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Contre la nostalgie coloniale : quand Tlemcen et Béjaïa brillaient et que Paris n’était qu’un duché

Farid Ali Belkadi, anthropologue et historien, revient dans cette contribution sur l’histoire de l’Algérie et répond à Robert Ménard.

Ali Farid Belkadi
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Non, Robert Ménard, vous n’avez jamais été chez vous.

On peut avoir aimé un lieu. On peut y avoir grandi. On peut en garder une fidélité charnelle. Mais l’histoire distingue entre attachement et légitimité.

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Cet article restitue la profondeur historique du Maghreb central, désignation médiévale de l’espace correspondant à l’Algérie actuelle, afin de déconstruire la fiction d’une « création » coloniale.

En mobilisant les sources arabes classiques – géographes, chroniqueurs, juristes – il démontre que cet espace fut, du VIII au XVe siècle, un foyer de souveraineté, de production savante et d’intégration économique méditerranéenne et transsaharienne.

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L’étude examine successivement l’expérience Rustumide de Tahert, la reconfiguration sanhadjienne sous les Zirides, l’architecture étatique des Hammadides à la Qal‘a puis à Béjaïa, et la diplomatie Zianide de Tlemcen.

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Elle analyse les réseaux caravaniers sahariens, les traités commerciaux conclus avec les puissances italiennes et andalouses, ainsi que la circulation des savoirs illustrée notamment par Ibn Khaldun.

En replaçant ces dynamiques dans leur contexte contemporain – alors que les formations politiques européennes demeuraient fragmentées et que l’État-nation français n’existait pas encore – le texte souligne la maturité institutionnelle du Maghreb central.

La dernière partie interroge l’effacement historiographique opéré au XIX siècle, qui a minoré le Moyen Âge maghrébin afin de légitimer la conquête de 1830.

L’article conclut que la souveraineté algérienne ne procède ni d’un legs colonial ni d’une construction ex nihilo, mais d’une longue continuité historique antérieure à la présence française.  

Robert Ménard et l’illusion de « l’Algérie de papa »

Lorsque Robert Ménard affirme « On était chez nous », il mobilise une mémoire affective. Mais l’histoire ne se réduit pas à la chaleur de la mer ni à la lumière d’Oran, ni au goût des bons méchouis et des merguez.  

Elle engage un système juridique, politique et militaire mis en place à partir de 1830 et qui institua, durant cent trente-deux ans, une hiérarchie de statuts, de droits et de vies.

Il ne s’agit pas d’opposer une nostalgie à une autre, mais de rappeler ce que fut concrètement l’Algérie coloniale.

1830 : une conquête, non une installation paisible

Le débarquement de Sidi-Fredj en juin 1830 inaugure une guerre de conquête. Les premières décennies ne relèvent pas de l’administration mais de l’occupation militaire. Les enfumades des grottes du Dahra en 1845, les razzias systématiques, les déplacements forcés de populations, les destructions de villages ne constituent pas des épisodes marginaux : ils sont au cœur de la stratégie coloniale.

Dire « on était chez nous » suppose un consentement initial. Or la souveraineté a été arrachée par les armes, contre l’Emir Abdelkader et contre des sociétés organisées, dotées de structures politiques, religieuses et territoriales antérieures à 1830.

Le régime de l’inégalité légale

En 1870, le décret Crémieux accorde la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie. Les musulmans, eux, demeurent des « sujets français ». Le Code de l’indigénat, instauré en 1881, crée un régime d’exception : sanctions administratives, amendes collectives, internements sans jugement.

L’Algérie n’est pas une simple province française. C’est une colonie de peuplement structurée par une inégalité statutaire. Les Européens – environ un million à la veille de 1954 – disposent de la citoyenneté pleine et entière. Les neuf millions de musulmans en sont privés, sauf renoncement à leur statut personnel millénaire.

Peut-on être « chez soi » dans un espace où la majorité autochtone n’a pas les mêmes droits civiques que la minorité coloniale, ces rebuts des rives de la Méditerranée comme les nommait le général Berthezène ?

Spoliations foncières et recomposition sociale

Entre 1830 et le début du XX siècle, plusieurs millions d’hectares sont confisqués. Les meilleures terres passent aux mains des colons européens. Les structures agraires traditionnelles sont démantelées. La paupérisation rurale alimente exodes et famines, notamment celle de 1866-1868.

L’« Algérie de papa » est aussi celle d’un ordre foncier profondément inégal, qui transforme les paysans algériens en ouvriers agricoles sur leurs propres terres.

1945 : le seuil du non-retour

Le 8 mai 1945, alors que l’Europe célèbre la victoire contre le nazisme, des manifestations à Sétif, Guelma et Kherrata dégénèrent. La répression fait des milliers de morts algériens. Les estimations varient, mais l’événement marque une rupture irréversible.

Pour une partie des Européens d’Algérie, 1945 n’est qu’un simple trouble, un de plus. Pour les Algériens, c’est la preuve que l’égalité proclamée n’est pas à l’ordre du jour.

1954–1962 : guerre et effondrement du système colonial

Le 1ᵉʳ novembre 1954, l’insurrection armée ouvre une guerre de décolonisation. Torture systématique, camps de regroupement, disparitions forcées, exécutions sommaires : la violence devient structurelle.

L’Organisation armée secrète choisit, en 1961–1962, la stratégie de la terre brûlée et du terrorisme pour empêcher l’indépendance. Elle frappe autant les Algériens que les Européens favorables à la paix.

L’indépendance proclamée le 5 juillet 1962 entraîne le départ massif des pieds-noirs. Ce départ est un drame humain réel. Mais il est la conséquence d’un système colonial arrivé à son terme, non l’effet d’un caprice historique.

La mémoire contre l’histoire

Lorsque Sabrina Sebaihi répond « Bah non », elle rappelle une évidence juridique et historique. Lorsque l’historien Fabrice Riceputi parle de « victimes collatérales du système colonial », il ne nie pas la souffrance des pieds-noirs ; il la replace dans un cadre structurel.

La nostalgie est compréhensible. Elle relève de l’enfance, des paysages, des odeurs. Mais l’histoire interroge les rapports de pouvoir. Être né à Oran en 1953 ne transforme pas la colonie en patrie souveraine.

À Robert Ménard, il faudrait dire ceci : vous avez perdu une terre d’enfance. Les Algériens, eux, ont perdu leur souveraineté pendant cent trente-deux ans. L’un n’annule pas l’autre, mais les échelles ne sont pas identiques.

L’Algérie entre 1830 et 1962 ne fut ni une belle carte postale ni une simple extension méridionale de la France. Ce fut un laboratoire colonial, marqué par la conquête militaire, l’inégalité statutaire, la dépossession foncière et une guerre de décolonisation d’une extrême brutalité.

Dire « on était chez nous » suppose que ceux qui y vivaient depuis des siècles ne l’étaient pas. C’est cette inversion que l’histoire corrige superbement.

Le Maghreb central médiéval. Puissance, savoir et souveraineté avant l’Europe des États

Nommer l’espace. Le Maghreb central comme réalité politique

Les géographes et chroniqueurs arabes médiévaux désignent par al-Maghrib al-Awsat l’espace compris entre la Moulouya et les confins de l’Ifriqiya. Cette dénomination ne relève pas d’une commodité cartographique tardive, mais d’une perception géopolitique stable attestée chez al-Ya‘qūbī, al-Bakrī, al-Idrīsī, Ibn Ḥawqal, puis chez Ibn Khaldūn.

Le Maghreb central, nom ancien de l’Algérie, est un foyer de dynasties, un carrefour caravanier et maritime, un centre intellectuel opulent. Il ne constitue ni une périphérie ni un appendice, mais une matrice politique autonome.

Rappeler cette évidence revient à dissiper une illusion rétrospective. Lorsque l’on parle d’« Algérie ancienne », on ne parle pas d’un vide précolonial, mais d’une séquence pluriséculaire dotée de capitales, de chancelleries, de fiscalités, d’armées, de madrasas et de ports actifs dans l’économie méditerranéenne.

À l’époque où la monarchie capétienne ne contrôle guère au-delà de l’Île-de-France, le Maghreb central édifie des complexes urbains monumentaux et administre des réseaux transsahariens.

Les Rustumides de Tahert. Une république ibadite au cœur du Maghreb

Fondée en 776, Tahert devient la capitale de la dynastie Rustumide. Les Rustumides, d’obédience ibadite, instaurent un pouvoir électif adossé à une élite savante. La ville rayonne par ses bibliothèques et ses ateliers de copie. Des savants venus d’Irak et d’Arabie s’y installent. Le commerce relie Tahert à l’Afrique orientale, au Soudan occidental et à l’Andalousie.

La chute de Tahert en 909, sous la poussée des Fatimides, ne doit pas masquer l’originalité institutionnelle de cette expérience. Elle témoigne d’une capacité à produire un État théocratique modéré, inséré dans les flux marchands et intellectuels du monde islamique.

Les Zirides et la reconfiguration sanhadjienne

Au Xe siècle, la confédération sanhadjienne s’impose comme un acteur majeur. Les Zirides, issus des Sanhadja, gouvernent d’abord au nom des Fatimides avant d’affirmer leur autonomie. Le Maghreb central s’inscrit alors dans une architecture politique mouvante, où alliances tribales et stratégies urbaines redessinent les équilibres.

La mobilité des groupes sanhadjiens n’est pas errance, mais stratégie. Elle articule hauts plateaux, zones telliennes et espaces sahariens. Cette territorialité complexe contredit toute vision d’un espace sans cohérence politique.

Les Hammadides. Splendeur de la Qal‘a et puissance de Béjaïa

En 1007, Ḥammād fonde la Qal‘a des Banū Ḥammād, inscrite aujourd’hui au patrimoine mondial. Cette capitale fortifiée concentre palais, mosquées, citernes, ateliers et jardins. L’architecture témoigne d’une synthèse maghrébine originale.

Au XIIe siècle, les Hammadides déplacent leur centre vers Béjaïa. Le port devient un pôle scientifique et commercial. Des mathématiciens, astronomes et juristes y enseignent. Fibonacci y séjourne et y découvre les chiffres dits « arabes », diffusés ensuite en Europe latine. Le Maghreb central n’est pas récepteur passif : il est émetteur de formes savantes.

Tlemcen et les Zianides. Diplomatie et urbanité

Au XIIIe siècle, Tlemcen s’affirme sous les Abd al-Wadides, dits Zianides. La ville développe une diplomatie active avec Grenade, l’Aragon et les cités italiennes. Les ateliers produisent céramiques et textiles prisés. Les mosquées et madrasas structurent un espace savant durable.

Tlemcen n’est pas un isolat. Elle participe aux équilibres méditerranéens. Elle négocie, conclut des traités, lève des impôts, entretient des armées. La notion d’État n’y est ni embryonnaire ni mimétique.

Le Sahara comme axe, non comme marge

Le Maghreb central maîtrise les routes sahariennes reliant Sijilmassa, Ouargla, Tamanrasset et le Niger. L’or du Bilād al-Sūdān circule vers le nord, les étoffes et les livres vers le sud. Les tribus sanhadjiennes et zénètes contrôlent ces axes. Le Sahara est une mer intérieure, traversée de caravanes organisées.

L’économie transsaharienne structure la fiscalité et finance les constructions monumentales. Elle alimente les cités en manuscrits et en produits exotiques. Loin d’être périphérique, le désert est une colonne vertébrale.

Savoirs et production intellectuelle

Ibn Khaldūn, formé à Tlemcen et à Béjaïa, rédige sa Muqaddima au XIVe siècle. Son analyse des cycles dynastiques et de l’‘asabiyya s’enracine dans l’observation du Maghreb. Les juristes malikites du Maghreb central produisent des fatwas diffusées jusqu’en Andalousie.

Les bibliothèques urbaines conservent des milliers de volumes. Les sciences religieuses côtoient mathématiques, médecine et astronomie. Le Maghreb central participe à la circulation du savoir méditerranéen bien avant l’émergence des universités européennes.

Ports, arsenaux et réseaux maritimes

Béjaïa, Alger, Cherchell et Ténès servent d’escales commerciales. Les échanges avec Gênes et Pise sont attestés. Les traités commerciaux encadrent la présence de marchands latins. La Méditerranée médiévale n’est pas cloisonnée ; elle est un espace d’interactions.

Loin de l’image d’un littoral marginal, l’Algérie ancienne entretient des flottes, prélève des taxes portuaires et négocie des trêves maritimes.

Lorsque la France n’existait pas comme État-nation

Au moment où la Qal‘a resplendit, le royaume capétien reste fragmenté. L’idée d’« Europe » comme entité politique unifiée est anachronique pour le XIe ou le XIIe siècle. Les principautés féodales dominent le paysage occidental.

Comparer ces temporalités ne vise pas à hiérarchiser, mais à restituer la simultanéité des formations politiques.

Le Maghreb central n’attend pas l’Europe moderne pour produire des structures étatiques abouties.

Effacement colonial et réécriture

La conquête de 1830 inaugure une entreprise de réinterprétation. L’historiographie coloniale tend à isoler l’Antiquité numide et à minorer le Moyen Âge islamique, présenté comme une ère d’obscurité. Cette césure artificielle facilite la thèse d’une « création » française.

Pourtant, les chroniques arabes médiévales abondent. Les archives ottomanes conservent la mémoire des continuités administratives. Les vestiges monumentaux subsistent. L’effacement ne relève pas de l’absence, mais d’un choix narratif.

Continuités et territorialité

Du Rustumide au Zianide, des Sanhadja aux Zénètes, une trame territoriale se dessine. Les capitales se déplacent, les dynasties se succèdent, mais l’espace du Maghreb central demeure identifiable. Il est délimité, nommé, administré.

L’idée que l’Algérie serait née en 1830 ne résiste pas à l’examen des sources médiévales. Elle procède d’une réduction de la profondeur historique.

Synthèse

Le Maghreb central médiéval est un espace de souveraineté, de production savante et d’intégration commerciale. Il entretient des relations avec l’Andalousie, l’Ifriqiya, le Sahara et l’Italie. Il édifie des capitales monumentales et développe des institutions juridiques et fiscales.

Lorsque l’on évoque la mémoire longue de l’Algérie, il convient de replacer ces siècles au centre du récit. Non pour opposer un âge d’or à une autre période, mais pour restituer la continuité d’un espace politique ancien.

L’époque florissante du Maghreb central n’est pas une parenthèse. Elle constitue un socle. Avant 1830, avant l’État-nation français stabilisé, avant l’idée d’Europe politique, cet espace produisait déjà ses dynasties, ses savoirs et ses villes. L’histoire médiévale du Maghreb central n’est ni un prologue ni une note de bas de page : elle est une séquence structurante de la longue durée algérienne.

La souveraineté n’est pas une nostalgie

L’histoire n’a pas pour fonction d’humilier les mémoires individuelles, mais de les replacer dans un cadre juridique et politique précis.

Le Maghreb central, bien avant 1830, fut un espace nommé, structuré, administré. Il eut ses capitales, ses dynasties, ses fiscalités, ses réseaux savants et marchands. Il entretint des relations diplomatiques avec l’Andalousie, l’Italie, l’Ifriqiya et le Bilād al-Sūdān. Il produisit des penseurs comme Ibn Khaldun, des complexes urbains comme la Qal‘a des Banū Ḥammād, des centres maritimes comme Béjaïa et Tlemcen. Rien de tout cela n’attendait la France pour exister.

En 1830, il ne s’est pas produit une « extension » de territoire, mais une conquête militaire. Sans déclaration de guerre, avec l’aide de l’Europe. La souveraineté a changé de mains par la force. Les statuts juridiques ont été redéfinis au profit d’une minorité coloniale. Les terres ont été redistribuées. Les structures sociales ont été bouleversées. L’inégalité fut inscrite dans la loi.

L’argument « on était chez nous » relève d’un registre affectif. Il traduit une mémoire d’enfance, une géographie intime, une perte. Cette dimension n’est pas contestable sur le plan humain. Mais elle ne fonde aucun droit historique.

Être né à Oran en 1953 n’efface ni les cent trente-deux années de domination coloniale ni les siècles d’histoire antérieure. La présence européenne en Algérie fut celle d’un système politique imposé, non celle d’un enracinement souverain reconnu par la majorité autochtone.

On peut avoir aimé un lieu. On peut y avoir grandi. On peut en garder une fidélité charnelle. Mais l’histoire distingue entre attachement et légitimité.

Dire « chez nous » suppose une continuité de souveraineté, un consentement partagé, une égalité de statut. Or l’Algérie coloniale reposait sur une dissymétrie fondamentale entre colons citoyens et indigènes sujets. Cette dissymétrie invalide, sur le plan historique, toute revendication d’appartenance politique exclusive.

La mémoire peut demeurer. Le regret peut subsister. Mais la souveraineté, elle, ne se partage pas rétroactivement.

Non, Robert Ménard, vous n’avez jamais été chez vous.

Personne ne vous a jamais invité.

*Auteur, anthropologue et historien

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