
Son nom est intimement lié au retour de Mohamed Boudiaf en Algérie, en janvier 1992, et à l’interruption du processus électoral qui avait vu le Front islamique du salut (FIS), parti dissous, arriver largement en tête du premier tour des législatives de décembre 1991.
Ali Haroun, avocat, ancien responsable de la Fédération de France du FLN et membre du Haut Comité d’État (HCE), est décédé ce samedi à l’âge de 99 ans, a annoncé la Télévision algérienne.
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Ali Haroun, l’homme qui a traversé plusieurs des grandes péripéties de l’histoire algérienne
Avec sa disparition s’éteint sans doute l’un des derniers grands témoins directs de cette séquence de l’histoire contemporaine et mouvementée du pays. Il faisait, en effet, partie de cette génération de responsables qu’une certaine opposition désignait sous le vocable de « janviéristes », en référence aux acteurs de l’interruption du premier processus électoral pluraliste du pays en janvier 1992.
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Une décision dont il a toujours défendu le bien-fondé, mais dont les conséquences politiques et humaines ont durablement marqué l’Algérie. Elles continuent même par certains aspects à imprégner la vie politique du pays.
« L’État n’a pas communiqué et, de plus, l’Algérie communique mal. C’est pourquoi nous avons été très mal compris à l’étranger. Et surtout, ce qui ne nous a pas été pardonné, c’est l’arrêt du processus électoral début janvier 1992. Dans certains pays du Moyen-Orient – il faut le dire – qui soutenaient à l’époque les intégristes islamistes ; et en Europe, on refusait de comprendre qu’il était essentiel d’arrêter ce processus, même s’il était antidémocratique », disait-il un jour dans un entretien.
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Homme de droit au style raffiné, militant de la première heure de la guerre de Libération nationale, Ali Haroun aura traversé plusieurs des grandes péripéties de l’histoire algérienne, de la lutte contre le colonialisme français à l’interruption du processus électoral en passant par les crises politiques qui ont émaillé le lendemain de l’indépendance et le Hirak.
Ali Haroun : de la guerre de Libération aux procès
Né en 1927 à Bir Mourad Raïs, sur les hauteurs d’Alger, dans une famille originaire de Kalaâ des Beni Abbès, près d’Ighil Ali, dans la wilaya de Béjaïa, Mohamed Ali Haroun fait ses études primaires et secondaires dans la capitale avant de rejoindre la France, à la fin des années 1940, pour y étudier le droit.
Il obtient sa licence à la Sorbonne, puis le certificat d’aptitude à la profession d’avocat et un doctorat d’État. De retour au pays, il s’engage au FLN dès le début de la révolution et collabore avec Abane Ramdane pour le lancement du journal « Résistance » qui deviendra « El Moudjahid».
À partir de la fin de 1957, il rejoint la France. En mars 1958, il est nommé responsable politique de la Fédération de France du FLN, où il s’occupe notamment de la défense des militants et de la collecte des aides au front.
Devenu membre du Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA), entre 1960 et 1962, Ali Haroun est élu député d’Alger à l’Assemblée constituante, où il siège de 1962 à 1963. Pas pour longtemps puisque la rupture intervient rapidement.
Opposé à Ahmed Ben Bella, premier président de l’Algérie indépendante, et à la Constitution défendue par celui-ci, il figure parmi les 21 élus qui appellent à ne pas l’adopter. Il se retire alors de la vie politique et reprend son activité d’avocat.
Durant les années 1960 et 1970, Ali Haroun se distingue ainsi dans plusieurs procès politiques. Parmi les affaires qui ont marqué son parcours figure notamment la défense du MDRA (mouvement démocratique pour le renouveau algérien), organisation fondée par Krim Belkacem et Slimane Amirat.
Un jour, dans un entretien consacré notamment à son livre « L’Été de la discorde », Ali Haroun revenait sur la condamnation à mort par contumace de Krim Belkacem et sur la publication, dans le quotidien La République, d’un appel invitant les Algériens à exécuter la sentence.
Il dénonçait une démarche qu’il considérait comme un véritable appel au meurtre, émanant d’un journal se faisant le porte-parole du parti unique, en l’occurrence le FLN.
Cette affaire illustre aussi la distance qu’il avait prise avec ce parti. Pour lui, tout comme pour Boudiaf qui le dira plus tard, le Front de libération nationale historique avait cessé d’exister avec la scission de juin 1962.
Il refusait que le parti au pouvoir s’approprie l’héritage du mouvement de libération, comme il le répétera sans cesse depuis. Malgré un riche passé militant et son expérience d’avocat, Ali Haroun demeure cependant longtemps loin des feux de la rampe. Est-ce peut-être à cause de sa réserve et la place qu’il occupait dans les équilibres politiques de l’époque, lui homme de dossiers et de convictions ?
Son rôle dans le retour de Boudiaf en Algérie
Il faut attendre en tous cas la fin des années 1980 et l’ouverture politique qui suit les événements du 5 octobre 1988 pour le voir revenir au premier plan.
Après l’instauration du pluralisme politique en 1989, il participe à la création de la Ligue algérienne des droits de l’Homme (LADH), avant d’être nommé, en juin 1991, ministre délégué aux Droits de l’Homme dans le gouvernement de Sid Ahmed Ghozali. Cette fonction le place au cœur d’une période particulièrement tendue.
Lui, homme de droit se doit de convaincre l’opinion de la légalité des mesures prises à l’encontre des militants islamistes arrêtés dans la foulée de l’insurrection et internés dans les campas du sud.
Et si Ali Haroun a depuis été pris à partie par les militants islamistes, particulièrement depuis un moment sur les réseaux sociaux, c’est précisément à cause de cette séquence.
Mais c’est la crise de janvier 1992 qui va durablement associer son nom à l’une des décisions les plus controversées de l’histoire politique algérienne : la suspension du second tour des législatives après que le FIS dissous ait remporté un nombre confortable de sièges au premier tour.
Favorable à cette interruption, il est chargé de se rendre au Maroc pour tenter de convaincre Mohamed Boudiaf, dont il avait proposé le nom avec son ami Aboubakr Belkaid, d’accepter de rentrer en Algérie et de prendre la tête du Haut Comité d’État, mis en place le 14 janvier 1992, après la démission du président Chadli Benjedid.
Boudiaf finit par accepter. Son retour en Algérie suscite un immense espoir chez les jeunes notamment, mais de la défiance aussi auprès de la mouvance islamiste. Six mois plus tard, il est assassiné à Annaba, au cours d’une conférence qu’il présidait.
Une tragédie pour l’Algérie, mais aussi pour celui qui l’a convaincu de revenir au pays après un exil de plusieurs années. Une blessure dont il aura peine à se remettre.
« Je me sens en quelque sorte responsable de sa mort en ce sens qu’il m’avait reçu pour discuter de l’éventualité de son retour… Pendant des jours, je perdais le sommeil me posant la question sans cesse si j’avais bien fait d’aller le voir à Kénitra », confesse-t-il un jour.
Membre du HCE jusqu’en 1994, Ali Haroun restera ainsi associé à cette séquence. Jusqu’à la fin de sa vie. Il ne fera jamais amende honorable. Selon lui, la victoire du FIS risquait de conduire à l’instauration d’un État islamiste et à la remise en cause des libertés fondamentales en Algérie.
« La démocratie ne se limite pas à déposer un bulletin dans l’urne et à appliquer aveuglément le résultat, quel qu’il soit », soutenait-il, estimant que l’accession démocratique au pouvoir ne garantissait pas nécessairement le maintien des libertés.
En 1995, Ali Haroun participe, avec Redha Malek, à la fondation de l’Alliance nationale républicaine (ANR). Il ne retrouve cependant pas une place prépondérante dans la vie politique nationale. Il intervient par intermittence dans le débat public, notamment en 2002, lorsqu’il témoigne à Paris au procès en diffamation intenté par le général Khaled Nezzar contre Habib Souaïdia, auteur de « La Sale Guerre ».
Un livre se referme
Au fil des années, Ali Haroun se fait plus discret n’intervenant que rarement dans les médias ou de documentaires relatifs à la guerre de Libération et à l’histoire de la Fédération de France du FLN.
S’il reconnaît la force et le caractère inédit du Hirak populaire en 2019, Ali Haroun demeure attaché au respect des institutions et de la légalité.
Marqué par les traumatismes des années 1990, il privilégie une évolution institutionnelle qui éviterait, selon lui, un nouveau vide politique.
Cette position le distingue de ceux qui réclamaient une rupture plus profonde avec le système politique. Elle traduit aussi, en creux, la prudence d’un homme dont les convictions se sont forgées au contact des crises successives de l’Algérie indépendante. Comme d’autres acteurs politiques, il participe par la suite aux consultations engagées autour de la révision constitutionnelle par le président Abdelmadjid Tebboune, au cours desquelles il formule des propositions.
Parfait francophone, Ali Haroun laisse une œuvre prolifique centrée essentiellement sur l’histoire de la guerre de Libération. Il est notamment l’auteur de La Septième Wilaya. La guerre du FLN en France (1954-1962), publié en 1986, L’Été de la discorde (2000) ou encore Écrits et documents de la Fédération de France du FLN 1954-1962 (2021). Avec sa disparition se referme sans doute le livre des derniers grands témoins du HCE.