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Pourquoi le fossé se creuse entre la France et le monde arabe

Pourquoi le fossé se creuse entre la France et le monde arabe

La position de la France sur le conflit israélo-palestinien et son degré d’alignement sur Israël fixent son image dans le monde arabe.

Six mois après la fameuse lettre à l’Elysée d’ambassadeurs en poste dans des pays du Moyen-Orient, on parle encore en France de l’image du pays dans le monde arabe et musulman.

À la mi-novembre dernier, près d’un mois et demi après le déclenchement de la guerre à Gaza, une quinzaine d’ambassadeurs de France en poste au Moyen-Orient et au Maghreb ont pris une initiative qualifiée d’inédite pour des diplomates de ce rang encore en fonction : dans une lettre au président Emmanuel Macron, ils ont tiré la sonnette d’alarme sur la dégradation de l’image de la France dans les pays où ils sont accrédités, consécutivement aux positions de Paris sur le conflit israélo-palestinien, critiquant ouvertement le virage pris par la France en faveur d’Israël, après les attaques du 7 octobre.

Dans la foulée, des diplomates français à la retraite leur ont emboîté le pas, exprimant le même souci dans une tribune publiée dans la presse.

Il est vrai que la France s’était alignée, dans les premières jours de la guerre à Gaza, sur Israël, mettant notamment en avant le droit de l’État hébreu à « se défendre ». Mais Paris a depuis tenté de rééquilibrer sa position.

France – monde arabe : de l’équilibre au déséquilibre

Emmanuel Macron a été le premier dirigeant d’un grand pays occidental à appeler, en novembre dernier, à un cessez-le-feu à Gaza. Dans les faits, la France a voté fin mars pour la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU appelant à un cessez-le-feu et pour celle de l’Assemblée générale sur l’adhésion de la Palestine à l’organisation planétaire, le 10 mai.

Le président Macron a exprimé lundi son « indignation » du massacre d’une cinquantaine de civils dans un camp de toile de Rahah, bombardé dimanche 26 mai par l’armée israélienne. « Ces opérations doivent cesser. Il n’y a pas de zones sûres à Rafah pour les civils », a-t-il dénoncé, réitérant son appel à un « cessez-le-feu immédiat ».

Mardi à Berlin, il a apporté le soutien de la France à la demande algérienne d’une résolution du Conseil de sécurité pour un cessez-le-feu à Gaza.

La confidence d’un diplomate français en poste dans un pays du monde arabe

Les développements de ces six dernières semaines ne semblent toutefois pas avoir eu un impact notable sur la perception de la France dans le monde arabe, à en croire cette « confidence » faite par un ambassadeur en fonction au journaliste du Figaro, Georges Malbrunot.

« Lorsqu’on poste un message sur Facebook, à propos, par exemple, des activités culturelles de l’ambassade, on a 4000 réponses sous forme d’insultes », a révélé le diplomate, dont ni l’identité ni le pays où il est en poste n’ont été révélés.

 

Georges Malbrunot se contente de faire quelques rappels concernant la lettre de novembre dernier, précisant qu’elle a été signée par 14 des 17 ambassadeurs de France dans la région, hormis ceux en poste en Irak, aux Émirats arabes unis et au Bahreïn, et que l’initiative avait été critiquée par l’Élysée.

Dans le monde arabe, les opinions publiques gardent en mémoire l’image d’une France plutôt impartiale et se souviennent des positions de l’ancien président français, Jacques Chirac, et sa visite mouvementée à Jérusalem en 1996 ainsi que le discours anti-américain de son ministre des Affaires, Dominique De Villepin, en 2003 à l’ONU sur la guerre en Irak.

« La France avait une position équilibrée sur le conflit israélo-palestinien jusqu’à Jacques Chirac qui a mis la barre très haut », rappelle un ancien diplomate algérien. « La France ne peut avoir de politique arabe sans dire la vérité à Israël », explique-t-il à TSA.

Jacques Chirac qui a perpétué la politique arabe de la France fondée par le général De Gaulle et qui est basée sur l’équilibre. Ni alignement sur les États-Unis, ni soutien inconditionnel à Israël. Mais cette position a brutalement changé avec l’élection de Nicolas Sarkozy à la tête de la France en 2007, qui une année plutôt, alors qu’il était ministre de l’Intérieur déclarait à Washington devant la communauté juive et en présence de Georges W. Bush. « Je veux dire combien je me sens proche d’Israël. Israël est la victime. Il doit tout faire pour éviter de passer pour l’agresseur ».

« Sarkozy s’est aligné sur les États-Unis. Il a même créé l’Union pour la Méditerranée pour tenter de normaliser les relations entre les pays arabes et Israël », rappelle encore le diplomate à la retraite.

Quatre raisons de l’inflexion de la politique française, selon Alain Gresh

Dans son livre Israël Palestine, vérités sur un conflit, Alain Gresh retrace le changement de la politique arabe de la France de Jacques Chirac à Emmanuel Macron. Le journaliste cite quatre raisons principes de l’inflexion de la politique française vis-à-vis du conflit israélo-palestinien : la « volonté de se réconcilier avec les États-Unis ; une « fatigue » à l’égard de la « cause palestinienne » ; la conviction que nous (l’Occident) faisons face, comme Israël, à un ennemi commun, l’islamisme ; enfin la volonté de gagner les bonnes grâces de la communauté juive organisée (qui ne représente qu’une minorité de juifs en France) ».

Depuis la fin du mandat de Jacques Chirac, la France a dérivé de sa position d’équilibre dans le conflit israélo-palestinien jusqu’à devenir atlantiste et pro-israélienne. Du moins aux yeux des opinions publiques arabes. Dans les faits, la réalité est « plus nuancée », remarque le diplomate algérien à la retraite pour qui la position de la France sur le conflit en Palestine est ambigüe, mais elle répond à des objectifs stratégiques clairs.

La France dans le monde arabe : une image abîmée, une réalité ambiguë

« L’image renvoyée par la France ne reflète pas la réalité, mais la position française reste ambiguë. La France a voté à l’ONU pour l’admission de la Palestine en tant que État à part entière, mais elle n’a pas reconnu l’État palestinien comme l’ont fait récemment l’Espagne, la Norvège et l’Irlande», développe-t-il. Cette ambigüité ou « le en même temps », c’est le marqueur de la politique de Macron, mais qui est difficilement applicable au conflit israélo-palestinien dans lequel la France « n’est plus un pays consulté », regrette le diplomate algérien à la retraite.

« Aux élites arabes, la France donne l’image d’un pays qui n’a plus de politique arabe, mais la réalité est plus nuancée, et plus compliquée aussi », explique un spécialiste du monde arabe. « Aux yeux des élites arabes, la France est devenue un pays ordinaire. Macron est plus atlantiste que Chirac. Il est plus sensible à ce qui se dit à Washington qu’à Riyad », poursuit-il.

Le conflit en Ukraine, qui a éclaté en février 2022 suite à l’invasion militaire russe, a dévoilé le degré d’alignement et d’engagement des pays européens sur les positions américaines. Avec l’Allemagne, la France figure parmi les pays les plus engagés en Ukraine.

« En Ukraine, il y a une guerre entre les États-Unis et la Russie. Ce n’est pas une guerre entre l’Europe et la Russie. L’engagement inconditionnel et fort de la France en faveur de l’Ukraine montre son degré d’alignement sur les États-Unis », explique l’ancien diplomate algérien, qui pointe toutefois que l’abandon de la politique arabe de la France ne fait pas l’unanimité au sein de la classe politique, de la société et des dirigeants de ce pays.

« La guerre à Gaza a montré qu’il y a une opinion publique pro-palestinienne en France, c’est relativement nouveau. C’est un paramètre important à prendre en compte. Au Quai d’Orsay, il y a beaucoup de spécialistes du Moyen-Orient ce qui permet à Paris d’avoir une connaissance très fine de cette région, mais les grands diplomates français sont taxés de pro-palestiniens », reprend le spécialiste du monde arabe.

 

La position française sur la guerre à Gaza et le conflit israélo-palestinien doit être vue sous le prisme de l’évolution de la situation au Moyen-Orient, qui n’est pas homogène dans son ensemble, particulièrement dans les pays du Golfe, la région où se trouvent les plus grands partenaires économiques de la France.

Ces pays comme les Émirats arabes unis qui ont normalisé leurs relations avec Israël en 2020 où l’Arabie saoudite qui s’apprêtait à le faire, ont une position tiède sur le conflit israélo-palestinien à cause, principalement, du Hamas et des influences turques et iraniennes dans la région.

Gérard Araud, ancien ambassadeur de France aux États-Unis, a son explication quant au changement de la position française sur le conflit au Moyen-Orient. « Vingt années ont passé…. Le monde a changé. L’ensemble de la communauté internationale s’est désintéressée du conflit », a-t-il écrit sur X le 22 octobre dernier, soit deux semaines après l’éclatement de la guerre à Gaza, et où certains s’interrogeaient déjà sur où est passée la voix de la France ?

Un mois après, le même diplomate assenait : « Un appel à ce que la France soit plus arabe que les pays arabes qui applaudiraient à l’éradication du Hamas, qui ne s’émeuvent guère de la brutalité de l’intervention israélienne étant donné ce qui se passe en Syrie et au Yémen et n’ont pas rompu leurs relations avec Israël ».

Comprendre que la France a suivi une trajectoire empruntée aussi par le monde arabe utile économiquement pour elle, à savoir les pays du Golfe.

Le choix stratégique de la France

Si les diplomates ont mis l’accent sur la position de Paris vis-à-vis de la situation en Palestine, cela pourrait toutefois ne pas être l’unique facteur qui impacte la perception de la France dans le monde arabe et musulman.

La situation politique interne, faite d’une montée sans précédent d’une extrême-droite ouvertement antimusulmane, n’est pas faite pour rehausser l’image du pays auprès des musulmans de la planète auxquels, d’une manière ou d’une autre, parviennent les échos des débats de la classe politique et des médias français, les polémiques récurrentes sur le voile, les amalgames entre islam, immigrés et délinquance ou terrorisme…

La hausse des actes antimusulmans, l’acharnement d’une partie des médias proches de l’extrême droite contre les musulmans ainsi que le deux poids deux mesures dans le traitement des questions liées à l’antisémitisme et à l’islamophobie renvoient l’image d’une France hostile aux musulmans d’une façon générale.

Tous ceux qui dénoncent la guerre à Gaza et la politique du gouvernement israélien sont traités d’antisémites et parfois poursuivis en justice.

Dans le cas adverse, tout est presque permis, comme l’illustre le comportement du controversé député franco-israélien, Meyer Habib, qui a traité la population de Gaza de cancer et dit dans l’hémicycle de l’assemblée nationale que le massacre dans l’enclave palestinienne allait se poursuivre, sans qu’il soit inquiété.

Ce député affiche ouvertement son soutien à Benyamin Netanyahu alors que ce dernier fait l’objet d’une demande de mandat d’arrêt de la part du procureur de la CPI pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité à Gaza.

La France est aussi l’un des rares pays occidentaux où les manifestations pro-palestiniennes sont interdites. Au Royaume-Uni, en Allemagne, deux pays qui soutiennent pourtant Israël, les partisans de la paix ont organisé de grandes manifestations populaires pour réclamer la fin de la guerre et dénoncé le génocide en cours à Gaza.

Polémiques sur le voile, actes antimusulmans…

 

Selon Georges Malbrunot, la position de la France sur la reconnaissance de l’État palestinien suscite l’appréhension dans les pays arabes. Même si Paris a voté pour l’adhésion de la Palestine en tant que État à part entière à l’ONU, elle n’a pas emboité le pas à l’Espagne, la Norvège et à l’Irlande, qui ont annoncé le 22 mai la reconnaissance de l’État palestinien.

« Je considère que cette reconnaissance doit arriver à un moment utile », a déclaré Emmanuel Macron mardi à Berlin lors d’une conférence de presse conjointe avec le chancelier allemand Olaf Sholz. Le président français n’a pas dit quand ce moment utile viendra.

À ces polémiques s’ajoute la question du port du voile islamique qui empoisonne la vie des musulmans de France depuis près de quatre décennies. « Avec une approche plus nuancée du voile islamique, la société française gagnerait en sérénité », a plaidé le sociologue, Daniel Verba, dans une tribune publiée ce mardi dans le journal Le Monde.

Au Maghreb, la question des visas est un élément supplémentaire qui détermine l’image de la France. Deux ans avant la guerre de Gaza, à l’automne 2021, Paris avait décrété la réduction, de la moitié, du nombre des visas à délivrer aux ressortissants d’Algérie, du Maroc et de Tunisie.

La mesure a fini par être levée, mais l’obtention du visa pour la France demeure soumise à des conditions drastiques pour les demandeurs maghrébins.

Toutefois, les questions liées aux visas ont une résonance au Maghreb, mais au Moyen-Orient, elles ne se posent pas. Toutefois, la question palestinienne est devenue centrale dans les relations internationales et elle détermine le degré d’indépendance des politiques étrangères de chaque pays.

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