
Être le fils d’une diva de la chanson algérienne et arabe, c’est parfois mettre du temps à en prendre conscience. Le 5 juillet 1972, la salle Atlas de Bab- El- Oued est remplie comme un œuf.
Le public fait une standing ovation à Warda El-Djazairia. Quelques jours plutôt, le président Houari Boumédiène lui avait téléphoné exprimant le souhait de la voir monter sur scène, à l’occasion de la célébration du dixième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Calé sur son siège, le petit Reyad réalise qu’il va devoir partager l’amour de sa maman, qu’il croyait exclusif, avec ses fans.
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La voix, le sang et la vie, un récit qui raconte Warda
Le 17 mai 2012, Warda El-Djazairia, s’éteint au Caire à l’âge de 72 ans. Quatorze plus tard, son fil Reyad Kesri publie un récit intimiste autour de sa maman, un témoignage poignant intitulé « La voix, le sang et la vie, fragments d’une présence » (Editions Dalimen).
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Reyad Kesri reçoit TSA dans son restaurant Le Potager à Ben Aknoun (Alger) pour évoquer les souvenirs partagés avec sa mère, la célèbre chanteuse, Warda El-Djazairia.
Dans son récit, Reyad Kesri parcourt les branches de son arbre généalogique. Il évoque Mohamed Ftouki, son grand-père maternel, originaire de la région de Souk Ahras.
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« Berger, illettré comme tant d’autres, il vit au rythme d’un maigre bétail et d’un sol ingrat qui nourrit mal les hommes ». Pour échapper à la famine, Mohamed Ftouki s’engage dans l’armée française. « La France recrute massivement dans ses colonies. Une solde régulière, même dérisoire, signifie la possibilité de manger à sa faim », écrit- il.
Le fils de la célèbre interprète de ‘Fi Youm Wi Leilah’ nous confie : « En 1910, l’Algérie est plongée dans la famine, comme beaucoup d’Algériens à l’époque, l’un des moyens de subvenir aux besoins de sa famille c’est de s’engager dans le contingent français, et se retrouve sur des champs de batailles lointains comme en Indochine. En 1919, il est affecté au contingent français au Liban et c’est ainsi qu’il fait la rencontre de sa future épouse, Nefissa Yamouth, la grand-mère de Reyad.
Une histoire d’amour rocambolesque
L’histoire de la rencontre des parents de Warda El Djazairia est rocambolesque. Reyad Kesri s’amuse de ce destin atypique « Beyrouth, 1919-1920, la grande famine du Mont-Liban.
Trouver un peu de semoule ou de sucre relevait du miracle. Pour séduire Nefissa, mon grand-père (qui, la nuit, allège les dépôts de l’armée française de denrées) dépose chez sa dulcinée des sacs de provisions. Son père ne voit pas d’un bon œil ce manège et s’interroge sur la provenance des victuailles.
Aussi lui oppose-t-il un niet catégorique lorsqu’il lui demande la main de sa fille. « Qu’est-ce que c’est que ce soldat qui veut emmener ma fille dans des contrées lointaines » fulmine-il. Le couple bravera l’interdit en fuyant ensemble.
Le Tam-Tam, incontournable cabaret des nuits parisiennes
Après des années de dur labeur (le couple prépare du couscous pour les travailleurs de l’usine Renault à Paris), son grand-père parvient à acquérir un immeuble dans le quartier latin. Au rez-de-chaussée, il aménage un cabaret ‘le Tam-Tam. C’est un succès. Les stars et les dignitaires de passage dans la capitale parisienne s’y bousculent pour s’enivrer de musique qui leur rappelle l’orient.
« Derrière les musiciens et l’ambiance festive, ce lieu servait aussi pour échanger des messages, des tracts et aussi des armes, nous révèle Reyad. Un jour de 1958, la police fait une descente, probablement sur dénonciation, et découvre des armes cachées dans les corniches du plafond. Mon grand-père est embarqué par la police de Maurice Papon. Il est emmené et torturé pendant une semaine. Cet épisode a profondément marqué ma mère et n’a fait que renforcer son nationalisme. Née à Paris, elle ne connaissait pas encore son pays. L’amour pour sa patrie lui a été d’abord transmis par ces scènes de ‘hogra’ et de racisme ».
« Ohhhh la bicote ! »
Cette ‘hogra’, Warda El-Djazaria en est victime dès ses plus jeunes années comme nous le raconte son fils : « A cette époque, les Algériens se faisaient traités de melons, bicots, bougnouls. Contrairement aux immigrés algériens parqués des ghettos, ma mère vivait dans le quartier latin de Paris et fréquentait une école de cet arrondissement. Cette scène, elle me l’a racontée avec les larmes aux yeux : toute une ronde de petites filles l’entoure durant la récréation en chantant ‘Ooooh la bicote, ooooh la bicote ! ».
Elle avait à peine six ans. Prise de colère, ma mère s’est jetée sur l’une d’entre elle, et lui a mordu l’oreille. Bien sûr, elle fut immédiatement renvoyée de l’école. Son père ne l’a pas grondée, au contraire il a dit « Benti fehla ! (Ma fille est brave !) »
Georgette El Djazairia ?
Paris, 22 juillet 1939. Warda pousse son premier cri à la clinique. Bouquet de roses à la main, son père Mohamed Ftouki débarque à la maternité.
Il tombe à pic. Le bébé a failli être inscrit sous le nom de Georgette, sur proposition de la sage-femme! « Georgette, ça ne va pas et encore moins Georgette El Djazairia plaisante Reyad ». L’heureux papa demande qu’on efface ce prénom. Son regard croise le bouquet de fleurs qu’il tient à la main L’inspiration fuse ‘on l’appellera Warda’, tranche- t-il.
Allo! C’est Houari Boumédiène
En 1961, Warda fait la connaissance de Djamel Kesri. Officier du ministère de l’Armement et des liaisons générales (MALG) du GPRA, il avait été envoyé au Caire en mission. Le couple se marie mais Djamel Kesri exige de son épouse de mettre sa carrière entre parenthèses pour se consacrer à sa vie familiale.
Installés dans un appartement des hauteurs de la rue Didouche Mourad, à Alger, monsieur et madame Kesri sont les heureux parents de deux enfants : Widad née en 1965 et Reyad en 1966.
La vie suit son cours jusqu’à ce jour de juillet 1972, où le téléphone retentit chez les Kesri. Au bout du fil, le président Houari Boumédiène. Il demande à Djamel Kesri d’autoriser son épouse à monter sur scène, à l’occasion de la célébration du dixième anniversaire de l’indépendance.
« Evidemment, mon père nationaliste qu’il était n’a pas pu refuser. Ce soir-là, je me suis retrouvée à la salle Atlas. J’avais 6 ans, et j’ai pris soudainement conscience de la notoriété de ma mère. J’ai compris que je devrais désormais partager mon amour avec son public. Je ne comprenais pas la raison de tous ces cris, ces applaudissements car pour moi, c’était juste maman ; celle qui, quelques heures plus tôt, était derrière les fourneaux pour me préparer une purée. J’avais aussi été impressionné par tout l’apparat autour d’elle et par son terrible trac : cela faisait dix ans qu’elle n’avait pas chanté. Elle avait 33 ans ».
Nouvelle vie au Caire
Après ce spectacle, les sollicitations des promoteurs pleuvent de partout. Le mari de Warda campe sur ses positions et s’oppose fermement à ce que son épouse remonte sur scène. Les parents de Reyad kesri divorcent et la chanteuse s’installe en Egypte où sa carrière s’envole.
Elle épouse le célèbre compositeur Baligh Hamdi. « Je ne peux nier que le tandem Warda – Baligh a laissé une marque dans la chanson orientale. Ils ont commis des chansons magnifiques, éternelles. Pendant six années, de 1973 à 1979, la densité de la production musicale est vraiment exceptionnelle. Puis, ils se sont séparés. Lors d’une interview, ma mère a qualifié son époux de bohémien. Il était un génie sur le plan musical mais en tant que mari, c’était compliqué ».
Abdelhalim Hafiz
Dans son livre, Reyad Kesri revient sur la relation amicale qui unissait Warda El-Djazairia et Abdelhalim Hafez. « Estime mutuelle, et petites jalousies artistiques faisaient partie du lot. Néanmoins, les deux artistes se respectaient. Chacun connaissait le talent de l’autre. A chaque fois que ma mère sortait une nouvelle chanson, il était très attentif et réciproquement ».
La grâce et l’élégance
Warda El-Djazairia était férue de mode. Elle entraînait son fils dans d’interminables séances de shopping. « Elle était très coquette et prenait soin de son apparence. D’ailleurs certaines de ses fans la suivaient aussi bien pour ses nouvelles chansons que pour découvrir ses tenues, bijoux, coiffures et maquillage. Maman était très shopping à mon grand dam ! D’ailleurs, très vite, elle m’a éjectée agacée par la tête que je faisais. A la fin, je ne servais qu’à porter les sacs. Cependant, elle était très complice avec mon épouse et ça finissait par des escapades de shopping à deux ».
Warda El-Djazairia a marqué la chanson arabe du XX ème siècle. Ses chansons passent toujours sur les ondes radiophoniques et à la télévision.
« Maman n’était pas le genre à donner des leçons ou à faire de grandes phrases mais quand je vois la façon dont elle a surmonté les obstacles, qu’ils soient professionnels, sociaux ou liés à sa santé, et avec quelle grâce elle l’a fait, je suis en admiration face à sa résilience. Ma mère a également été d’une grande tolérance, et si je dois retenir une chose, c’est : il faut toujours aller au bout de ses rêves, il faut se donner les moyens de les accomplir aussi, et cela nécessite beaucoup de travail et beaucoup de sacrifices », s’étale Reyad Kesri.
Ce récit intimiste est à découvrir dans le livre ‘La voix, le sang et la vie, fragments d’une présence : Warda El Jazaryria’ de Reyad Kesri qui vient de paraître aux Éditions Dalimen.