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Situation politique, hirak, révision constitutionnelle : entretien avec Soufiane Djilali

Situation politique, hirak, révision constitutionnelle : entretien avec Soufiane Djilali

Djilali Soufiane, président de Jil Jadid

Djilali Soufiane est président de Jil Jadid. Dans cet entretien, il parle de la situation politique en Algérie et de ses perspectives économiques, du hirak et formule surtout un avis tranché sur le projet de révision constitutionnelle.

La date du référendum est fixée et la teneur du projet de révision constitutionnelle dévoilée, mais la scène politique ne s’emballe pas. Est-ce parce que, comme vous l’écriviez dans votre dernière contribution, « la réussite des réformes dépendra plus d’un esprit à insuffler à la nation qu’à des changements de la lettre de la Constitution ou de celle des autres lois » ?

Oui, absolument. Le politique relève pour une bonne partie du psychologique. Pour le moment, la scène politique est morose pour le moins, sinon déprimée. Les repères pour les acteurs politiques ont été bouleversés. Pendant les 20 années du règne de Bouteflika, l’échiquier était stable. Les partis politiques calibraient leur position en fonction des équilibres internes au régime. Cependant, comme les vrais enjeux internes au pouvoir ne sont pas publics, les politiques avaient compris qu’ils devaient juste tenir une rhétorique bien rodée et suivre le mouvement général. Après le 22 février, les clefs d’analyse ne fonctionnaient plus. Ce qui se déroulait sous nos yeux n’était plus lisible avec les précédentes grilles de lecture. Les violents changements d’alliances au sein du pouvoir, les arrestations les plus inattendues,  la persistance d’un hirak euphorisant avaient rendu caduque la compréhension des rapports de force en cours d’affrontement.

Je vous renvoie par exemple aux « anticipations sûres et certaines » des politiques et des journalistes réputés être très bien informés, et qui étaient totalement contradictoires, souvent insensées et parfois même délirantes. À l’évidence, il n’y avait plus de balises pour percevoir objectivement ce qui se passait. Leurs sources étaient elles-mêmes parasitées ou peut-être en déshérence.

Les plus prudents des politiques se sont fait très discrets. D’autres ont suivi les puissants du moment, quels qu’ils soient, au gré des changements et donc ont fait du yoyo. D’autres encore ont investi dans la rue et les slogans, convaincus que le pays allait basculer et qu’ils pouvaient dès lors cueillir les dividendes car ils avaient crié plus fort que les autres.

En ce mois de septembre, alors que la tempête est passée, les uns et les autres font leur bilan. Beaucoup se sont aperçus qu’ils s’étaient accrochés à des illusions et qu’ils devront maintenant refaire tous les calculs. C’est donc une période de désenchantement et de désarroi pour de nombreux acteurs. Ceux qui avaient été des soutiens inoxydables au Bouteflikisme ou qui avaient gravité autour de lui, sont aujourd’hui orphelins, et ceux qui avaient misé sur des positions radicales durant le hirak essayeront de se racheter et de faire mea culpa en participant aux prochaines élections avec les sempiternels justificatifs de la « tribune d’expression pour l’opposition » !

Dans la même contribution, vous aviez affirmé que le changement de régime est inéluctable. Le pouvoir actuel, à travers ses décisions et les propositions contenues dans la mouture de la nouvelle Constitution, se dirige-t-il résolument vers un tel objectif ?  

L’Algérie n’a pas le choix sinon que de s’engager sur la voie de la construction de l’État de droit. La société a énormément évolué. Dans mon dernier ouvrage, j’avais abordé longuement l’évolution des valeurs anthropologiques des Algériens. Ce que beaucoup de monde avait découvert le 22 février, sur la jeunesse, la femme ou le reflux de l’intégrisme, avait été en fait, le résultat d’une mutation significative ces trente dernières années sans que cela ne soit généralement perçu.

Jil Jadid a construit tant son projet de société que son positionnement politique par rapport à cette dynamique de fond, au long cours.

« L’Algérie vient de franchir une étape cruciale »

C’est sur la base de ces mêmes fondamentaux, qui nous avaient permis d’anticiper les évènements d’aujourd’hui, que je m’appuie pour vous dire que le changement de la nature du régime est incontournable. L’échec dramatique de l’expérience Bouteflika, les contraintes internes et externes au pays, la prise de conscience populaire et l’évolution de la société, feront qu’il n’est plus possible de revenir en arrière.

Lors de mes rencontres avec lui, le président Tebboune m’est apparu en harmonie avec cette analyse. Je suis convaincu que c’est la voie du renouveau qu’il a choisie. Il reste à voir les résultats concrets sur les prochains mois ou années de cette politique ; comme chacun le sait, cela dépendra de beaucoup de facteurs endogènes et exogènes.

D’un autre côté, je comprends parfaitement le scepticisme légitime de beaucoup de nos concitoyens ; cependant, je persiste à penser que l’Algérie vient de franchir une étape cruciale en relation avec le temps long de son histoire. En effet, il peut y avoir, dans la vie d’une nation, des phénomènes politiques de grande ampleur mais qui n’ont qu’une influence très limitée sur les dynamiques historiques. D’autres fois, des changements viennent à maturation et sans prendre une dimension spectaculaire, deviennent structurants sur le long terme. Nous sommes dans une configuration mixte : le hirak a été spectaculaire tout en signifiant une mutation profonde qui l’avait précédé. Et je précise bien que cette maturation a « précédé »  et n’a pas été « engendrée » par le hirak. C’est ce dernier qui est l’expression de l’évolution de la société et non pas l’inverse ! Le résultat en sera l’amorce de la construction d’un État de droit.

Quelle première lecture faites-vous de la mouture finale de la révision constitutionnelle ? Peut-on parler de Constitution consensuelle ?

La recherche du consensus et de l’équilibre est sa marque de fabrique. Contrairement aux révisions de 2008 et de 2016 ou seule la consolidation du pouvoir présidentiel était la préoccupation, avec celle-ci, il y a une évidente volonté de gagner l’assentiment du plus grand nombre. C’est sa force et sa faiblesse à la fois. Chacun trouvera à redire sur une concession faite à un autre bord que le sien.

« La recherche du consensus et de l’équilibre est sa marque de fabrique »

La nature du régime proposée a pris une coloration audacieuse avec cette flexibilité d’un régime mi-semi présidentiel et mi-parlementaire, une composition d’une cour constitutionnelle bien plus crédible, la possibilité pour la communauté à l’étranger de s’impliquer en politique sans presque plus de restriction sinon pour le poste du président de la République ou ses éventuels remplaçants en cas de vacance. La partie consacrée aux libertés est conséquente et enfin, le préambule a été nettement rééquilibré en faveur du hirak.

Nous sommes par ailleurs rassurés que le poste de vice-président ait été supprimé, en particulier dans la disposition de remplacement du président de la République en cas de vacance jusqu’à la fin du mandat.

Après cela, il faut voir la capacité du pouvoir à la mettre en application et à respecter sa lettre et son esprit. Les partis politiques, la société civile, les militants… devront probablement lutter pied à pied pour imposer les véritables contrepoids dont le pays a besoin.

« Refuser ce projet de révision voudrait dire que la Constitution de 2016 est meilleure »

Les éléments disponibles à ce stade suffisent-ils pour arrêter une consigne de vote lors du référendum ?

La position concernant le référendum sera déterminée par le Conseil national du parti qui est convoqué pour le 2 octobre. Cependant, de mon point de vue personnel, refuser ce projet de révision voudrait dire que la Constitution de 2016 est meilleure et que l’on préfère alors rester dans le système hyper présidentiel que Bouteflika nous a légué.

Vous aviez, à l’issue de l’une de vos rencontres avec le président de la République, annoncé la libération de certaines figures du hirak. Mais il semble que l’apaisement promis tarde à se concrétiser, du moins les libérations n’ont pas touché tous les détenus d’opinion et de nouvelles arrestations sont signalées épisodiquement. Pourquoi selon vous ?

En effet, il y a une alternance de mesures d’apaisement et de sévérité sécuritaire touchant les hirakistes. « Tendre et détendre » est une technique pour désamorcer les tensions de la rue lorsqu’elles enflent démesurément. Au final, dès que les nouvelles autorités stabiliseront la situation et que la nouvelle dynamique politique s’enclenchera, les arrestations n’auront plus de raison d’être. Pour moi, il faut rapidement aller vers l’ouverture, vers l’établissement de la confiance. Les dépassements resteront le fait d’individus qui ne pourront pas remettre en cause l’autorité de l’État. La liberté doit se vivre dans le respect et la responsabilité. La citoyenneté ne doit pas être confondue avec une forme de nihilisme ou d’anarchisme qui guettent malheureusement le militantisme virtuel.

Ces dernières semaines, on a senti dans vos propos comme une prise de distance avec le discours du pouvoir avec, surtout, moins de griefs à l’adresse d’une frange de l’opposition et du hirak…

Je n’ai jamais formulé de griefs à l’encontre du hirak, Jil Jadid en a fait partie et en a été l’un des promoteurs. Par contre, il y a eu divergence avec certaines parties qui ont voulu s’instituer porte-parole du peuple et qui se permettaient d’excommunier à leur guise tous ceux qui ne s’alignaient pas derrière eux. À la vérité, c’est donc Jil Jadid qui a été systématiquement attaqué, diffamé et vilipendé au motif qu’il avait prôné le dialogue avec les nouvelles autorités.

« Je n’ai jamais formulé de griefs à l’encontre du hirak »

En réalité, un courant installé à l’étranger et lié à un intérêt idéologique internationaliste avait réussi à parrainer de très nombreux activistes et certaines figures politiques. Leurs médias offshores,  avaient mis beaucoup de moyens pour séduire les uns et les autres et fomentaient des campagnes intenses contre tous ceux et celles qui osaient braver leur agenda, en faisant fi de toute morale, éthique ou déontologie professionnelles.

Le problème est que, à part faire tomber « le pouvoir », leurs objectifs restaient occultes, à l’abri des regards. Je reste très étonné que des personnalités politiques normalement avisées, se sont laissé embobiner et ont suivi cet agenda, sans se poser des questions sur les conséquences possibles d’un tel scénario sur la viabilité de l’État.

Il est vrai que beaucoup de citoyens de bonne foi avaient succombé au discours ambiant, pensant réellement que cette voie représentait le salut du pays. Les Algériens avaient étouffé avec le régime Bouteflika et ne font plus confiance au pouvoir, quel qu’il soit.

« L’obsessionnelle agressivité de certains contre l’armée relève à la fois d’un réflexe atavique… »

Dans notre inconscient collectif, l’État reste confondu avec un pouvoir exogène à la société. Depuis le « beylik » et les janissaires des Ottomans à la colonisation française, les Algériens n’ont eu qu’un rapport conflictuel avec tous les pouvoirs constitués. Depuis 1516, ils n’ont connu ni la souveraineté ni la citoyenneté. Sans parler des effets de la société traditionnelle qui imprègne très fortement le comportement collectif et qui complique la construction de l’État moderne. L’obsessionnelle agressivité de certains contre l’armée relève à la fois d’un réflexe atavique et d’une arnaque politicienne non dénuée d’arrières pensées. Dans aucun pays au monde fusse-t-il le plus démocrate, il n’est permis de s’attaquer avec autant de virulence à son armée. Bien sûr qu’il y a des militaires véreux qu’il faut dénoncer en tant que tels mais il est stupide de vouloir briser toute l’institution et sa symbolique.

Au final, Jil Jadid a considéré et pesé d’un côté, les gains politiques du hirak obtenus et de l’autre, les risques encourus à vouloir tout, tout de suite, à l’image du populaire Yetnahaw gaâ.

En tant que parti politique patriote, militant pour l’État de droit et la démocratie, agissant avec responsabilité et non pas dans l’hystérie du buzz, il nous a semblé bien  plus raisonnable d’accompagner un changement réel même s’il est forcément progressif plutôt que de brasser le vide. En un mot, les populistes  proposent au hirak de le mener vers le néant, pendant que l’ambition de Jil Jadid est de proposer au hirak de rentrer dans les institutions de la République.

De toutes les façons, le temps dira qu’elle aura été la meilleure attitude : se cacher derrière les slogans de la rue pour s’offrir une stature ou dépasser les passions et les illusions pseudo révolutionnaires, avec le risque d’être incompris. On verra alors qui a pratiqué l’opportunisme à satiété et qui avait en mire l’intérêt du pays.

Que faudra-t-il entreprendre pour sortir de la situation actuelle que d’aucuns qualifient d’impasse ?

Honnêtement, je pense que la feuille de route actuelle, si elle est appliquée correctement, devrait permettre au pays de se stabiliser et d’ouvrir les vrais chantiers tant juridiques, institutionnels qu’économiques dont il a besoin. Après le référendum sur la Constitution, les élections législatives puis locales permettront la reconfiguration de la scène politique. Il y aura de nouveaux visages, un nouvel équilibre politique et un renouvellement de la scène politico-médiatique. Imaginez que les jeunes citoyens, souvent instruits et pleins de saines ambitions, transforment leur engagement politique et se font élire dans les collectivités locales et au Parlement ? Ils prendront en charge de vraies responsabilités et pourront agir pour changer les choses. N’est-ce pas bien mieux que de marcher tous les vendredis en prenant des selfies puis aller déverser sa frustration à travers les réseaux sociaux sur celles et ceux qui assument leur devoir envers la société ?

Vous avez appelé à restituer le sigle FLN au peuple. Croyez-vous que cela peut se produire maintenant ?

Je ne sais pas si cela peut se produire maintenant, en tous les cas, c’est le sens de l’histoire. Les autorités seront bien avisées de retirer, par la loi, ce glorieux sigle qui nous appartient à tous, des mains de satrapes qui ont sali l’honneur des chouhada et des vrais moudjahidine et à travers eux, l’image de la Guerre de libération, auprès des nouvelles générations. Il est temps de rendre justice au sigle FLN, d’en faire une fierté et une inspiration en tant que symbole de l’unité nationale et non pas un nid d’opportunistes et de voyous. Dans toute cette histoire, j’ai de la peine pour les vrais militants et patriotes qui étaient restés dans ce parti pensant le sauver des mains de la trahison. Je crois qu’ils seront les premiers à être heureux de le voir réintégrer le patrimoine national.

Quelle lecture faites-vous de la situation économique et financière du pays ? Partagez-vous l’optimisme affiché par le chef de l’État qui a déclaré que le pays n’était pas «  à genoux » et avait « de quoi tenir » ?

La situation est difficile, il n’y a pas de doute. Malheureusement, l’état va se resserrer encore plus sur nous. Si on compare nos entrées des années passées avec celles d’aujourd’hui, il est clair qu’il y a une chute vertigineuse. De 60 milliards de dollars en 2014 à 28 ou 29 milliards prévisibles en 2020, c’est plus de la moitié qui a été perdue.

Pour autant, l’optimisme affiché par le président de la République n’est pas gratuit. Il y a de nouveaux éléments dans la conduite des affaires de l’État qui donnent du crédit à ce sentiment. L’élimination de la pratique de la surfacturation a permis de baisser significativement la facture à l’importation. Déjà en septembre 2016,  l’ex-ministre du Commerce, feu Bekhti Belaib, avait évalué à 1/3 du coût des importations détourné, soit environ 20 milliards de dollars par an !

Par ailleurs, il y avait des programmes d’infrastructures de grande ampleur qui étaient à l’origine de beaucoup de dépenses et… de corruption à la fois. Tous ces programmes sont pratiquement finis ou en voie de l’être. Enfin, les projets foireux mais au prix exorbitant en sus des détournements pantagruéliques de l’oligarchie, désormais neutralisée en bonne partie, font que l’hémorragie des ressources de l’État est en train d’être jugulée.

L’un dans l’autre, et avec les quelques réserves en devises qui restent, l’Algérie devrait pouvoir redémarrer sans trop de casse. Il reste maintenant à relancer l’économie dans les plus brefs délais.

Un avis sur le plan de relance économique ? Les objectifs annoncés sont-ils réalistes ?

Pour être franc, je ne dispose pas de toutes les données qui me permettraient de formuler un jugement argumenté. Toutefois, si on considère l’état de l’économie actuelle avec les multiples blocages bureaucratiques, les déviances mafieuses et les rigidités réglementaires, et pour peu qu’il y ait des décisions politiques fortes, un rattrapage conséquent peut être réalisé.

« Les fils de et les filles de, doivent se résigner à se passer de la vache à traire nationale »

Éliminer les goulots d’étranglement, réinjecter de la compétence, ouvrir l’investissement productif, encourager la PME/PMI, protéger le marché national de l’envahissement des produits de bazars d’importation, protéger la production agricole, etc…

L’assainissement des grandes entreprises d’État est également salutaire, Sonatrach passe au peigne fin et maintenant il est envisagé la fermeture d’une quarantaine d’agences d’Air Algérie basées à l’étranger. À l’ère du numérique, les billets s’achètent désormais sur Internet. Les fils de et les filles de, doivent se résigner à se passer de la vache à traire nationale.

Enfin, quelques nominations, comme à Algérie Télécom par exemple, donnent le sentiment qu’enfin la compétence commence à reprendre sa place. Il faut sortir définitivement des nominations clientélistes et népotiques. Les pratiques régionalistes et tribales ont encore la peau dure et perdurent malheureusement au détriment de l’intelligence, de la compétence et du mérite. Je suis d’ailleurs toujours étonné qu’il n’y ait pas une gestion des ressources humaines et des carrières des dirigeants et des hauts responsables dans tous les domaines. Le recyclage des médiocres au détriment des meilleurs a ruiné le pays.

Toutes ces actions peuvent redonner du dynamisme, créer des emplois, baisser la facture à l’importation etc… Rien qu’avec ces actions, le PIB peut retrouver des couleurs en attendant que des réformes structurelles et plus onéreuses puissent être mises sur pied.

L’Algérie dispose d’un véritable potentiel productif jusqu’à présent neutralisé. Un grand avantage qui comptera dans le proche avenir est l’absence de dette externe. Lorsque vous voyez des puissances économiques affichant au tableau un taux d’endettement dépassant les 100% de leur PIB, vous vous dites que notre économie ne vole pas haut mais au moins, pour le moment, nous avons la souveraineté de nos choix à venir.

En tout état de cause, il faut attendre le bilan final de l’année 2020 et les perspectives ajustées pour 2021 pour pouvoir répondre avec plus de précision sur la pertinence de ce programme.

 

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