Direct Live Search
Search

Ce que la foggara doit aux femmes du Touat

Dr. Ouaret Ladjouze Manel, maître de conférences en architecture à l'université de Béjaïa, livre les résultats d’une enquête de terrain sur la foggara et les femmes du Touat.

Ce que la foggara doit aux femmes du Touat
La foggara est un système hydraulique ancestral / Source image : DR pour TSA
Dr Manel Ouaret Ladjouze
Durée de lecture 8 minutes de lecture
Clock 8 minutes de lecture

CONTRIBUTION. Le soleil décline sur les ruelles ocres de Bouda, une commune d’Adrar. Dans la pénombre naissante, quelques femmes âgées sont assises devant leurs portes, et les enfants courent et jouent, comme chaque soir.

Haja Meriem, quatre-vingts ans passés, m’accueille avec des dou’as et une louange à Allah, « O Allah, j’attends de Toi la délivrance, Seigneur, et je l’espère par Ta miséricorde ». Sa voix, encore assurée, porte la mémoire d’une
vie entière passée à irriguer, désherber et cueillir dans la palmeraie de Bouda.

A lire aussi : Inscription à la vaccination anti-Covid : prenez rendez-vous en ligne

Elle n’y va plus, car ses jambes ne le lui permettent plus. Jadis, elle arrivait à monter les palmiers. Ce qu’elle regrette, ce n’est pas seulement de ne plus pouvoir le faire. C’est de voir les gestes liés à la foggara se perdre, sans personne pour les reprendre. « Les jeunes filles n’aiment plus faire ça maintenant, ça a changé ! », me confie-t-elle. Elle voudrait que ses filles, ses petites-filles, et ses belles-filles retournent au champ à sa place.

C’est pour comprendre ce qui empêche, aujourd’hui, cette transmission, et ce qu’il faudrait pour que les femmes du Touat retrouvent les moyens de leur autosuffisance liée aux foggaras, que je suis partie sur le terrain, en mai 2026, à la rencontre de trois femmes, trois âges, trois rapports à ce même travail : la mémoire qui s’éteint chez Haja Meriem, la transmission encore vive mais fragile chez l’une, le geste technique encore pleinement pratiqué chez l’autre, mais dans une précarité qui dit, déjà, combien cet équilibre est incertain.

A lire aussi : Algérie : révélations glaçantes sur le drame du bus de Oued El Harrach

La foggara : l’eau mesurée et le temps compté

La foggara est un système hydraulique ancestral : un tunnel incliné qui capte l’eau souterraine et l’achemine par gravité jusqu’à la palmeraie.

Autour d’Adrar, ces galeries irriguent selon un calendrier de partage de l’eau appelé Kyal elma, « la mesure de l’eau », transmis oralement.

A lire aussi : Caricatures : de Chirac à Macron, comment la position de la France a évolué

En 2018, l’UNESCO a inscrit ces savoirs et savoir-faire des mesureurs d’eau des foggaras ou aiguadiers du Touat-Tidikelt sur la Liste du patrimoine immatériel nécessitant une sauvegarde urgente ; signalant déjà, à l’époque, un manque de transmission entre jeunes et aînés.

Le déclin est alarmant : dans la seule zone de Zaouiet Kounta (Adrar), le nombre de foggaras en service est passé de 160 en 1960 à seulement 37 aujourd’hui (Remini et Kentaoui, 2018).

Fig 1 : Foggara de Armoul à Tamentit. Source : Dr. Boutadara Y. 2017

Ce travail lié à l’eau de la foggara, je l’ai vu de mes propres yeux à Tamentit. Une femme, la trentaine avancée, non encore mariée, hésite longuement avant d’accepter de me parler.

Puis elle me montre, le visage caché et avec une précision que je n’oublierai pas, le geste quotidien de son travail : ouvrir la seguia, distribuer l’eau dans les tranchées creusées à la bêche entre les rangs.

En été, c’est aussi elle qui ramasse les dattes dans la palmeraie, trie et vanne les épis de blé : une partie sera mangée, l’autre mise de côté comme semence pour la prochaine moisson.

Puis, en attendant que l’eau infuse la terre, elle désherbe et cueille les ingrédients du quotidien : oignons, carottes, lentilles, henné, etc. Elle reste ainsi jusqu’à onze heures, quand la chaleur devient trop forte, avant de rentrer avec un petit couffin de sa cueillette journalière.

Ce partage des tâches n’a rien d’anecdotique : au Touat, la culture du blé relève principalement des hommes, la femme n’intervenant qu’à la moisson et au nettoyage. En contrepartie, c’est à elle que revient tout le reste ; la cueillette des plantes médicinales le long des séguias, l’entretien des cultures légères (tomate, menthe). Ce geste, aussi précis soit-il, ne suffit pourtant pas à faire d’elle une actrice de la décision collective qui organise, en amont, la répartition de cette même eau.

Fig.2 : Jeune femme en train de creuser des tranchées pour la distribution de l’eau de la seguia, Tamentit, Mai 2026

Cette gestion repose sur la Djemaâ, assemblée des ayants droit qui décide des priorités d’entretien, des budgets de curage et tranche les litiges.

Chaque été, un expert mandaté diagnostique l’état des galeries ; la Djemaâ répartit ensuite les contributions, en travail, en argent ou en nature. L’État (Observatoire de la Foggara, Direction de l’hydraulique) n’intervient qu’en accompagnement, tandis que la souveraineté sur l’eau reste entière entre les mains de la Djemaâ.

Pour analyser la place des femmes dans ce système, j’ai mobilisé le cadre théorique de l’économiste américaine Elinor Ostrom, première femme à recevoir le prix Nobel d’économie, en 2009, pour ses travaux sur la gouvernance des biens communs (Governing the Commons, 1990).

Contre l’idée reçue selon laquelle une ressource partagée est vouée à l’épuisement faute de propriétaire unique, elle a montré, à partir de dizaines de cas de terrain, que des communautés parviennent à gérer durablement l’eau, les forêts ou les pâturages qu’elles se partagent, à condition de réunir certaines conditions : une reconnaissance claire des droits des usagers, une participation effective de ceux-ci aux décisions collectives, une surveillance et des sanctions adaptées, et une organisation en plusieurs échelons imbriqués plutôt que pilotée d’en haut.

Deux entretiens m’ont permis de vérifier, sur le terrain, si ces conditions se retrouvent dans la gouvernance de la foggara, et la place qu’y occupent les femmes : celui du Dr Boutadara Youcef, chercheur à l’université d’Adrar en hydraulique et ancien directeur de l’Observatoire de la foggara, le questionnant sur les domaines du fonctionnement du système, l’autosuffisance des femmes, leur implication réelle, et l’urgence de documenter une mémoire orale en voie de disparition.

Le deuxième entretien est celui de Diagne Marie Diaw, doctorante à l’Université Gaston Berger du Sénégal, spécialiste de la gouvernance de l’eau et du genre dans le bassin du fleuve Sénégal, qui offre un regard comparatif. À chaque étape de cet article, ces deux voix et la grille d’Ostrom se répondent.

Fig. 3 : À gauche, Dr Boutadara à l’intérieur d’une galerie de foggara à Amguid à Adrar, 2025. À droite, Diagne lors des échanges communautaires avec les femmes du village de la Vallée du Fleuve au Sénégal, 2026.

1. Un droit reconnu, un exercice délégué

Au Touat, Dr Boutadara Y. est formel : la femme dispose d’un droit de propriété plein et légalement garanti sur la terre et l’eau, hérité et consigné dans le Zmam, le registre foncier de la foggara. Mais elle exerce ce droit par délégation ; les réunions de la Djemaâ, où se décident les priorités d’entretien et les budgets de curage, restent l’affaire des hommes. Un Wakil (mari, fils, frère ou personne de confiance) porte sa voix et transmet ses décisions, sans pouvoir toutefois aliéner ses parts sans son accord explicite.

Au Sénégal, Diagne décrit une situation presque inversée. Le cadre légal, la Loi 64-46 du 17 juin 1964 relative au domaine national, consacre en théorie un principe d’égalité d’accès à la terre pour l’ensemble des citoyens.

Mais la réalité du terrain reste régie par des logiques coutumières patrilinéaires : la propriété et l’héritage foncier s’effectuent prioritairement de père en fils, et les délibérations locales favorisent majoritairement les hommes.

Les femmes se voient ainsi rarement affecter des titres fonciers à titre individuel, et cultivent, avec des moyens précaires, sur de petites parcelles secondaires, sans accès aux nouvelles technologies agricoles dont disposent les hommes.

Cet écart traduit l’éloignement des femmes des instances de choix collectif. C’est très précisément ce que la grille d’Ostrom désigne comme le principe des dispositifs de choix collectif : le droit, pour ceux qui dépendent d’une ressource, de participer à l’élaboration des règles qui la gouvernent. Au Touat, ce principe existe sur le papier, mais son exercice direct est bloqué par la coutume. Au Sénégal, c’est le droit lui-même qui peine à devenir effectif, malgré la loi. Dans les deux cas, le même maillon de la chaîne d’Ostrom fait défaut.

2. Une autonomie individuelle, sans organisation collective

Au Touat, Dr Boutadara est clair sur ce point : la femme ne sort pas du périmètre de sa terre et de son eau. Elle gère sa parcelle, dispose librement de ses récoltes (vente ou usage personnel), mais aucune organisation collective de femmes n’existe autour de la foggara, comparable à ce que documente Diagne au Sénégal.

Diagne, de son côté, décrit une dynamique inverse : en l’absence d’intégration dans la gouvernance traditionnelle de l’eau, les femmes sénégalaises se sont d’abord tournées vers des ONG et des centres de recherche comme ENDA Pronat, CICODEV ou l’IPAR (Initiative Prospective Agricole et Rurale), pour se former au plaidoyer foncier et peser sur les décisions collectives.

Mais c’est surtout à l’échelle villageoise, au sein des Groupements de Promotion Féminine (GPF), qu’elles ont transformé cet appui en pouvoir de négociation. Organisées en collectif, elles obtiennent l’affectation de « blocs maraîchers » auprès des conseils municipaux, et y instaurent leurs propres règles de gestion de l’eau, tours d’irrigation, corvées d’entretien, achat groupé de carburant pour la motopompe commune.

Ostrom (1990) insiste sur ce qu’elle appelle les structures emboîtées ; c’est-à-dire que le commun résilient s’organise par couches, de la parcelle individuelle jusqu’aux instances qui arbitrent l’ensemble, chaque échelon relayant le suivant.

Au Sénégal, l’absence de place dans la gouvernance formelle a produit exactement cet échelon intermédiaire manquant ; le GPF, appuyé par les ONG, fait le lien entre la femme isolée sur sa parcelle et l’instance municipale qui décide de l’eau et de la terre.

Au Touat, cette même absence n’a pour l’instant donné naissance à aucun échelon équivalent, l’autonomie reste individuelle, parcelle par parcelle, sans relais qui la fasse remonter jusqu’à la Djemaâ.

3. Le maillon économique

Au Touat, la femme dispose librement du fruit de son travail ; elle vend ou garde ses récoltes selon ses besoins. Mais cette autonomie économique reste individuelle. Dr Boutadara ne mentionne aucune structure collective, coopérative ou groupement qui permettrait aux femmes de mutualiser leurs revenus ou leur production.

Au Sénégal, Diagne décrit une tout autre échelle d’organisation. Les femmes y pratiquent la tontine, la Natt en wolof ; des groupes de cinq se cotisent, chacune y versant ce qu’elle gagne de ses cultures ; au bout d’un an, chacune récupère la somme cumulée, réinvestie en or, en terrain ou en matériaux de construction.

À cela s’ajoutent des activités diversifiées comme la vannerie, l’agro-transformation artisanale, la cosmétique à base d’essences locales, l’élevage, etc., qui élargissent la source de revenu bien au-delà de la seule parcelle agricole.

Ici, Ostrom rappelle qu’un commun ne tient dans la durée que si ses règles restent cohérentes avec les conditions et les besoins réels de ceux qui en vivent.

Au Touat, la femme est libre de son revenu individuel, mais seule ; rien, dans l’organisation actuelle, ne transforme cette liberté en levier économique durable. Au Sénégal, cette même liberté individuelle s’est doublée d’un outil collectif « la tontine » qui transforme un revenu dispersé en capital cumulé et réinvesti. C’est précisément ce maillon collectif qui, au Touat, reste à construire.

4. La transmission des savoirs

À Tamentit, Naima trie le blé avant de le souffler, quand je m’assois près d’elle. Ses mains n’interrompent pas leur geste, et sa voix s’élève, une louange dédiée au Prophète (que le salut soit sur lui), le même chant, presque, que celui de Haja Meriem à Bouda. Ce savoir, elle l’a appris enfant aux côtés de sa propre mère, sur la terre de son père, sans qu’on ne le lui enseigne formellement. Aujourd’hui, c’est à sa fille de huit ans qu’elle le transmet à son tour, l’amenant avec elle dans les champs les jours sans école.

Diagne décrit une transmission différente dans sa forme, mais construite sur le même principe : au Sénégal, les femmes reprennent les chants et incantations de leurs grands-mères, pour la protection et l’abondance des récoltes, et font des offrandes avant les cultures et les semailles. Une femme enceinte de son premier enfant, par exemple, n’ira pas aux champs, de crainte d’y porter la poisse ; une interdiction qui existe aussi chez les hommes avant la pêche.

Les règles informelles et les mécanismes de transmission culturelle chez Ostrom comptent autant que les textes écrits pour la durabilité d’un commun ; ils forment une forme de mémoire collective qui maintient la cohésion entre générations d’usagers. Ici, le savoir ne se transmet ni par l’école, ni par un enseignement formel, mais par la présence répétée d’une génération à l’autre, gestes, croyances et chants confondus.

Chez Naima comme chez les femmes du fleuve Sénégal, ce fil tient encore, mais il ne tient qu’à la présence physique de la mère aux côtés de la fille et aux champs. Rien ne garantit qu’il résistera à l’exode, à l’école, ou simplement au désintérêt des jeunes générations que déplorait déjà Haja Meriem.

Fig.4 : L’auteure et Naima dans sa propriété à Tamentit en train de trier les épis de blé. Mai 2026.

La leçon transférable

Interrogée sur ce qu’elle transmettrait, à partir de son terrain sénégalais, à un système comme celui des foggaras du Touat algérien, Diagne ne parle ni de loi ni de réforme institutionnelle. Elle parle de formation et de confiance.

Selon elle, les femmes sont intelligentes et capables de s’adapter rapidement, car avec très peu de moyens, elles savent déjà tirer profit et revenu de leur travail. Ce qu’il leur faut, dit-elle, c’est être formées d’abord par d’autres femmes déjà expérimentées, et être impliquées dans les nouvelles technologies liées à l’agriculture et à l’eau.

C’est une recommandation qui, mise bout à bout avec tout ce que ce terrain m’a montré : l’autonomie de la femme du Touat sur sa parcelle et son eau, mais son absence de la Djemaâ et le geste technique intact de la jeune femme de Tamentit, mais exercé dans la précarité.

Le fil de la transmission orale qui tient encore chez Naima, mais ne tient qu’à un fil ; et la tontine sénégalaise, qui montre ce qu’une organisation collective peut faire d’un savoir-faire individuel, dessine un même constat, celui qu’Ostrom aurait sans doute posé en premier.

Ce qui manque au Touat, ce n’est ni le droit, ni la compétence, ni même la volonté, c’est l’organisation ! Les femmes qui irriguent, désherbent et transmettent la palmeraie depuis des générations n’ont, pour l’instant, aucun espace collectif où faire de leur travail dispersé une force reconnue. Tant qu’elles ne s’organiseront pas elles-mêmes autour de cette ressource vitale qu’est l’eau, leur savoir continuera de s’éteindre, palmier après palmier, comme s’éteint peu à peu la mémoire de Haja Meriem.

Ce terrain pose ainsi une double urgence, indissociable l’une de l’autre. La première est patrimoniale ; les savoirs que portent Haja Meriem, Naima et les femmes de Tamentit constituent un patrimoine matériel et immatériel non moins menacé que la foggara elle-même, et son classement par l’UNESCO en 2018 ne suffira pas à l’écarter du même sort si rien ne vient documenter, inventorier et transmettre ce que ces femmes savent avant que leur génération ne disparaisse.

La seconde est organisationnelle ; l’autosuffisance des femmes du Touat ne dépend pas d’un droit supplémentaire à leur accorder, elles en disposent déjà, mais d’une structure qui leur fait encore défaut, capable de transformer leur travail individuel en force reconnue au sein de la gouvernance de l’eau.

Ces deux urgences se rejoignent en une seule, par la reconnaissance dans le geste de la femme qui irrigue, trie ou transmet, d’une puissance à la fois sociale, identitaire et, à terme, économique, et documenter, classer et conserver les systèmes hydrauliques ancestraux autour desquels cette puissance pourra s’organiser.

*Manel Ouaret Ladjouze est Maître de Conférences en architecture à l’Université Abderrahmane Mira de Béjaïa.

Architecte qualifiée en Patrimoine, et membre de la candidature de la Chaire UNESCO pour la protection et la sauvegarde des Foggaras, ses recherches portent sur le patrimoine architectural berbéro-islamique et les systèmes hydrauliques traditionnels algériens.

Pour cette enquête de terrain, elle a mené deux entretiens croisés : Le premier avec Diagne Marie Diaw, doctorante en sociologie à l’Université Gaston Berger (UGB, Saint-Louis), spécialisée en gouvernance de l’eau, genre et justice climatique.

Membre du réseau WWDN (Women in Water Diplomacy Network) et du programme de mentorat RWSN, elle est lauréate de l’initiative « Voix du fleuve, voie de la paix » (IPAR / Geneva Water Hub). Ses travaux portent sur la diplomatie de l’eau inclusive et l’autonomisation des femmes dans le bassin du fleuve Sénégal.

Le second avec le Docteur Boutadara Youcef, chercheur en hydraulique à l’université d’Ahmed Draya d’Adrar et ancien directeur de l’Observatoire de la foggara.

Important : Les tribunes publiées sur TSA ont pour but de permettre aux lecteurs de participer au débat. Elles ne reflètent pas la position de la rédaction de notre média.

Lien permanent : https://tsadz.co/a0wso

TSA +