
Tribune. À l’approche de l’échéance décisive du 31 octobre, Amar Belani, ancien diplomate algérien, analyse dans cette tribune, les enjeux et présente les différents scénarios pour le Sahara occidental et la MINURSO
Un ami journaliste m’a demandé mon point de vue personnel sur ce qui se prépare au Conseil de sécurité concernant le Sahara occidental. Voici, en termes généraux, ce que je lui ai répondu, à la lumière de différentes sources ouvertes, analyses et déclarations que j’ai pu lire sur internet.
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Pour commencer, quelques repères sur le contexte politique. Trois éléments me paraissent d’emblée déterminants :
Primo, quel que soit le scénario retenu par le Conseil de sécurité, sous l’influence de certains membres permanents favorables à l’approche marocaine, le principe de l’autodétermination du peuple sahraoui demeure incontournable. Il découle du statut du Sahara occidental comme territoire non autonome et de la doctrine des Nations unies en matière de décolonisation.
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Secundo, tout accord politique devra être expressément et librement accepté par le Front Polisario, en sa qualité de représentant légitime du peuple sahraoui. Tout fait accompli ou règlement en dehors du cadre onusien sera écarté.
Dans ce cadre, l’invitation tactique lancée au « Mouvement sahraoui pour la paix », véritable appendice des services marocains, pour faire pression sur le Polisario, restera une manœuvre périphérique qui n’a aucun effet sur le fond du dossier.
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Tertio, la responsabilité du Maroc dans l’enlisement du processus politique ne peut plus être éludée. Ce pays multiplie les conditions préalables et cherche à imposer ses propres paramètres comme cadre incontournable de la négociation.
Sahara occidental : ce que le Polisario doit exiger
Le Front Polisario doit, pour sa part, maintenir sa participation au processus politique, mais sans accepter que cette celle-ci soit interprétée comme l’acceptation préalable de son issue. Il doit surtout exiger que les paramètres internationaux du dossier soient explicitement préservés et qu’aucune partie ne puisse, par des conditions unilatérales, transformer le processus de négociation en simple mécanisme d’entérinement d’un fait accompli.
Ces questions devront être tranchées dans le temps long et n’en déplaise au Maroc, qui cherche à accélérer le calendrier pour imposer sa propre lecture, l’administration Trump demeure elle-même confrontée aux priorités et aux contraintes de son agenda intérieur.
Il est évident que Rabat veut maintenir l’implication américaine pour transformer la Minurso, notamment en supprimant toute référence au référendum (le fameux R de Minurso) et pour recentrer sa mission sur le processus politique et son plan d’autonomie.
D’ailleurs, le timing de la normalisation complète avec Israël n’est pas fortuit. L’élévation de la représentation marocaine au rang d’ambassade, annoncée à la mi-septembre, constitue aussi un signal adressé à Washington. Rabat cherche ainsi à encourager l’administration Trump à peser de tout son poids à l’approche de l’échéance du 31 octobre.
Sahara occidental : un cas d’école de schizophrénie diplomatique marocaine
À mon sens, le 31 octobre 2026 constitue une échéance cruciale pour le dossier du Sahara occidental. Le Conseil de sécurité devra non seulement renouveler le mandat de la MINURSO, mais surtout se prononcer sur son avenir, dans le cadre de l’approche politique redéfinie par la résolution 2797.
Celle-ci avait prorogé le mandat jusqu’au 31 octobre 2026 et prévu une revue stratégique de la mission avant cette échéance.
Contrairement à l’interprétation maximaliste et abusive qu’en a donné le ministre des Affaires étrangères marocain Nasser Bourita devant l’Assemblée générale de l’ONU le 22 septembre, la résolution 2797 ne consacre en rien la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.
Elle fait de la proposition d’autonomie une base de négociation, tout en maintenant l’objectif d’une solution politique mutuellement acceptable garantissant l’autodétermination du peuple sahraoui. Transformer une base de négociation en solution imposée revient à vider le processus de sa substance. Une résolution peut fixer le cadre d’une négociation mais elle ne peut en prédéterminer l’issue.
Le discours de Bourita contient d’ailleurs une contradiction flagrante : insinuer que le Polisario est une « milice séparatiste » tout en affichant une volonté de négocier avec lui. On ne peut à la fois désigner un interlocuteur et chercher à le délégitimer. Il s’agit là d’un cas d’école de schizophrénie diplomatique.
Le Conseil de sécurité est aujourd’hui globalement acquis à la position marocaine, puisque j’estime qu’entre onze et douze de ses membres soutiennent, peu ou prou, le plan d’autonomie.
La Chine et la Russie restent les principales voix discordantes pour des raisons qui leurs sont propres. Toutes deux, avec le Pakistan, se sont abstenues lors du vote de la résolution 2797 en octobre 2025. En lien direct avec la question du Cachemire, Islamabad considère que le statut définitif d’un territoire disputé doit être déterminé par l’exercice du droit à l’autodétermination de sa population.
Selon ma lecture, Pékin et Moscou restent attachés au cadre onusien et au principe d’un accord entre les parties. Toutefois, leur position s’inscrit aussi dans leurs propres agendas de grandes puissances et dans la défense d’intérêts géopolitiques liés à leurs différentes périphéries. Ils sont donc attentifs au précédent que pourrait créer une évolution du dossier du Sahara occidental imposée en dehors d’un véritable compromis entre les parties.
À cela s’ajoute une préoccupation concernant la méthode de négociation à la hussarde des résolutions. Moscou, en particulier, considère que ses positions et ses amendements ne sont pas suffisamment pris en compte par le « pen holder ». La critique porte donc autant sur le processus d’élaboration des textes que sur leur contenu.
Cependant, cette réflexion doit aussi être replacée dans la nouvelle approche américaine des opérations de maintien de la paix.
L’administration Trump réclame des missions aux « mandats clairs », assortis de résultats mesurables, plutôt que des renouvellements indéfinis. Elle estime que les missions doivent rester centrées sur les fonctions de sécurité au service d’un plan politique et que celles qui ne s’adaptent pas doivent pouvoir prendre fin, comme la FINUL au Liban.
C’est dans ce contexte que se pose la question centrale : que faire de la Minurso ?
Créée en 1991 pour organiser un référendum qui n’a pas encore eu lieu, la mission s’est progressivement recentrée sur l’observation militaire, la surveillance des tensions, le déminage et l’accompagnement du processus politique. Son mandat originel ne correspond plus à sa fonction réelle sur le terrain.
Avenir de la Minurso : plusieurs scénarios se dégagent
1- Un renouvellement d’un an avec un mandat réduit.
La MINURSO serait maintenue dans un format resserré, centré sur la surveillance militaire du cessez-le-feu et délesté de ses fonctions civiles. Le volet politique passerait davantage sous pilotage américain, avec une diplomatie directe entre les parties.
2- Une prolongation de six mois.
Cette fenêtre permettrait à Washington de disposer de quelques mois supplémentaires pour tenter d’arracher un accord politique.
3- Un renouvellement davantage aligné sur la position marocaine.
Ce scénario risquerait de provoquer les réactions les plus vives de Moscou et Pékin.
4- Une transformation profonde du mandat militaire.
La MINURSO évoluerait vers une mission essentiellement sécuritaire, prolongeant la logique de réduction de ses fonctions et de ses moyens déjà engagés.
5- La disparition de la mission.
Ce scénario paraît difficile à envisager à court terme. Son retrait créerait un vide sécuritaire et priverait la région du seul dispositif international présent des deux côtés du mur de sable, alors que les hostilités ont repris depuis 2020.
6- Un scénario transitoire est également envisageable.
La mission accompagnerait les négociations pendant une période définie, avant que son mandat ne soit ajusté, voire supprimé en cas d’accord politique. Sa disparition deviendrait alors la conséquence d’un règlement plutôt qu’une décision prise isolément.
L’enjeu du 31 octobre n’est donc pas tant de savoir si la mission onusienne survivra, mais plutôt quelle forme de MINURSO le Conseil souhaite préserver.
Le Conseil devra déterminer si la MINURSO reste un instrument essentiellement militaire de stabilisation, ou si elle entre dans une phase transitoire liée à la recherche d’un règlement politique, négocié de bonne foi, sans conditions préalables et à l’abri de toute logique transactionnelle.
*Ancien ambassadeur d’Algérie