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« L’Algérie est loin d’être accueillante pour les réfugiés et les migrants »

« L’Algérie est loin d’être accueillante pour les réfugiés et les migrants »

La porte-parole du Bureau du Haut-commissaire des droits de l’Homme des Nations-Unies a publiquement demandé à l’Algérie de « cesser les expulsions collectives » de migrants subsahariens par les autorités tout en dénonçant « les conditions de détention (…)  inhumaines et dégradantes » dont seraient détenus certains migrants à Tamanrasset où ils étaient acheminés ». Un commentaire ?

Hassina Oussedik, directrice Amnesty International Algérie : Amnesty International reconnaît le pouvoir souverain des États de réglementer l’entrée et le séjour sur leurs territoires. Cependant, les politiques migratoires et les mesures de contrôle aux frontières doivent être conformes au droit international relatif aux droits humains et aux dispositifs de protection des réfugiés.

C’est dans cette perceptive que la porte-parole a rappelé les recommandations formulées par le comité des travailleurs migrants à l’Algérie, en avril dernier, qui consiste d’une part à établir des mécanismes de surveillance pour que les expulsions des travailleurs migrants respectent les normes internationales en la matière et d’autre part à assurer le respect du droit de demande d’asile et le principe de non-refoulement.

Pour rappel, la Convention des Travailleurs Migrants et des membres de leurs familles, dont l’Algérie est signataire, interdit les arrestations arbitraires individuelles et collectives et les expulsions collectives, même quand il s’agit d’une personne en situation irrégulière.

Actuellement, l’Algérie ne dispose pas d’un cadre légal clair concernant les travailleurs migrants et la Loi n° 08-11 de 2008 considère l’entrée illégale sur le territoire comme une infraction pénale passible d’une peine maximale de cinq ans d’emprisonnement. Ce qui est en contradiction avec les engagements internationaux de l’Algérie. Il est grand temps que l’Algérie transpose les normes internationales dans sa législation nationale.

Les services du Haut-Commissaire des droits de l’Homme redoute, aussi, que cette campagne d’expulsions ne favorise une montée du racisme et de la xénophobie à l’encontre des Africains subsahariens. Vous qui êtes sur le terrain, avez-vous constaté des comportements anti-migrants ?

Devenir migrant ou réfugié n’est pas un projet de vie. Chaque jour, dans le monde, des personnes prennent la décision la plus difficile de leur existence : partir de chez elle dans l’espoir de trouver une vie meilleure et plus sûre pour de multiples raisons : guerre, violence, discrimination ou pauvreté. Leur voyage est plein de dangers et de peur. Un grand nombre d’entre elles sont victimes de réseaux de traite d’êtres humains et d’exploitation. C’est ce message que les autorités doivent faire passer pour lutter contre les discours ou les actes racistes à l’encontre des Africains subsahariens. Et ce d’autant plus, que ces flux migratoires sont appelés à s’amplifier dans les années à venir.

Actuellement, cette question fait débat au sein de la société. Nous avons noté des propos et même des appels à des actes xénophobes sur les réseaux sociaux mais aussi des actions de solidarité envers les africains subsahariens. Ainsi, récemment, il y a eu une formidable mobilisation de la société civile et des médias contre ces campagnes d’expulsions, un appel a été lancé par plusieurs associations algériennes « nous sommes tous toutes des migrants (es) » qui a été fortement soutenu par un grand nombre d’associations, de personnalités et simples citoyennes et citoyens. Paradoxalement, aujourd’hui, c’est la société civile qui rappelle à l’état algérien ses engagements internationaux en matière de la protection des droits humains.

En effet, la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale et la Convention des Travailleurs Migrants et des membres de leurs familles, dont l’Algérie est signataire indiquent clairement que les états doivent éliminer la discrimination raciale sous toute ses formes et garantir le droit de chacun à l’égalité devant la loi sans distinction de race, de couleur ou d’origine nationale ou ethnique, y compris pour ce qui concerne le droit à la sûreté de la personne et à la protection de l’État.

La sortie onusienne ne vous a-t-elle pas quelque part conforté dans votre analyse sur ce dossier ?

Ces dernières années, les mouvements massifs de personnes fuyant les conflits, la pauvreté et les catastrophes environnementales dues au changement climatique ont mis au défi les états et les sociétés du monde entier. Amnesty International défend les droits humains des réfugiés, des demandeurs d’asile et des migrants et demande aux gouvernements d’assumer leurs responsabilités quant à la protection des droits de ces personnes. Amnesty International condamne ainsi toute politique ou pratique qui porte atteinte à ces droits. Concernant, particulièrement les migrants, ils ne devraient jamais être placés en détention ou expulsés sans raison légitime tout comme ils ne devraient jamais faire l’objet de discriminations.

Au niveau mondial, nous sommes confrontés à une crise d’une rare ampleur, et l’Algérie y est également confrontée. Face à l’ampleur et à la multiplication de ces phénomènes migratoires, les réponses des états sont inefficaces et dangereuses. Maintenant plus que jamais, nous devons affirmer notre solidarité avec tous ceux qui sont frappés par la violence, par la guerre et par la misère.

Le ministère des affaires étrangères a réagi il y a quelques jours en exprimant sa « vive désapprobation » tout en qualifiant les propos de la responsable onusienne d’ « inacceptables » et de « grave entorse à la vérité et un manquement grave à l’obligation de rigueur, de prudence et d’objectivité (…) ». Un commentaire

Ce n’est pas la première fois que le ministère des affaires étrangères réagit vivement sur cette question, dont les enjeux sont extrêmement complexes. L’État algérien, à l’instar des États du monde, ont des politiques migratoires clivantes au nom de la sécurité, d’intérêts économiques ou de lutte contre le terrorisme. De plus, ces politiques sont contre productives et ne peuvent que générer plus de violences et de conflits.

Ainsi, on voit encore des centaines de personnes qui se noient en Méditerranée en tentant de rejoindre l’Europe, devenue une véritable forteresse. De plus, la politique des états membres de l’Union européenne visant à contenir les flux migratoires en fermant la route migratoire qui traverse la Libye et la Méditerranée centrale a eu pour résultat que des centaines de réfugiés et des migrants ont été torturés, exploités, détenus, en Libye, avec la complicité de l’Europe.

Les politiques migratoires traitent les personnes comme des « problèmes » à régler et non comme des hommes, des femmes et des enfants comme vous ou moi. Bien que les États et les sociétés civiles aient des approches divergentes, il est important d’avoir un dialogue apaisé pour trouver des solutions plus appropriées à long terme.

Alger évoque des raisons de sécurité et la « souveraineté nationale » pour justifier les expulsions de migrants. Trouvez-vous ces arguments convaincants ? Les migrants sont-ils vraiment une menace ?

Bien entendu, les autorités algériennes ont le devoir de protéger le territoire et de lutter contre les réseaux qui exploitent les migrants. Bien entendu, les personnes migrantes qui ne respectent pas la loi, doivent être poursuivies dans le cadre de la loi, notamment d’un droit au procès équitable. La responsabilité de l’état algérien d’assurer la sécurité des citoyennes et des citoyens ainsi que l’intégrité du territoire peut être compatible avec une politique migratoire respectueuse des droits des réfugiés, des demandeurs d’asile et des migrants.

 La réalité et la complexité des situations exigent des réponses adaptées à la variété des situations.  Par exemple, un grand nombre d’ouvriers sur les chantiers privés ou publics viennent d’Afrique Subsaharienne, ce qui démontre donc, que nous avons besoin d’eux. Ces travailleurs devraient pouvoir bénéficier d’une régularisation et d’un permis de travail. En 2017, le ministre de l’intérieur avait déclaré qu’un fichier national de recensement du nombre de migrants africains était en cours de préparation afin de statuer sur leur situation juridique. Depuis, nous n’avons eu aucune information sur l’état d’avancement de ce fichier.

Dans son rapport annuel publié fin février 2018, Amnesty a présenté l’Algérie comme un pays peu accueillant pour les réfugiés et les migrants. Ce n’est pas trop sévère ?

Malheureusement, l’Algérie est loin d’être accueillante pour les réfugiés et les migrants. Plus dramatique, aucun État n’est accueillant. Verrouiller les frontières n’est pas la bonne solution. Les personnes continueront à partir et à affronter les dangers du voyage en quête d’une vie meilleure tant qu’elles ne pourront pas à vivre dans la dignité dans leurs propre pays.  Pénaliser la solidarité humaine est également inefficace, aujourd’hui, au nom du délit de solidarité, une retraitée française, membre d’Amnesty International France, risque d’être emprisonnée pour avoir accompagné deux jeunes demandeurs d’asile jusqu’à un poste de police pour qu’ils puissent être enregistrés et pris en charge en tant que mineurs. Les politiques migratoires ne doivent pas tourner le dos à la justice et à la morale.

Au niveau mondial, les gouvernements doivent redoubler d’efforts afin d’offrir une protection à d’avantage de personnes et mieux partager les responsabilités entre les États. Il est plus qu’urgent qu’au niveau régional, les pays de l’Afrique sub-saharienne, du Maghreb et de l’Union européenne élaborent une réponse, collective et concertée, à long terme, à la crise des réfugiés et des migrants.  C’est la seule réponse viable pour notre sécurité et notre humanité.

Vous avez eu certainement à rencontrer des migrants ici à Alger ou dans d’autres villes algériennes. Comment vivent-ils ces campagnes cycliques d’expulsions ?

Ils ont tout quitté dans l’espoir d’une vie meilleure. Et, ils sont de nouveau, confrontés à des situations très dures. Nous nous devons de saluer leur courage et leur détermination.

Combien de migrants subsahariens y a-t-il exactement en Algérie ?

Il est difficile d’avoir un chiffre exact. Récemment, le ministre de l’intérieur avait déclaré que 27000 migrants ont été expulsés dans leurs pays durant les trois dernières années.

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