des ressources qui s’amenuisent, les pouvoirs publics doivent mobiliser les acteurs privés, à travers notamment des partenariats public-privé impliquant des entreprises d’État à l’efficacité et au sens des responsabilités renforcés.

En démontrant comment, une fois réformée, une entreprise d’État peut devenir un partenaire fiable pour un opérateur privé, les géants européens des services publics sont autant d’exemples à suivre.

Après la libéralisation du secteur de l’électricité dans l’Union européenne voici une dizaine d’années et, plus récemment, depuis l’accord de Paris lors de la COP21, ces entités ont investi massivement dans la production d’énergie en misant sur les énergies renouvelables (décarbonation) et en modernisant leurs systèmes (numérisation des services).

En Algérie, les entreprises de services publics et les entreprises d’État doivent opérer le virage de l’énergie solaire, au potentiel immense, et devenir des plateformes numériques — reconnaissant par-là que les énergies renouvelables et les données (ainsi que les capacités analytiques associées) sont l’or noir de demain…


*Économiste en chef
Moyen-Orient et Afrique du Nord
Banque mondiale


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