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Mort de Nahel en France : pourquoi les banlieues se révoltent ?

Mort de Nahel en France : pourquoi les banlieues se révoltent ?

La mort de Nahel, un adolescent tué par un policier lors d’un contrôle routier mardi 27 juin à Nanterre, en banlieue parisienne a soulevé un élan d’indignation en France. Il ne semble pas près de s’essouffler.

Le jeune homme d’origine algérienne a reçu une balle pour avoir refusé de se soumettre à un contrôle policier. La scène s’est déroulée à Nanterre, en banlieue parisienne, le 27 juin dernier.

Le contrôle policier a été filmé par plusieurs personnes témoins de la scène. On y voit un agent qui tire sur le jeune conducteur à bout portant, alors qu’il a à peine démarré sa voiture.

En France, c’est le choc. Dans les banlieues, c’est la colère. Colère de voir une nouvelle personne tuée dans un contrôle de police, dans une banlieue. Nahel est la troisième personne morte suite à l’intervention policière depuis le début de l’année.

Banlieues françaises : résonances avec les émeutes de 2005

Depuis mardi, on recense plusieurs émeutes dans l’ensemble de la France et particulièrement dans les banlieues. La plupart des grosses villes françaises ont vécu deux nuits de violences urbaines, d’incendies, de pillage et de manifestations.

Au point de mobiliser 40.000 policiers et gendarmes sur tout le territoire. Dans la nuit de jeudi à vendredi, 875 personnes ont été interpellées.

Des villes comme Marseille, Lyon ou Paris ont réduit les horaires de passage de certains transports en commun. D’autres communes ont même pris le parti d’instaurer un couvre-feu dès 20 heures.

Ces événements nous replongent 18 ans en arrière. Ils rappellent l’embrasement des banlieues en 2005 après la mort de Zyed et Bouna, électrocutés dans un poste électrique alors qu’ils essayaient de fuir la police à Clichy-sous-Bois.

Après ce drame, plusieurs émeutes avaient éclaté dans les banlieues de tout le pays. Les mêmes mesures avaient été prises pour calmer la grogne dans le pays. Couvre-feux, mobilisation des forces de l’ordre renforcée. Le 8 novembre de la même année, le gouvernement mené alors par Dominique De Villepin avait même mis en place un état d’urgence.

C’est, d’ailleurs, ce spectre du passé qui effraie le président Emmanuel Macron et son gouvernement. La crainte que ces manifestations se transforment en violences sur la durée est très présente chez les représentants de l’État. Plusieurs titres de la presse française s’interrogent ce matin sur les similitudes entre les émeutes de 2005 qui avaient duré 3 semaines et celles qui viennent de démarrer.

Mais en réalité, ne faut-il pas se demander pourquoi la France vit-elle de manière cyclique ce genre d’événements dans les banlieues ?

Renforcement sécuritaire…

Au lendemain de la mort de Nahel, le choc était certes présent, mais plusieurs spécialistes ne semblaient pas être surpris que ce genre de drame puisse encore avoir lieu en France.

Dans une tribune publiée chez Libération, l’anthropologue Didier Fassin, évoque « un état de légitime colère » après le drame. Pour l’anthropologue, le déclenchement des violences prend la forme d’une « économie morale ».

Le chercheur rappelle que les populations de banlieue sont habituées à une agressivité des forces de l’ordre, des débordements au quotidien qui mettent en danger leur vie. Notamment depuis le vote de la loi sécurité publique en 2017 qui a élargi les conditions d’usage d’une arme à feu pour les agents de police.

« Le contrat social qui lie les membres d’une société suppose un respect minimal de la vie humaine, a fortiori de la part des agents qui sont censés les protéger. Lorsque la police tue sans justification, ce contrat est rompu », estime Didier Fassin, qui tente de comprendre le déclenchement des manifestations dans la rue sans les justifier pour autant. « Elles apparaissent à certains comme la seule voix qui reste audible pour dénoncer la double injustice de la brutalité et de l’impunité. »

Le tout sécuritaire prôné durant les deux mandats d’Emmanuel Macron a surtout accéléré les dérapages au sein de la police. D’après les chiffres de l’Inspection Générale de la Police Nationale, l’usage de l’arme contre un véhicule a augmenté de 39% si l’on compare la période de 2012-2016 à celle de 2017-2021.

D’après le média en ligne indépendant Basta ! qui récolte les données de violences policières, « les policiers ont tué quatre fois plus de personnes pour refus d’obtempérer en cinq ans que lors des vingt années précédentes ».

En mars 2023, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a même alerté l’ONU au sujet d’une grave augmentation des violences policières. Puisque les morts par balle ne sont pas les seuls faits. On recense aussi de multiples violences physiques lors de contrôles ou de garde à vue.

… et déni de la réalité sociale

Le plan banlieue d’Emmanuel Macron ressemble davantage à une répression généralisée qu’à un développement de ces territoires laissés à l’abandon.

Ce qui est désigné comme « banlieue » en France, ce sont environ 1.500 quartiers dits prioritaires. Ce sont 4,8 millions de Français qui vivent dans ces zones qui font également partie des plus pauvres de France.

Cela représente 7 % de la population française. Neuf des vingt communes où le taux de pauvreté est le plus élevé se situent en banlieue parisienne, d’après l’Observatoire des Inégalités. Dans certaines villes de banlieue parisienne comme celles du département de Seine-Saint-Denis, le chômage dépasse parfois un taux de 40%.

En 2016, un an avant d’être élu pour la première fois président, Emmanuel Macron promettait aux banlieues un « projet d’émancipation » et la fin de « l’assignation à résidence » pour ses habitants.

En 2018, une tentative a été faite avec le plan Borloo, proposé par l’ancien ministre de la Ville. Il proposait 19 mesures phares et un budget de 48 milliards d’euros.

Le rapport a été jeté aux oubliettes parce qu’ayant une approche « vieillotte ». Mais depuis, peu ou prou de mesures ont concerné ces zones sensibles. À part sur le plan sécuritaire avec un renforcement de la présence policière et une lutte active contre la radicalisation et la lutte anti-terroriste.

Sur le plan social, difficile de savoir ce qui a été mené. En-tout-cas, si des mesures ont été concrétisées, les résultats tardent à se voir.

En mai 2023, une trentaine d’élus locaux ont publié une tribune dans Le Monde intitulée « Les banlieues sont au bord de l’asphyxie » : l’appel au secours des maires de quartiers prioritaires. Ces élus ont appelé à venir en aide aux habitants « abandonnés de la République » qui subissent de plein fouet une détresse alimentaire, une inflation importante et des prix de l’énergie impayables.

Un mois plus tard, la mort de Nahel, a été l’étincelle qui a mis le feu aux poudres dans des quartiers à bout de souffle.

Poussée des discours racistes et discriminatoires

Impossible aussi de taire la montée naturelle des discours d’extrême-droite en France ces dernières années. Ce contexte, comme en 2005, a fortement influencé le déclenchement d’émeutes.

À l’époque, les émeutes, suite à la mort de Zyed et Bouna, faisaient suite aux phrases marquantes et agressives de Nicolas Sarkozy comme le fameux nettoyage « au karcher » des cités.

Encore une fois, les banlieues françaises explosent de lassitude. Le ras-le-bol de la présence constante de discours d’extrême-droite a, certainement, joué un rôle.

L’extrême-droite oriente constamment les débats publics depuis 2017. Que l’on parle de drame ou de politique générale. Politique, médias, réseaux sociaux, une myriade d’experts de tout et de rien, mais clairement d’extrême-droite se positionnent en masse pour occuper l’espace et normaliser une parole excluante, discriminatoire et raciste.

En inondant les réseaux médiatiques, en étant invités comme des célébrités sur les plateaux télé ou en étant reçu régulièrement par le gouvernement français, les acteurs d’extrême-droite gagnent constamment l’attention de l’opinion publique.

Lors des dernières élections présidentielles, les banlieues étaient devenues un socle d’arguments politiques. Notamment en raison de la forte population immigrée ou d’ascendance immigrée.

L’accent avait été mis sur une criminalité croissante qu’il fallait éradiquer, s’il le fallait en renvoyant des citoyens à la double nationalité ou étranger dans leur pays d’origine en cas de condamnation. On se souvient d’Éric Zemmour rendant visite à des habitants de banlieue, pour leur expliquer que les délinquants des cités repartiraient vers leur supposé pays s’il était élu président.

Cette approche médiatique, qui a pris l’allure de talk-show en dédiabolisant les personnalités d’extrême-droite, a rendu normal la dénigration des personnes d’origine étrangère et des habitants de banlieue. Devenant ainsi des sous-citoyens, pour lesquels on ne doit pas pleurer lorsqu’ils se font tuer lors de simples contrôles routiers.

L’extrême-droite prend encore la lumière avec la mort de Nahel

De ce point de vue-là, le contexte ne risque pas de s’apaiser. Tout d’abord, parce que les circonstances de la mort de Nahel laissent penser que son identité et ses origines ont joué en sa défaveur. Une enquête a été ouverte pour homicide volontaire par dépositaire de l’ordre public, par l’Inspection générale de la police nationale (IGPN).

« C’est le moment pour [la France] de s’attaquer sérieusement aux profonds problèmes de racisme et de discrimination raciale parmi les forces de l’ordre », a estimé l’ONU après la mort de l’adolescent.

Outre les circonstances de la mort de Nahel, la discrimination a pris place dans le traitement même de l’affaire. Ce drame a malheureusement, à nouveau, démontré la légitimité que s’est octroyée l’extrême-droite en France.

Jordan Bardella, le président du Rassemblement National, ou encore Marine Le Pen ont décidé de détourner le débat en évoquant avant tout la pression subie par les forces de l’ordre faisant fi du décès d’un adolescent. Des journalistes n’ont pas hésité à justifier la mort de l’adolescent par son passé judiciaire.

Des personnalités politiques de droite comme Éric Ciotti ou d’extrême-droite comme Éric Zemmour ont pris la parole immédiatement pour orienter le débat. Notamment pour proposer des mesures radicales comme la mise en place d’un état d’urgence.

Globalement, l’extrême-droite a assuré une omniprésence dans les grands médias français pour marteler que leurs propositions autour d’une sécurité plus intense en France est la meilleure voie. La mort de Nahel est devenue une opportunité politique en or, mais toujours pas le moyen de comprendre le ressenti des banlieues.

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