
En quelques jours, deux projections inédites se sont succédé sur les écrans algériens à Alger, Oran et Constantine. Deux films pour deux partis pris.
D’un côté, Roqia, un film signé Yanis Koussim qui s’aventure sur le terrain encore rare pour le cinéma algérien de l’horreur, une production qui convoque les fantômes des années 1990.
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De l’autre, El Sett, biopic XXL consacré à Oum Kalthoum, la diva égyptienne qui a marqué le monde arabe du 20ème siècle. Retour sur deux films qui bousculent les habitudes du cinéma algérien.
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Roqia, le film qui fait entrer l’horreur dans le cinéma algérien
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Mardi 23 décembre, le film Roqia est officiellement lancé à Alger, Oran et Constantine. Dans la capitale, la projection s’est tenue notamment au multiplexe TMV Cinemas du centre commercial à ciel ouvert Garden City. Interdit aux moins de 16 ans, le long-métrage dure une heure et demie d’horreur algérienne version cinéma.

Le titre donne la direction : « roqia » signifie littéralement « exorcisme », une pratique courante en islam, mais ici, l’exorcisme n’est pas accessoire. Le réalisateur algérien Yanis Koussim s’en sert pour construire le récit de la peur et de la mémoire qui déraille.
Au cœur du film, on suit deux temporalités. La première renvoie à la décennie noire, en 1992, avec un personnage amnésique qui porte les traits d’Ali Namous. La seconde se déroule à l’époque actuelle, autour d’un personnage atteint d’Alzheimer, interprété par Mostefa Djadjam. Deux pertes de mémoire, et un « mal » commun qui prend la forme d’une possession.

Yanis Koussim révèle à TSA Algérie comment le projet est né presque malgré lui : « En écrivant la première version du scénario qui se déroule dans les années 1990 et en arrivant vers la fin, je me suis rendu compte que j’écrivais un film d’horreur. C’est vraiment venu tout seul, je n’avais pas prémédité le coup ».

« Le récit horrifique existe chez nous »
Le scénariste et réalisateur, qui signe ici son sixième film, replace Roqia dans une culture déjà riche en récits d’horreur : « Dans le cinéma algérien, l’horreur n’est pas répandue, mais le récit horrifique existe chez nous, sous forme de contes, de légendes, de légendes urbaines, dans la littérature… Il fallait bien que le cinéma s’y mette aussi ».
Pour cette première projection, la salle est comble, mais une chose saute aux yeux, Roqia ne provoque pas les mêmes réactions selon l’âge. Certains spectateurs sortent surpris, ravis de voir le cinéma algérien tenter un nouveau terrain : « Je ne m’attendais pas à ce que l’horreur algérien soit comme ça ».
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D’autres néanmoins, notamment de très jeunes spectateurs, sont plus hésitants : « On était un groupe de cinq dans la salle, on a apprécié la trame, mais pas vraiment où l’auteur voulait nous emmener ».
Un décalage qui en dit long. À moins de 25 ans, beaucoup n’ont pas connu la décennie noire. Ils en ont entendu parler mais n’ont pas vécu la peur, la violence et l’angoisse au quotidien. Roqia, c’est aussi mettre des images sur une époque que tous les Algériens connaissent de nom, mais que tous n’ont pas vécue.
« Parler des années 1990, c’est personnel. J’avais 15 ans à cette période, j’étais adolescent, je l’ai vécue cette époque, mais je n’ai jamais vécu quelque chose de surnaturel… Comme tout Algérien, il y a toujours quelqu’un qui vous raconte une histoire comme ça », assume le réalisateur.
« C’est une histoire algérienne qui parlera aux Algériens »
Le film réunit un casting pluriel, avec des noms aussi connus que Akram Djeghim, Mostefa Djadjam, Ali Namous, Hanaa Mansour, Lydia Hanni et Abdelkrim Derradji.
Ali Namous explique à TSA ce qui l’a convaincu : « Un film d’horreur algérien, ça ne m’était jamais venu à l’esprit. C’est l’une des raisons pour lesquelles je suis dans le film. Pour moi, c’était l’occasion de sortir de ce que j’ai l’habitude de faire ».
Selon lui, « c’est une histoire algérienne qui parlera aux Algériens », mais pas uniquement. « Le film a bien plu à l’étranger aussi, car c’est une histoire humaine. La relation entre violence et mémoire est une histoire universelle qui touche tout le monde », explique-t-il.
Parmi les invités, la comédienne Imen Noel souligne tant l’ambition du scénario que la nécessité d’en débattre : « Je connais Yanis Koussim depuis longtemps, je sais qu’il est audacieux dans ses sujets et dans sa manière de les raconter… C’est un film qui représente les horreurs que nous avons vécues pendant toute une décennie. J’aimerais qu’il reste dans les salles le plus longtemps, que les jeunes puissent le regarder et en débattre ».
Une production déjà validée à l’étranger
Roqia n’arrive pas les mains vides. Ce long-métrage « fait maison » a été présenté en compétition en 2025 dans plusieurs rendez-vous, dont le Festival international du film d’Alger, les Journées cinématographiques de Carthage et le Festival de Sitges en Espagne, entre autres festivals en Allemagne, Pologne, Grèce, France ou encore en Arabie saoudite.
Le film a également décroché plusieurs distinctions, dont le Grand Prix du Festival international du film d’Alger (meilleur long métrage de fiction), le prix du Meilleur réalisateur de Thessalonique (Silver Alexander Award), le prix du Meilleur film à Leeds en Angleterre, et une Mention spéciale à Bordeaux en France.
Le réalisateur Yanis Koussim tient aussi à sa ligne : son film reste dans sa langue, l’arabe algérien (darija), sans arrangement : « La langue algérienne est tellement belle, il est hors de question qu’on double mes films ».
Dans Roqia, le public retrouve Abdelkrim Derradji, comédien plutôt apprécié pour son humour, mais il n’est pas là pour faire rire. Il joue un personnage sombre et il surprend. Un rôle qui tranche avec la précédente avant-première, vécue au même endroit deux jours plus tôt.
Dimanche 21 décembre, toujours au TMV Cinémas de Garden City, Alger accueillait l’avant-première du biopic El Sett. Et Abdelkrim Derradji y apparaît dans un tout autre costume : celui d’un fan algérien bouleversé par une icône.
Le contraste a d’ailleurs vite marqué son public. Un spectateur nous confie : « Ça fait plaisir de voir Krimo Derradji dans ce nouveau rôle dans El Sett, on a l’habitude de le voir dans des sitcoms. Il joue vraiment bien ».
El Sett, Oum Kalthoum avec un regard algérien
El Sett signifie « La Dame ». C’est ainsi qu’est surnommée Oum Kalthoum, diva égyptienne, figure de la chanson arabe et symbole de toute une époque. Le biopic est réalisé par Marwan Hamed et retrace l’histoire de la chanteuse sur fond d’une Égypte en pleine transformation. Une fresque longue de 160 minutes.

Le casting comprend notamment Mona Zaki et Ahmed Radwan. Côté algérien, Abdelkrim Derradji prête ses traits à un jeune fan qui fait le déplacement jusqu’à Paris pour assister à un concert inédit de la diva à l’Olympia. Sur scène, il la bouscule, elle tombe, et la salle croit à un attentat avant de comprendre qu’il s’agissait surtout d’un débordement d’émotion.
Le comédien résume sa participation : « Je suis fier d’avoir participé à un tel film, sur une personnalité aussi reconnue que Oum Kalthoum ».
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Sur place, la productrice Samira Hadj Djilani insiste sur l’importance de ces films « ponts » entre les cultures algérienne et égyptienne : « Il faudrait que l’Algérien soit en contact avec ce qui se passe dans le monde, non seulement dans le monde arabe, mais aussi dans le monde entier. C’est un film qui raconte l’histoire d’El Sett, mais aussi l’histoire de l’Égypte dans une période très complexe ».
De son côté, l’acteur et réalisateur Khaled Benaissa, venu « spécialement pour soutenir [son] ami Abdelkrim Derradji », relève un symbole qui touche plus globalement la culture du cinéma en Algérie : « C’est magnifique de voir une grosse production comme ça en avant-première dans la salle de cinéma de Garden City qui revit ».