Direct Live Search
Search

Hommage posthume au professeur Omar Aktouf

« L’enfant Omar qui deviendra le professeur Aktouf jura ce jour qu’il prendra sa revanche sur la vie : il sera multi-diplômé, pluridisciplinaire, polyglotte, et conférencier sur les quatre continents. »

Hommage posthume au professeur Omar Aktouf
Lynda Hanna
Durée de lecture 5 minutes de lecture
Suivez nous sur Google News
Suivez nous Google News
Clock 5 minutes de lecture

CONTRIBUTION. Ne dit-on pas : celui qui m’a appris à déchiffrer une lettre soit assuré de ma gratitude ma vie durant ? Des générations d’étudiants, de thésards, et de chercheurs ayant assisté au cours et aux séminaires du professeur Omar Aktouf sur trois ou quatre décennies, rédigé leurs thèses sous sa supervision ou bénéficié de ses conseils dans leurs recherches, doivent éprouver ce sentiment de reconnaissance maintenant qu’il nous a subitement quitté.

Intempestif et irrévérencieux, l’intellectuel Aktouf l’a été de tout temps. Jusqu’au dernier souffle. Certains se sentaient offusqués, d’autres s’en irritaient, certains parce qu’ils préféraient un style moins abrasif (le sien l’était au plus haut point), d’autre par pur cynisme, certains parce qu’ils craignaient que le message se perde dans la véhémence de l’expression, d’autres parce qu’ils voulaient que le massage soit censuré. 

A lire aussi : Inscription à la vaccination anti-Covid : prenez rendez-vous en ligne

Omar Aktouf, un intellectuel engagé et courageux 

Mais les esprits libres ont toujours vu en lui ce qu’il était vraiment : un intellectuel engagé et courageux, un pédagogue soucieux du bien-être de ses étudiants, un auteur prolifique au savoir vaste et varié. C’est l’essentiel.

Son massage, justement? Essentiellement un paradigme fondé sur une idée somme toute simple : remettre l’être humain au cœur de l’économie en général et de la gestion des organisations industrielles et commerciales en particulier.

A lire aussi : Société civile – classe politique : la tenue d’une conférence nationale se précise

Une simplicité cependant trompeuse : le système économique dominant, dont la déclinaison néolibérale demeure sa version la plus brutale, suppose exactement le contraire; que l’être humain soit broyé par la machine économique et managériale, au service d’une minorité dont la maximisation du profit et l’évasion fiscale doivent demeurer les seules normes régulant implicitement l’ensemble du système.

L’économie devient une affaire de chiffres, la gestion une affaire de techniques. Un rapport de domination se met ainsi en place, doublé d’un savoir justificateur produit par des universitaires au pas, et d’un discours médiatique martelé sans relâche.

A lire aussi : Algérie : révélations glaçantes sur le drame du bus de Oued El Harrach

L’œuvre du professeur Aktouf est entièrement consacrée à la critique de ce système et à l’articulation d’une alternative.

Il aimait partager avec chaque nouvelle cohorte d’étudiants, semestre après semestre, l’histoire de l’enfant berger qu’il fut, privé d’école sous le système colonial jusqu’à l’âge de onze ans, réfugié pendant la guerre de libération.

La revanche d’Omar Aktouf

L’enfant qu’il fut a connu la pire humiliation de sa vie le premier jour d’école, aux mains d’une institutrice raciste ne voulant voir en lui, parce qu’il ne savait encore ni lire ni écrire, que le prototype d’une infériorité raciale qu’elle n’a pas hésité à exprimer devant des camarades de classe beaucoup plus jeune que lui. On ne mesure jamais à sa juste valeur la résilience des enfants.

L’enfant Omar qui deviendra le professeur Aktouf jura ce jour qu’il prendra sa revanche sur la vie : il sera multi-diplômé, pluridisciplinaire, polyglotte, et conférencier sur les quatre continents.

Un orateur captivant. Car justement, l’enfant qui a été contraint et forcé au silence et à la honte ce jour-là, est devenu un intellectuel dont l’éloquence et l’articulation, l’élégance aussi (plutôt rare chez les universitaires) grave à jamais sa souvenir dans la mémoire de ceux et celles qui croisent son chemin.

La vie lui a rendu justice. Mais il voulait que la justice se généralise à mesure que la domination prenait de nouvelles formes, ne cédant jamais totalement devant la volonté d’émancipation.  

Ce fut le sens de son combat. Avec ses collègues du collectif Humanisme et gestion de l’École des hautes études commerciales (HEC) de Montréal, il a compris que recentrer l’économie et la gestion autour de l’être humain exigeait de dépasser un trait fondamental dans l’organisation du savoir moderne : la surspécialisation.

Omar Aktouf et son combat contre la surspécialisation  

Car la surspécialisation est une forme d’ignorance dont le danger est la volonté de soumettre tous les domaines de la pratique humaine à la logique d’un savoir spécialisé en particulier.

Ainsi de l’économie en tant que science qui limite la motivation humaine à l’intérêt compris comme égoïsme et aux lois de l’offre et de la demande. De même que la connaissance surspécialisée en gestion réduit le mangement à des techniques et par-là même les êtres humains à des objets contraints à se consacrer exclusivement à la maximisation du profit.

La multidisciplinarité est une alternative dans la mesure où elle envisage l’être humain dans toute sa complexité, autrement dit selon toutes les dimensions de son humanité : phylogénétique, biologique, anthropologique, psychologique, linguistique, symbolique, et bien entendu, économique aussi.

La multidisciplinarité est autrement plus exigeante que la surspécialisation. Le professeur Aktouf n’a pas choisi la voie de la facilité. L’effort à consentir est monumental : de longues années de lecture et de réflexion.

En ce sens, le lieu où s’est toujours tenu le professeur Aktouf se situait aux confluences de deux héritages intellectuels universels : la Renaissance européenne et la tradition arabo-islamique.

Ici comme là, le lettré ne se confine jamais dans un domaine particulier en ignorant les autres. Sa démarche exige l’accumulation d’un savoir encyclopédique et le développement d’un esprit critique. Encyclopédique et critique, voilà qui résume bien l’homme qu’on vient de perdre.

À sa manière, c’était un être spirituel, non pas dans le sens d’une religiosité centré sur le rituel, mais bien plus comme méditation introspective permanente, nourrissant une vie intérieure riche et procurant à l’existence un sens plus profond que le sens strictement matériel auquel la condamne le monde de l’économie.

Souci de la justice et curiosité spirituelle ne pouvait que l’amener à prêter une attention particulière au martyr des populations autochtones d’Amérique du Nord, mais aussi et peut-être surtout à leur leg spirituel singulier.

Il aimait déclamer devant ses étudiants une lettre célèbre adressée par Sitting Bull, le chef Sioux, au président des États-Unis qui lui proposait de lui acheter des terres amérindiennes ancestrales.

Dans la voix du professeur Aktouf, celle d’un ténor lyrique, les paroles du chef sioux redoublent de significations aux yeux d’un parterre d’étudiants nord-américains et internationaux dont généralement la majorité ignorait tout de la célèbre lettre : « Nous savons au moins ceci : la terre n’appartient pas à l’homme, l’homme appartient à la terre. Cela, nous le savons. Toutes choses se tiennent comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses se tiennent. »

Plus loin : « Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. Ce n’est pas l’homme qui a tissé la trame de la vie: il en est seulement un fil. Tout ce qu’il fait à la trame, il le fait à lui-même. »

Les derniers mots de la lettre écrite au 19ème siècle sonnent comme une sentence sur le monde actuel : « Votre esprit de rapacité vous fera disparaître. Notre esprit nous rendra faible en apparence. Mais un jour l’idée du respect de la terre renaîtra car la fin de la vie est le début de la survivance. »

Un homme généreux. D’abord en temps envers ses étudiants. Les innombrables doctorants qu’il a encadrés – certains sont aujourd’hui des professeurs bien établis – pourront en témoigner.

De même qu’envers les groupes de militants partisans de causes justes, notamment la cause palestinienne, auxquelles il a allègrement prêté sa voix au prix de campagnes insidieuses de dénigrement qui ont visé sa personne sans jamais lui faire virer de chemin. 

Le professeur Aktouf était également généreux au sens le plus commun du terme. Il n’était pas riche, mais cela ne l’a pas empêché de faire don des royalties qu’il recevait sur ses livres à un fonds réservé aux étudiants en difficulté.

Toute personne qui a l’occasion de visiter l’École des hautes études commerciales de Montréal trouvera son nom gravé sur une dalle en reconnaissance de sa générosité.

Certains grands intellectuels ont en même temps une fibre artistique affirmée. Le Palestinien Edward Said n’était-il pas pianiste accompli et musicologue raffiné?  

Le professeur Aktouf a de tout temps joué de la batterie. On peut le comprendre : l’art demeurera toujours le domaine du beau par excellence, à même de permettre une échappée, le temps d’un moment quand bien même court, loin des tourments tragiques de la vie.  

Ces amis disent qu’au crépuscule de sa vie, il a développé un goût particulier pour la poésie arabe ancienne, avec une affection particulière à El-Mutanabi. C’est remarquable. Lui que l’histoire coloniale a empêché d’apprendre l’arabe jeune, mais que la providence à gratifié d’une rare capacité d’apprentissage; il a appris l’arabe littéraire en une année pour assouvir sa passion pour cet héritage poétique.  

Il nous a quitté octogénaire après avoir vécu pleinement sa vie, la vie qu’il chérissait. Peut-être que du haut du monde meilleur où il se trouve maintenant, il appréciera, en guise d’adieu, l’un vers les plus sublimes de Tarafa, un poète encore plus ancien, virtuose des Mu’allaqat, qui n’a pas eu la chance de vivre aussi longtemps que le défunt, mais qui, comme lui, croquait la vie avec délectation :

كرِيْمٌ يُرَوِّي نَفْسَـهُ فِي حَيَاتِـه         سَتَعْلَـمُ إِنْ مُتْنَا غَداً أَيُّنَا الصَّـدِي

 

 

*Universitaire installé au Canada

Lien permanent : https://tsadz.co/j8a7a

TSA +