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Algérie, la science debout : réponse à la pétition de François-Xavier Bellamy

Dans cette tribune, Farid Belkadi, historien et anthropologue, décrypte l’opposition du député François-Xavier Bellamy d’ouvrir Erasmus+ à certains pays du sud de la Méditerranée dont l’Algérie

Algérie, la science debout : réponse à la pétition de François-Xavier Bellamy
Algérie, la science debout : réponse à la pétition sur Erasmus+ de François-Xavier Bellamy. / DR
Ali Farid Belkadi
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TRIBUNE. Cet article est en réponse à la pétition de François-Xavier Bellamy : Le député européen explique au « Point » les raisons de son opposition à l’extension du programme européen Erasmus+ à certains pays du sud de la Méditerranée. Si la polémique n’a pas encore totalement pris, elle ne devrait pas tarder à enfler.

La Commission européenne, par la voix de sa vice-présidente Kaja Kallas, voudrait étendre Erasmus + aux pays du pacte pour la Méditerranée.

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Ce programme, qui facilite les échanges universitaires au sein de l’Europe, ainsi que le séjour de stagiaires, d’apprentis ou d’enseignants, serait ainsi ouvert à dix nouveaux pays, dont l’Algérie, les territoires palestiniens ou encore la Syrie.

François-Xavier Bellamy, chef de file des députés Les Républicains (LR) au Parlement européen, s’y oppose et lance avec Céline Imart, une agricultrice, elle aussi députée européenne LR, une pétition.

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François-Xavier Bellamy le petit soldat de Jules Ferry

Un mythe durable, entretenu par une opinion républicaine complaisante, fait de Jules Ferry le père de l’école, en France et dans les colonies françaises.

Alors que J. Ferry, fondateur de la gratuité de l’enseignement primaire, ordonnée le 16 juin 1881, à l’intention des petits enfants français, interdisait aux petits enfants colonisés l’accès à l’école : « Gardons-les (à l’école) disait-il, jusqu’à l’âge de 14 ans, c’est assez, bien assez puisque nous ne voulons pas leur rendre familiers nos beaux programmes d’enseignement primaire, que nous ne voulons leur apprendre ni beaucoup d’histoire, ni beaucoup de géographie, mais seulement le français, le français avant tout, le français et rien d’autre ».  (Jules Ferry cité par M.C. Duchet. Les Temps Modernes, N° 123, mars/avril 1956).

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Cette citation, essentielle, révèle l’hypocrisie fondatrice du projet colonial français. Le mythe de Jules Ferry, présenté comme « instituteur de la République », dissimule un autre visage : celui du législateur de l’inégalité.

Sous le masque de la gratuité et de la morale laïque, il instaura en réalité une ségrégation intellectuelle. L’école républicaine, en métropole, formait des citoyens ; dans les colonies, elle formait des sujets. La fameuse « mission civilisatrice » n’était qu’une pédagogie de la soumission. Ferry ne voulait pas instruire l’Algérien, mais le dresser à comprendre l’ordre du maître.

L’instruction coloniale fut ainsi une machine à fabriquer l’ignorance contrôlée, calibrée pour empêcher toute ascension sociale. En limitant le savoir à la langue, on empêchait la pensée. Le français devenait non un instrument de culture, mais un outil de docilité.

Ce passage, cité par M.-C. Duchet dans Les Temps Modernes (n° 123, mars-avril 1956), détruit l’auréole du « père de l’école ». Jules Ferry fut bien le père de deux écoles : l’une pour l’émancipation des enfants français, l’autre pour la domestication des enfants colonisés. L’histoire officielle n’a retenu que la première. L’Algérie, elle, en a subi la seconde.

François-Xavier Bellamy incarne, sous des formes policées, la même logique que Jules Ferry : celle d’une hiérarchie morale du savoir où l’Europe s’érige en modèle unique et le Sud en élève surveillé.

Jules Ferry, au XIX siècle, justifiait la colonisation par la prétendue « mission civilisatrice » de la France. Bellamy, au XXI, réactive cette même croyance en refusant d’ouvrir Erasmus+ aux pays du Sud méditerranéen. L’un interdisait aux enfants colonisés d’apprendre « trop », l’autre récuse leur droit d’apprendre avec.

Dans les deux cas, le savoir devient frontière : pour Ferry, on le rationne ; pour Bellamy, on le verrouille. Tous deux défendent une Europe repliée sur son monopole intellectuel, confondant universalisme et exclusion. L’Algérie, naguère privée d’école, se voit aujourd’hui déniée de partenariat ; mais sa réponse reste la même : bâtir sa propre école du monde. 

Bellamy ou l’obscur pédagogue de l’exclusion

François-Xavier Bellamy, né en 1985, philosophe médiatique et député européen issu des Républicains, préside aujourd’hui la délégation du Parti populaire européen (PPE) à Strasbourg. Son discours, d’allure professorale, oppose la prétendue grandeur de la civilisation européenne à l’altérité qu’il redoute. Après avoir publié Les Déshérités et Demeure, il s’improvise gardien d’une identité continentale menacée par la diversité du monde.

Dernière illustration de cette crispation : sa pétition contre l’extension du programme Erasmus+ à dix pays du Sud de la Méditerranée, dont l’Algérie, la Palestine et la Syrie.

Bellamy y voit un « détournement » du programme européen et un risque de dilution de l’esprit d’Erasmus. La Commission européenne, par la voix de Kaja Kallas, avait proposé cette ouverture pour favoriser la circulation du savoir, l’échange universitaire et la compréhension mutuelle. Bellamy y répond par le refus, au nom d’une Europe réduite à une forteresse intellectuelle.

Ce geste, présenté comme pragmatique, trahit surtout une vision fermée et hiérarchique de la connaissance : l’Europe penserait, les autres écouteraient. L’Algérie, quant à elle, n’a jamais demandé l’aumône d’un accès à Erasmus. Elle a bâti, depuis 1962, un système d’enseignement supérieur fondé sur la dignité, la patience et l’autonomie intellectuelle.

La science debout

À la veille de l’indépendance, l’Algérie comptait à peine 3 000 étudiants, confinés dans trois établissements. Six décennies plus tard, plus de 1,8 million fréquentent les amphithéâtres de 70 universités et centres universitaires. Le pays a transformé une société privée d’école en une nation d’étudiants, sans copier les modèles importés. Chaque diplôme délivré est un acte de libération différée, une réponse silencieuse à l’histoire coloniale.

La marche vers la connaissance

L’adoption du système LMD (Licence–Master–Doctorat) au début des années 2000 a permis la diversification de la recherche. Plus de 600 filières de master et 50 000 doctorants alimentent chaque année la formation d’une nouvelle élite intellectuelle. Les soutenances, environ 3 000 par an, s’appuient sur 30 000 enseignants-chercheurs dont plusieurs milliers de professeurs titulaires et de directeurs de recherche répartis dans les grands centres nationaux (CDTA, CRAAG, CRAPC, etc.).

Ce développement n’est pas un simple indicateur statistique : il illustre la persistance d’un idéal. L’Algérie n’a pas seulement ouvert des universités ; elle a rouvert la possibilité de penser librement après un siècle d’amputation culturelle.

Les médecins, ambassadeurs du savoir algérien

La médecine algérienne, héritière d’un enseignement rigoureux, est devenue l’un des symboles de cette réussite. Plus de 15 000 médecins formés en Algérie exercent aujourd’hui en France, intégrés dans les hôpitaux les plus exigeants. Leur présence ne relève ni de la charité ni du hasard, mais de la compétence. Ils n’ont eu besoin ni de l’aval d’un parti européen ni de l’opinion d’un député pour exercer. Leur seul passeport est celui du savoir.

Ces praticiens sont la preuve tangible que la formation algérienne peut rivaliser avec les standards occidentaux sans s’y soumettre. Leur réussite est une réfutation vivante de l’argument de Bellamy : la qualité ne vient pas du Nord, mais du travail.

Le rayonnement scientifique d’un pays debout

L’Algérie se classe aujourd’hui deuxième en Afrique du Nord et quatrième sur le continent pour le nombre de publications indexées dans Scopus. Ses chercheurs contribuent activement aux grands domaines de la recherche contemporaine : énergies renouvelables, IA, santé, climat, ressources hydriques, patrimoine. Cette vitalité s’enracine dans une conviction profonde : la science ne s’importe pas, elle se cultive.

Loin des modèles eurocentriques, les universités algériennes développent leurs propres réseaux Sud–Sud, multipliant les partenariats avec la Chine, la Turquie, la Russie, le Qatar et l’Union africaine. La connaissance circule sans dépendre du bon vouloir de Bruxelles.

Vers une souveraineté scientifique

Les obstacles persistent : financement limité, bureaucratie pesante, visibilité internationale encore fragile. Mais les solutions sont à portée de main :
renforcer les budgets récurrents, créer un fonds souverain de la recherche, valoriser les revues algériennes indexées, et ouvrir les bases de données nationales.

L’Algérie dispose de la ressource essentielle — la matière grise — pour bâtir une science indépendante, tournée vers la justice cognitive et la transmission universelle.

Ce pays, né d’une révolution, mène aujourd’hui une révolution silencieuse de la connaissance. Là où Bellamy dresse des murs, l’Algérie érige des laboratoires. Là où l’Europe doute d’elle-même, elle choisit de croire en l’esprit.

La revanche des intelligences libres, le savoir n’a pas de douanes

La science n’est ni une frontière ni un privilège. Elle est la respiration de l’universel, un bien commun sans propriétaire. Ceux qui, comme Bellamy, voudraient en restreindre l’accès oublient que les civilisations se sont toujours élevées par l’échange.

L’Algérie n’attend pas qu’on l’invite à la table d’Erasmus+ ; elle a déjà dressé la sienne.

La patiente ascension du savoir algérien

Dans les universités d’Alger, d’Oran, de Constantine et de Tamanrasset, des générations entières de chercheurs, d’ingénieurs et de médecins travaillent dans des conditions souvent précaires, mais avec une conviction inébranlable : la recherche algérienne ne copie plus, elle propose. Chaque publication, chaque innovation, chaque découverte est une pierre ajoutée à l’édifice d’une souveraineté scientifique assumée.

Le continent du savoir algérien

L’Algérie ne cherche pas une place dans l’Erasmus des autres. Elle bâtit son propre continent du savoir, nourri de mémoire, d’effort collectif et d’une foi tranquille dans la capacité humaine de comprendre. Ce projet n’imite pas, il crée.

La réponse du travail et de la lumière

Aux nostalgiques d’une Europe exclusive, l’Algérie oppose la seule arme qui vaille : la volonté de comprendre. Ce n’est pas un slogan, mais une méthode. La nation qui fut jadis réduite au silence par la force répond désormais par la rigueur de ses chercheurs, la patience de ses enseignants et la précision de ses savants.

L’histoire des peuples ne s’écrit pas seulement avec des armes ou des traités, mais avec la pensée. Et dans ce combat pacifique pour la vérité, l’Algérie avance debout, sûre que la lumière ne vient de personne, sinon de l’intérieur.

NOTA :

Voici une liste non exhaustive de chercheurs algériens nés en Algérie, dont les travaux reconnus dans le monde ont eu une portée internationale dans les domaines scientifiques, technologiques et académiques.

Chacun, à sa manière, porte la preuve que la formation et l’intelligence algériennes n’ont pas eu besoin de programmes importés ni d’Erasmus+ pour atteindre la reconnaissance mondiale.

Leur trajectoire unit le travail à la foi, la patience à la mémoire, et leur réussite demeure la réponse la plus claire à la spoliation du savoir que d’autres siècles avaient voulu imposer. Avec nos excuses pour ceux qui ne sont pas cités.

Yasmine Belkaïd, immunologiste. Spécialiste mondiale du microbiote et des défenses immunitaires, directrice de recherche aux États-Unis (NIH), puis présidente de l’Institut Pasteur à Paris.

Malik Maaza, physicien. Titulaire de la chaire UNESCO de nanosciences, ses recherches sur la photonique et les matériaux quantiques lui ont valu des distinctions mondiales.

Belgacem Haba, ingénieur-inventeur. Chercheur en micro-électronique à Silicon Valley, il détient plus de 1500 brevets, dont plusieurs brevets-clés pour la miniaturisation des puces informatiques.

Faïrouz Malek, physicienne des particules. Chercheuse au CNRS et au CERN, participante à la découverte du boson de Higgs, membre de l’Académie africaine des sciences.

Yasmine Amhis, physicienne expérimentale au CERN, spécialiste des désintégrations de mésons B, prix Jacques-Herbrand de l’Académie des sciences.

Noureddine Melikechi, physicien des lasers, ancien doyen du Delaware State University College of Sciences, collaborateur du programme Mars Rover de la NASA.

Khaled Louahlia , biologiste, pionnier de la cryoconservation du sperme animal et de la biodiversité génétique, professeur à l’université de Constantine.

Noureddine Benkhettou, mathématicien, spécialiste mondial des équations différentielles et intégrales, auteur d’une œuvre prolifique citée dans les bases Scopus et Springer.

Mokhtar Hocine, biologiste, chercheur sur les biopolymères, les enzymes et les matériaux biodégradables.

Samir Bouakouir, chercheur en génétique moléculaire et maladies rares, responsable d’équipe au CHU Necker à Paris.

Par Ali Farid Belkadi*

*Histoire/Anthropologie

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