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Arabie saoudite : la nouvelle communication du Royaume pour soigner son image à l’extérieur

Dans un pays ultra-conservateur, la publication d’un décret royal fin septembre autorisant désormais les femmes à conduire a provoqué une mini-révolution. Réclamée depuis des décennies, la levée de cet archaïsme unique au monde a été saluée par la communauté internationale.

Libéralisation versus arrestations 

Il ne faut toutefois pas être dupe sur le sens donné à cette réforme. Car, en réalité, il s’agit moins d’une avancée pour les droits de la gente féminine que d’une nécessité économique. Cette interdiction faite aux femmes de prendre le volant représente un coût exorbitant pour l’Arabie saoudite, dans un contexte de baisse des recettes pétrolières.

La dépendance des femmes à une tierce personne (leur mari, leur frère, leur fils) pour pouvoir se déplacer a un impact sur la productivité au travail. En effet, il faut bien comprendre que le temps passé pour un mari ou un fils à faire le chauffeur réduit celui passé sur le lieu de travail. De plus, si de nombreuses familles avaient jusqu’à présent recours à un chauffeur, la crise économique a forcé les Saoudiens à revoir à la baisse leur train de vie.

Enfin, cette interdiction de conduire ne favorise pas l’entrée des femmes sur le marché du travail, ce qui coûte des milliards de dollars à l’économie. Selon une note de l’institut de recherche Capital Economics en date du 27 septembre dernier, la levée de l’interdiction de conduire faite aux femmes « pourrait avoir un impact économique important en augmentant la participation très faible des femmes à l’économie et en stimulant la croissance potentielle du PIB ».

Mohamed Bin Salmane, nouvel homme fort du Royaume 

Derrière ce coup politique et médiatique de Riyad se cache Mohammed Bin Salman, actuel prince héritier, et architecte de la transformation du Royaume amorcée il y a deux ans. Si la levée de cette interdiction est devenue une nécessité, cette annonce tombe aussi à pic pour faire oublier les arrestations d’une vingtaine de personnalités mi-septembre, comme celle du cheikh Salman al-Awdah, suivi par 14 millions de personnes sur Twitter.

« Il s’agit pour la plupart de personnalités publiques très différentes dont la caractéristique commune est qu’ils n’ont pas pris position dans la “crise qatarie” », explique dans Orient XXI, Stéphane Lacroix, chercheur au CERI (Centre d’études et de recherches internationales de Sciences Po), spécialiste de l’Arabie saoudite. Les arrestations d’opposants, principalement en lien avec la mouvance des Frères islamiques, ne sont toutefois pas nouvelles au sein du Royaume.

Alors que l’Arabie saoudite travaille depuis deux ans à une transformation de son modèle économique pour sortir du tout-pétrole, elle veut aussi gagner en respectabilité. Galvanisé par sa bonne entente avec la nouvelle administration américaine (avec un ré-alignement des États-Unis sur la politique anti-iranienne de Riyad), le Royaume cherche à occuper la scène mondiale.

Mieux, il cherche à se positionner comme garant de la stabilité et du développement régional. « Nous sommes une des plus grandes économies du monde. Nous sommes au milieu de trois continents. Changer en mieux l’Arabie saoudite veut dire qu’on aide la région et qu’on change le monde. C’est cela que nous essayons de faire ici. Et nous espérons avoir le soutien de tout le monde », a ainsi déclaré Mohammed Bin Salman, mardi 24 octobre, dans le cadre d’un forum sur les investissements organisé dans la capitale, selon des propos rapportés par The Guardian.

Devant un parterre d’investisseurs et de journalistes étrangers, il a annoncé la création d’une gigantesque zone économique qui sera établie au nord-ouest de l’Arabie saoudite, sur les bords de la mer Rouge. Un projet de développement à 500 milliards de dollars où les robots devraient être plus nombreux que les humains.

Riyad veut un « islam modéré »

Toutefois, cette annonce, largement commentée par la presse internationale, n’est peut-être pas la plus importante. Mohammed Bin Salman est allé plus loin en promettant un retour à un « islam modéré » au sein du Royaume. « En Arabie saoudite, et dans toute la région, la [sahwa] (qui signifie éveil, NDLR) s’est répandue depuis 1979 pour diverses raisons qu’on ne va pas rappeler ici maintenant. Mais nous n’étions pas comme ça. Nous allons simplement revenir à ce que nous étions avant, à un islam du juste milieu, modéré, ouvert sur le monde, l’ensemble des religions et l’ensemble des traditions et des peuples », a lâché le jeune prince.

Cette volonté de sortir le Royaume de son carcan religieux vise de prime abord à séduire la jeunesse saoudienne. « 70 % de la population saoudienne a moins de 30 ans et, franchement, nous n’allons pas passer 30 ans de plus à nous accommoder d’idées extrémistes et nous allons les détruire maintenant et tout de suite », a fait savoir le prince. Il faut évidemment ménager cette jeunesse qui évolue dans un pays en crise économique.

Mais le message est surtout un signal envoyé aux pays étrangers. Riyad veut réussir sa quête de « légitimation » et se défaire de sa réputation de pays géniteur de l’extrémisme religieux, et donc du terrorisme islamiste. Toutefois, l’argumentaire officiel ne doit pas occulter la véritable obsession du Royaume, celle de contrer l’expansionnisme de l’Iran chiite. Le choix de citer la date de 1979 comme point de départ de l’essor d’une réislamisation de la société n’est pas hasardeuse : elle fait référence à la révolution islamique de l’Iran, ennemi juré de Riyad.

Volonté expansionniste 

C’est d’ailleurs cette obsession de l’expansionnisme chiite qui a poussé le jeune prince héritier, également ministre de la Défense, à piloter une coalition militaire avec ses alliés du Golfe au Yémen en 2015.  La crainte de voir la rébellion houthiste d’obédience zaïdite (branche du chiisme), prendre le contrôle du pays, conduit alors Riyad à intervenir, et ce dans un contexte où le Royaume fait face à une diminution de recettes pétrolières. Sur la scène internationale, cette décision de frapper militairement le Yémen, pays en guerre civile depuis 2011, est vivement critiquée.

L’obsession iranienne de Riyad a également conduit le royaume à rompre ses relations diplomatiques avec le Qatar en juin. « Le prince héritier a élaboré ce stratagème non pas pour punir le Qatar pour son financement du terrorisme (un commentaire hypocrite de la part des Saoudiens qui ont financé les extrémistes radicaux au fil des années), mais pour mettre fin à l’indépendance du Qatar en matière de politique étrangère, en particulier son soutien aux Frères musulmans et ses liens avec l’Iran », écrit le chercheur écossais Malise Ruthven, spécialiste du Moyen-Orient dans un article intitulé « The Saudi Trillions », en date du 7 septembre.

Le désir d’un « islam modéré » prôné par MBS est d’ailleurs certainement une façon d’inciter la communauté internationale à diriger son regard du côté du petit émirat gazier, qu’elle présente comme un soutien de la Confrérie des Frères musulmans.

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