
Enfant, il parcourait jusqu’à deux kilomètres à pied pour aller chercher de l’eau dans une fontaine. Dans son village natal de Fettala, perché sur les hauteurs de Sidi Aïch, à l’ouest de Béjaïa, où il a vu le jour, il y a 53 ans, Malek Semar apprend très tôt ce que signifient la rareté et la vie en communauté.
Dans cette Kabylie qui manquait de tout en ce milieu des années 1970, cette expérience va ancrer chez le jeune garçon certaines valeurs comme l’effort et le partage.
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« J’ai grandi dans un village sans eau, ni électricité, avec la culture de l’effort et du partage comme valeurs premières », confie Malek Semar, aujourd’hui à la tête de l’ONG « No Water, No Us », dont la mission est de sensibiliser le monde à l’eau, ce bien précieux au cœur de multiples tensions. « Celui qui maîtrise l’eau a le pouvoir », affirme cet entrepreneur franco-algérien à TSA.
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De Fettala à la France
Mais avant de s’engager dans ce combat titanesque, le Franco-Algérien a mené une vie d’entrepreneur, presque de touche-à-tout.
Arrivé en France à l’âge de 9 ans, en 1982, Malek Semar suit un parcours scolaire sans faute, couronné par l’obtention d’un double master en télécommunications et management pour ingénieurs. Un jour, sur la suggestion d’une connaissance, il met les voiles pour la Guadeloupe, aux Antilles.
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« J’ai fait quelques petits boulots, puis je donnais des cours. Je gagnais bien ma vie », raconte-t-il. Mais l’expérience ne dure pas : au bout de quatre ans, il décide de rentrer en métropole.
Il y cofonde alors le premier opérateur cloud pour centres de contacts, qui deviendra rapidement une référence dans la relation client. « On a travaillé très dur. Très vite, nous sommes devenus une référence. Nous avons d’ailleurs équipé l’essentiel des centres d’appels algériens, même si la Tunisie restait notre principal marché », confie-t-il.
Son entreprise prospère jusqu’en 2010, année où Malek Semar, confronté à de sérieux problèmes de santé, voit ses ambitions quelque peu contrariées. Mais l’homme, résilient, animé d’une véritable « soif de vivre », refuse de se laisser abattre.
En 2016, il cofonde Glob, un système de navigation qui atteindra jusqu’à quatre millions d’utilisateurs à travers le monde.
« Nous voulions quelque chose de géant, concurrencer Google. Nous couvrions 140 pays en douze langues », aime-t-il rappeler. Et là encore, malgré l’ambition, l’aventure s’arrête net deux ans plus tard. « Je sursollicitais l’équipe technique. Ils n’en pouvaient plus. J’ai réalisé que nous risquions de nous brûler les ailes ».
Entre-temps, cet entrepreneur aux multiples cordes à son arc lance plusieurs startups dans des domaines qui le passionnent : le bien-être, la culture, le sport et l’environnement.
Faire de l’eau un projet de vie
En 2018, cependant, un tournant décisif s’opère. Avec France Industries Assainissement (FIA), il s’engage dans un projet industriel aux côtés de Jacques Momeux, afin d’apporter des solutions durables aux métiers de l’eau.
FIA innove avec une station de traitement des eaux usées en format container : mobile, moins coûteuse et pensée comme un véritable écosystème, intégrant la valorisation de l’eau et des boues en sortie.
Cette idée l’inspire. Malek Semar se reconnecte instinctivement à l’eau, ce fil invisible qui le relie à son enfance. « C’est une matière qui m’a toujours intéressé. J’ai lu beaucoup de livres et, pour aller plus loin, j’ai passé un diplôme en gestion de l’eau à l’Université de Genève. C’est là que j’ai découvert que 80 % des eaux usées dans le monde sont rejetées dans la nature sans aucun traitement », explique-t-il.
C’est la révélation ! « La cause de l’eau, comme projet de vie, devient alors une évidence. Nous avons lancé l’association No Water No Us (NWNU) pour sensibiliser et agir. C’est une double aventure pour moi : entrepreneuriale et associative ».
Depuis, Malek Semar consacre l’essentiel de son énergie à cette cause en mobilisant autour de lui d’illustres noms du monde de la culture ou du football, comme Blaise Matuidi.
Surnommé la « Voix de l’Eau », il est aujourd’hui conférencier international (ChangeNOW, Nations Unies, G20 YEA, COP28, milieu académique…) et parcourt le monde pour sensibiliser, à travers conférences et actions concrètes, aux enjeux cruciaux de la gestion de l’eau.
Une vision mondiale
Il y a quelques années, « No Water No Us » a encadré la venue de neuf étudiants de sept nationalités différentes à El Kseur (Bejaia), en Algérie, pour travailler sur le lien entre olives et eau.
En 2024, Malek Semar est désigné « grand témoin » de la Journée nationale de l’eau organisée par le Conseil économique, social et environnemental (CESE), selon sa fiche biographique. Il est également invité à St James’s Palace, à Londres, par Sa Majesté le roi Charles III et l’initiative Circular Bioeconomy Alliance, dirigée par Marc Palahí, pour rejoindre un cercle restreint d’experts, scientifiques, ONG, dirigeants et leaders autochtones appelés à élaborer des solutions concrètes en faveur d’une économie axée sur la nature.
Pour Malek Semar, ces solutions existent. «La quantité d’eau sur Terre est la même depuis 4,5 milliards d’années. Nos deux enjeux sont son approvisionnement et sa qualité. On pense trop souvent uniquement à l’eau potable, en oubliant l’assainissement, qui est le parent pauvre de notre relation à l’eau. Or, les deux sont indissociables. Le vrai problème de l’humanité, c’est l’eau sale », martèle-t-il.
Convaincu que les solutions techniques doivent être locales et adaptées aux contextes socioculturels, il plaide néanmoins pour une gouvernance mondiale de l’eau, estimant que « l’eau n’a pas de frontières ».
Pour lui, des investissements conséquents sont nécessaires pour une gestion de l’eau articulée autour de quatre étapes : connaître ses ressources, l’utilisation, la réutilisation (nettoyer pour réemployer) et enfin la restitution à la nature afin de réalimenter les nappes phréatiques.
« Un euro investi dans l’eau et l’assainissement, ce sont quatre euros générés dans l’économie d’un pays », rappelle-t-il.
Interrogé sur la politique algérienne en matière d’eau, notamment le recours au dessalement, Malek Semar se montre quelque peu nuancé : « le gouvernement algérien a montré son engagement. Beaucoup d’efforts ont été faits. Mais il faut davantage de stations d’épuration. Le dessalement peut répondre à l’urgence, mais d’un point de vue énergétique et environnemental, je ne suis pas certain que le temps nous donnera raison. Pour moi, c’est une solution de dernier recours, pas la première».
Réutilisation des eaux usées : « la planche de salut »
«J’ai une certitude, c’est que la réutilisation des eaux usées est un moyen efficace d’atténuer la pression et également une planche de salut pour toute l’humanité face à la pénurie d’eau. Une réutilisation productive des eaux usées, sur le plan environnemental, prévient les dommages écologiques sur les sources d’eau. On peut aussi recharger les nappes phréatiques avec l’eau traitée. Et puis le cycle du dessalement ne me parait pas vertueux ; on paye cher pour dessaler l’eau, on l’utilise, on la boit, pour ensuite la rejeter dans la mer et enfin la dessaler de nouveau, et ainsi de suite », ajoute-t-il.
« Oui pour le dessalement quand on n’a pas de solutions, mais le traitement des eaux usés passe avant », souligne-t-il encore.
Même s’il s’interdit toute ingérence dans les approches adoptées, Malek Semar, qui a déjà donné des conférences à l’école polytechniques d’Alger, se dit disposé à partager son expertise. « Moi, je dis ce que je pense, je donne un avis. Le reste appartient aux dirigeants».
Pleinement engagée et toujours en quête de solutions innovantes, «No Water No Us » organisera en mars prochain, à Genève, un nouveau TALK de sensibilisation consacré à la métropole de demain et aux enjeux de l’eau, après Paris et Tunis.
Cette édition mettra à l’honneur la ville de West Palm Beach, aux Etats-Unis, modèle inspirant pour l’Amérique, à travers le témoignage de son maire Keith James.
Ensemble, ils débattront de « solutions reproductibles pour les villes du monde entier, dans un esprit de dialogue et de partage réunissant décideurs, artistes, sportifs, universitaires et société civile ». « Il faut avoir une vision systémique de l’eau. Si tu ne gères pas l’eau, tu n’as pas de développement. Les pays développés sont ceux qui gèrent bien l’eau», conclut Malek Semar.