L’économie algérienne, un an après la chute des prix du pétrole : des chiffres qui font peur

11:45  mardi 7 juillet 2015 | Par Tewfik Abdelbari | Actualité 
Port d'Alger - TSA
(Crédits : Sidali Djarboub / NewPress ©)

Dans un contexte de baisse des prix du pétrole sur le marché international et de dépréciation du dinar, l’Algérie se trouve confrontée à une crise multidimensionnelle : budgétaire, économique et structurelle.

Trois économistes et professeurs d’université, Nour Meddahi, Raouf Boucekkine et Rafik Bouklia-Hassane passent en revue la situation de l’économie nationale ainsi que les récentes mesures du gouvernement.

Dans un document de 14 pages, les trois auteurs distillent également des conseils et mettent en avant des pistes pour sortir de la crise. Notons que les deux premiers, Meddahi et Boucekkine avaient déjà mis au point une feuille de route économique crédible, en janvier dernier.

Un diagnostic alarmant

Une bonne partie du document est consacrée à un état des lieux précis de la situation depuis un an. Nos économistes détaillent les menacent qui pèsent sur l’avenir de l’Algérie, sur le plan économique.

Une forte baisse du dinar : un dollar américain valait 79,5 DA à la fin juin 2014, rappelle le document, contre 99,5 DA fin juin 2015. Une évolution à la baisse de près de 20% de la valeur de la monnaie nationale, note la même source.

Un déficit budgétaire abyssal : le déficit budgétaire a atteint 457,2 milliards de dinars durant le premier trimestre de 2015, indique la note. À ce rythme, le déficit annuel sur l’année en cours s’élèverait à 1 828,8 milliards de dinars, s’alarment les auteurs.

La fonte du FRR : le Fonds de régulation des recettes (FRR) est fortement sollicité pour combler le déficit. Pour l’année 2015, la ponction de 1 828,8 milliards « réduirait le montant du FRR à 2 579,2 mds de dinars », note les économistes. Au rythme actuel « et si rien n’est fait, le FRR s’épuisera en mai 2017 », précisent-ils.

Budget d’équipement réduit : les dépenses d’équipements de l’État étaient de 457,3 milliards de dinars durant les trois premiers de 2015, « soit autant que le déficit budgétaire », souligne le document. Sur toute l’année, ces dépenses devraient atteindre les 1 829,4 mds, « contre 2 493 mds de dinars pour l’année 2014 ». Cela représente « une baisse de 26,6% en nominal et 31,5% en tenant compte de l’inflation (5%) ».

La balance des paiements sera déficitaire : le déficit commercial de l’Algérie s’est élevé à 6,4 milliards de dollars durant les 5 premiers mois de l’année en cours. Ce déficit devrait être proche de 16 mds $ pour toute l’année 2015. À cela, il faut ajouter les « 4 milliards de l’opération de Djezzy [rachat de l’opérateur de téléphonie mobile par l’État, NDLR] « et une douzaine de milliards pour les services et transferts de dividendes des sociétés étrangères ». Ainsi, la balance des paiements devrait accuser un déficit de 30 milliards de dollars à la fin de l’année.

Les exportations en chute libre : 15,94 milliards de dollars durant les 5 premiers mois de 2015, contre 28,31 milliards à la même période de 2014, « soit une chute de 43,67% », selon les économistes. « Pas optimiste au vu du redressement de l’industrie du schiste américain et la perspective du retour du pétrole iranien sur le marché », notent-ils.

Baisse des importations en valeur mais quasi-stabilité en volume : la baisse des importations de la zone dollar (-10,2%) a été compensée par une hausse des achats de la zone euro (+9,8%), indique le document. Un simple changement de zone, semblent indiquer les auteurs. Ainsi, « nous pouvons conclure que pour les cinq premiers mois de l’année 2015,  le volume des importations est au même niveau que celui de la même période de 2014 », selon eux.

Inflation : l’Office national des statistiques (ONS) a évalué l’inflation annuelle à mai 2015 à 4,8%. « Elle est clairement en augmentation par rapport aux années 2013 (3,3%) et 2014 (2,9%) », relève le document.

La réaction du gouvernement

Devant la « gravité de la situation », le gouvernement semble résolu « à la nécessité d’ajustements douloureux », estiment les économistes. Ces derniers en veulent pour preuve la série de mesures prises depuis le début de l’année, notamment à l’occasion de la dernière Loi de finances complémentaire : obligation du paiement par chèque, révision de la subvention aux carburants, licences d’importations, notamment pour le secteur de l’automobile, régulation du commerce extérieur, réduction des importations…

Cela dit, le gouvernement reste trop timoré dans son action alors qu’il faudrait un engagement résolu, selon les économistes. La réaction gouvernementale, certes saluée par les auteurs, est frappée du sceau de « l’inconstance », en particulier dans le domaine du commerce extérieur.

« Cette inconstance traduit finalement encore une fois l’absence d’un plan global et bien articulé décrivant les lignes directrices d’un programme réel de limitation des importations et en soulignant les logiques économiques et/ou politiques sous-jacentes. »

Dépréciation du dinar : la Banque d’Algérie ne va pas assez loin ?

La monnaie nationale a enregistré une baisse importante vis-à-vis du dollar (11,2%). Cela dit, l’euro et d’autres monnaies ont également baissé par rapport au dollar. Le dinar a donc peu perdu face à l’euro. Ainsi, les économistes estiment qu’il reste « une marge à la baisse du dinar par rapport à sa valeur d’équilibre ». En somme, le dinar est actuellement surévalué, d’au moins 5%, « une borne inférieure » à la marge susmentionnée, selon le document.

Les économistes pensent que la frilosité de la Banque d’Algérie (BA) face à la baisse du dinar est justifiée par la faiblesse des exportations. La BA pense qu’il est inutile d’encourager des exportations inexistantes par une dépréciation. Les auteurs accusent l’institution monétaire de « manquer singulièrement de vision de long terme ». « Faut-il habituer les Algériens à vivre au-dessus de leurs moyens, avec un dinar surévalué, encore longtemps et à continuer à importer à tout bout de champs… sous prétexte qu’ils ne savent pas exporter ? ! », s’exclament-ils.

Réduire les subventions urgemment

« Nous avons souligné le caractère antiéconomique et antisocial de nombre des subventions actuelles », explique les trois économistes. Cette politique est intenable, selon eux. Pis, elle est injuste : « La moitié la moins aisée de la population reçoit 28% des subventions totales; le reste, soit 72%, va chez la moitié la plus aisée », selon les chiffres repris d’une enquête du ministère des Finances.

L’exemple égyptien

À ce titre, les économistes appellent à une remise à plat du système de subventions. Mais conscients de l’impact d’une telle mesure, ils préconisent une révision progressive et une réorientation vers les couches sociales les plus défavorisées.

Pour cela, l’Algérie pourrait mettre en place un système de cartes, comme l’a fait l’Égypte pour le pain. Ce système est facile à mettre en place et évite les problèmes techniques liés à la définition des couches sociales par exemple. Les économistes rappellent que ce pays a réussi à réduire de 20% la consommation de pain, réduire le gaspillage, tout en améliorant la qualité du pain.

Lutter contre l’informel 

La rumeur d’une possible amnistie fiscale semble largement insuffisante, voire dangereuse, aux yeux des économistes : « En Algérie, elle pourrait même avoir à terme un effet contraire car elle déculpabiliserait ceux qui  jusqu’alors étaient pleinement dans la légalité, qui seraient alors tentés, voire incités, à tricher », estiment-ils.

Cette mesure ne serait pas efficace sur le long terme et permettrait, au mieux, d’augmenter ponctuellement les recettes fiscales de l’État. La véritable solution réside, selon les économistes, dans « l’engagement de l’État à augmenter ses efforts (au sens large) pour identifier et punir les comportements illégaux ».

Combattre le lobby des importateurs

La réduction des importations est un « objectif crucial » aux yeux des économistes. Mais il faut que le gouvernement fasse preuve de plus de sévérité dans la lutte contre « le lobby des importateurs ».

Les auteurs prennent l’exemple des licences d’importation de véhicules : en 2014, l’Algérie a importé 439 637 véhicules, pour 6,34 milliards de dollars, « soit 9% des importations globales du pays. » Or, la licence d’importation introduite pour 2016 est fixée à 400 000 véhicules, « une limitation plutôt clémente », notent-ils ironiquement. Selon les économistes, « la baisse du dinar suffira à atteindre un tel objectif ! », s’exclament-ils.

Cela dit, la limitation des importations ne doit pas empêcher « l’entrée de biens de capital à haute valeur technologique contribuant crucialement à la mise à niveau de nos industries par exemple. » Enfin, le document précise que la réduction des importations doit se fonder sur un plan sectoriel quantitativement significatif.

Tewfik Abdelbari

Journaliste à TSA-Algerie. L'économie en général, les entreprises en particulier