
Dans la nuit du 29 au 30 août 1973, le poète Jean Sénac est assassiné dans son studio de la rue Élisée Reclus, d’Alger-centre. Sa disparition brutale, dans des circonstances mystérieuses, jette l’émoi dans les milieux intellectuels.
La police évoque un crime crapuleux et procède à l’arrestation d’un jeune étudiant. Mohamed Briedj, 19 ans, est immédiatement jeté en prison où il restera 14 mois avant d’être libéré, suite à l’intervention du président Houari Boumediene.
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Fervent admirateur de Jean Sénac, depuis ses années estudiantines, Hamid Grine remonte le temps et explore de nouvelles pistes susceptibles de lever le voile sur ce crime.
Année après années, l’écrivain rassemble des informations qui, in fine, le mènent au bout de l’enquête. Il multiplie les interviews avec des personnalités du monde politique des années 1970 comme Ahmed Taleb Ibrahimi et Boualem Benhamouda, et réussit même à retrouver, le présumé assassin de Jean Sénac. Dans « Sénac et son diable. Enquête », l’ancien ministre devenu écrivain jette la lumière sur cet assassinat.
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La Genèse de ce livre
Tous les biographes de Jean Sénac savaient que l’étudiant arrêté, le lendemain de l’assassinat de Jean Sénac, n’était qu’un bouc émissaire.
Silence radio. Aucun procès après sa mort ! C’est ce qui troubla Hamid Grine et lui mit la puce à l’oreille. « C’est peut-être à partir de ce moment que j’ai commencé à être hanté par le fantôme du poète que j’ai connu furtivement », explique-t-il dans l’avant-propos de son enquête.
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L’ancien ministre de la Communication retrace le parcours du poète. Avec sa barbe broussailleuse, Jean Sénac hantait les rues d’Alger-centre.
« Toujours dans les parages de la faculté centrale, parfois au Lotus ou à la Brasserie, parfois au Cercle des étudiants, sinon vadrouillant d’un pas toujours pressé si mal habillé, la barbe de plus en plus fournie et le teint de plus en plus blafard. Il m’était même arrivé de le surprendre en gandoura, ce qui lui donnait un air paysan du bled et même d’un imam… ».
L’orientation sexuelle de Jean Sénac était claire comme l’eau de roche. Son homosexualité, le poète l’affichait au grand jour, sans détours ni tabou.
Contacté, Jacques Miel, le fils adoptif de Sénac (85 ans), le confirme. Il décrit un homme jaloux et possessif avec ses jeunes amants.
« Sénac était souvent guidé par son désir (…) Quand il était dans cet état, il ne se contrôlait plus (…) Si étonnant que cela puisse paraître, il oubliait qu’il n’était pas au Marais ou un autre quartier de Paris où les homos n’avaient rien à craindre. Il était à Alger aussi méditerranéenne que machiste ».
Blanchi par Boumediene
Hamid Grine remue ciel et terre pour retrouver Mohamed Briedj, ex- élève du lycée Okba de Bab-El-Oued.
Après des années de recherche, il tire enfin le bon fil. La voici en face de celui qui fut accusé à tort d’avoir éliminé Sénac.
Briedj livre sa version des faits. Quelques jours après la mort de Jean Sénac, la police a déboulé chez lui en Peugeot 403 noire.
« Ils m’embarquèrent alors dans la voiture pour me conduire au commissariat central et c’est là que j’appris que j’étais suspecté de l’assassinat de Sénac ».
L’étudiant écope de 14 mois de prison. Sa libération, il la doit à sa mère qui se jeta sur le président Houari Boumediene alors qu’il effectuait la prière à la Grande Mosquée de la Place des Martyrs pour plaider la cause de son fils, injustement incarcéré.
Le président interviendra en sa faveur. Finalement, Briedj bénéficiera d’un non-lieu faute de charges suffisantes dans l’affaire de l’assassinat de Jean Sénac. « La justice a reconnu mon innocence, mais je n’ai eu aucune indemnité », soulignera Briedj.
Demande de naturalisation rejetée
En août 1954, Jean Sénac quitte l’Algérie pour la France. Huit ans plus tard, le voilà de retour à Alger. Sous la présidence de Ben Bella, le poète est en odeur de sainteté.
« Tous les ministres lui ouvraient leurs portes (…) Il était partout : en littérature avec l’organisation de conférences et de récitals poétiques, en peinture en découvrant des peintres et en leur offrant, aux côtés d’artistes confirmés, des galeries pour exposer leurs œuvres … ».
Mais l’arrivée de Boumediene au pouvoir sonne le glas de cette notoriété « A un régime autoritaire et populiste ou le citoyen pouvait respirer en apnée succèdera un régime encore plus autoritaire sans aucune marge de liberté ».
Lorsque Jean Sénac demande la nationalité algérienne, le poète essuie des refus en cascade. Sollicité par Hamid Grine, Boualem Benhamouda, l’ancien ministre de la Justice et garde des Sceaux de l’époque, invoque un problème de « bonne moralité ».
Une affaire de mœurs
L’auteur de « Sénac et son diable » rend visite à Ahmed Taleb Ibrahimi (ex-ministre de l’Information et de la Culture).
Ce dernier dira : « Je n’ai jamais parlé publiquement du meurtre de Sénac, mais comme vous m’offrez l’occasion, je tiens à dire qu’il n’est pas politique et pourquoi le serait-il ? C’est une affaire de mœurs, car dans le milieu où il vivait, il y avait toutes sortes de gens avec des passions exacerbées et violentes. »
Limogé par la Radio-Alger
Jean Sénac produisait et animait une émission poétique sur Radio- Alger entre 1967 et 1971. En novembre 1971, son émission est retirée de l’antenne.
Hamid Grine enquête aussi pour découvrir les raisons de ce limogeage. Sid Ahmed Agoumi et Lamine Bechichi, directeur à cette époque de la production artistique et littéraire de la RTA (Radio et télévision algérienne) éclaireront sa lanterne.
Jean Sénac repose au cimetière chrétien de Ain-Bénian. Tous les biographes étrangers qui se sont intéressés à sa vie accréditent la thèse d’un crime politique suite à sa disparition le 30 août 1973.
Hamid Grine apporte, dans cette enquête d’autres éléments de réponses.
Sénac et son diable. Enquête. Hamid Grine. Editions Les Rives/ Gaussen. 2025. 1500 da