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Le coup de bluff du gouvernement algérien sur la règle 49/51

Le coup de bluff du gouvernement algérien sur la règle 49/51

Anis Belghoul / PPAgency
Alger le 07/02/2018 | Conférence de presse, tenue à l’issue d’un forum d’affaires regroupant une cinquantaine d’entreprises du Medef (Mouvement des Entreprises de France) et le FCE (Forum des chefs d’entreprises), M. Gattaz et le président du FCE, Ali Haddad. Un protocole d’accord portant création d'un Conseil d'affaires a été signé par M. Ali Haddad et Pierre Gattaz, en marge d’un forum d’affaires.

 Le 51/49 a fait un retour inattendu dans l’actualité économique à l’occasion de la visite du Medef en Algérie, du 6 au 8 février. 

Alors que les autorités algériennes croyaient  sans doute la cause entendue et le principe admis par leurs interlocuteurs, c’est au contraire un des sujets que le patron des patrons français, Pierre  Gattaz, a remis sur la table des négociations avec une franchise inhabituelle.

Après avoir affirmé : « Nous ne sommes pas là pour faire des coups de trois semaines ou de trois mois, notre intention est de bâtir pour les 30 prochaines années », M. Gattaz est entré dans le vif du sujet.

Pierre Gattaz réclame des « signaux positifs »

L’entreprise, selon le patron du Medef , a besoin d’un environnement « stable et lisible ». « Il faut des signaux. Nous souhaitons tous renforcer notre collaboration. Pour cela, l’économie algérienne doit s’ouvrir davantage ».

À propos de la règle 49/51, il parle de « verrou » et affirme carrément que « les investisseurs français qui veulent venir en Algérie ont peur de ne pas pouvoir avoir une majorité dans leur entreprise ».

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Pierre Gattaz souligne également que son organisation travaille avec le FCE « pour que ce verrou ne soit pas un problème et que le Medef puisse rentrer en France et expliquer aux PME qu’elles peuvent venir en Algérie parce que les problèmes liés à l’investissement se règlent et que les signaux sont positifs ».

Yousfi : « Pendant que les Français attendent, d’autres s’installent en Algérie »

Intervenant lors du forum d’affaires algéro-français, mercredi 7 février à l’Aurassi, le ministre de l’Industrie et des Mines Youcef Yousfi a affirmé : « Pendant que  les entreprises françaises attendent des signaux , d’autres investisseurs s’installent en Algérie ».

Youcef Yousfi est longuement revenu sur certains projets réalisés avec des partenaires étrangers. “Je suis extrêmement optimiste sur le devenir de l’industrie algérienne. Je dois relever l’agressivité des groupes industriels qui viennent en dehors de l’Europe, pour ne pas dire de la France. Ils sont patients. Ils savent attendre. Ils prennent des risques et ne reculent pas devant les difficultés.”

Concernant la règle 49/51, M. Yousfi a affirmé qu’« elle n’a pas beaucoup découragé les investisseurs ; ces derniers trouvant des accommodements ».

Le ministre de l’Industrie reprend donc ainsi la thèse officielle d’un dispositif juridique désormais accepté par les partenaires internationaux de l’Algérie et qui ne serait plus un obstacle à son attractivité en terme d’investissements directs étrangers (IDE).

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Des IDE en forte  baisse depuis 2009

Le constat très optimiste de M. Yousfi à propos des résultats obtenus dans le cadre du 51/49 semble malheureusement contredit par les données  officielles elles-mêmes.

Ce sont, tout d’abord, les derniers rapports de la Banque d’Algérie qui ont annoncé successivement des investissements directs étrangers en baisse régulière au cours des dernières années.

On est ainsi passé d’un pic de 2, 7 milliards de dollars en 2009 à 2,2 milliards de dollars en 2010, à 1,8 milliards en 2011 et 1,7 milliards en 2012 et 2013. L’année 2014 avait d’abord  marqué un plus bas de la courbe avec des entrées d’investissements étrangers évaluées à 1,5 milliards de dollars. Mais l’année 2015 fût exceptionnellement mauvaise en affichant un bilan carrément négatif avec des sorties de capitaux supérieures aux entrées en raison de l’opération de rachat de Djezzy par l’État algérien.

La dernière année connue est 2016. Elle confirme la stabilisation du bilan des IDE en Algérie à 1,5 milliard de dollars. Un niveau particulièrement faible comparé à celui des pays voisins.

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L’Algérie en queue du peloton africain et arabe

En matière de flux d’investissements internationaux, les rapports de la CNUCED onstituent la principale référence. Pour l’organisation onusienne basée à Genève, les flux d’IDE captés par l’Algérie se sont chiffrés à 1,5 milliard de dollars en 2016, contre un solde  négatif de -584 millions de dollars en 2015.

Avec un PIB, qui est le 2e ou le 3e du continent, l’Algérie se classe ainsi seulement en 13e  position sur les 54 pays du continent en termes de montant des IDE.

Notre pays reste très loin des  plus grands récipiendaires des investissements étrangers à l’échelle africaine. Les flux à destination de l’Égypte, par exemple, sont en 2016 en hausse de 17% à plus de 8 milliards de dollars. Ils ont surtout été stimulés par la découverte de réserves de gaz par des entreprises étrangères.

Plus préoccupant encore, toujours suivant les bilans de la CNUCED, sur l’ensemble de la période 2010-2016, soit depuis la mise en œuvre du 51/49 , notre pays a accueilli au total à peine un peu plus de 8 milliards de dollars d’IDE.

C’est environ moitié moins que le voisin marocain. C’est également une « performance » qui nous place sur cette période à peu près au même niveau que la Tunisie dont le PIB est 3 fois inférieur au nôtre et qui fait face depuis 2011 à une période d’instabilité politique peu favorable à l’attraction des investissements étrangers.

Des données nationales et internationales qui dessinent clairement le portrait d’un pays qui sous-performe en comparaison de son potentiel économique.

En marge du Forum algéro-français de mercredi dernier, certains de nos interlocuteurs n’hésitaient pas à évoquer un véritable « gâchis ».

Des réactions insuffisantes et tardives

Fort heureusement, les autorités algériennes ne se sont pas contentées au cours des dernières années d’entretenir un discours de dénégation des effets du nouveau cadre juridique imposé à l’investissement étranger.

Elles ont aussi tenté d’en corriger les conséquences les plus pénalisantes par une série d’initiatives qui apparaissent cependant comme insuffisantes et tardives.

Très significativement, ce sont quelques unes de ces initiatives qui sont aujourd’hui au cœur de notre actualité économique. Qu’il s’agisse du partenariat public privé, de la révision de la loi sur les hydrocarbures ou des récentes tentatives de renforcer les liens entre le patronat privé algérien et ses homologues étrangers.

Le PPP au secours des entreprises publiques

La quasi-totalité des accords de partenariats conclus dans le cadre de la règle du 51/49  et médiatisés au cours des dernières années ont une caractéristique notable.

Placé sous le signe du partenariat public privé (PPP) , ils associent presque toujours un investisseur étranger à… une entreprise publique algérienne.

C’était déjà le cas pour les premier accords signés, dès 2010, dans le secteur financier avec les attelages constitués  entre AXA et la BEA ou encore celui qui associe la Macif à la SAA.

Une tendance confirmée et renforcée au cours des dernières années par les associations entre General Electric et Sonelgaz, Sanofi et Saidal, Qatar Steel et Sider, Renault et SNVI  ou encore le couple Ferrovial-Alstom. La liste n’est pas exhaustive.

Au sein de ces différents partenariats, les associés algériens sont toujours majoritaires grâce souvent à l’entrée au capital du Fonds public d’investissement(FNI), tandis que le management des nouvelles entités a été systématiquement confié au partenaire étranger. La démarche s’apparente quelquefois à une véritable tentative de sauvetage des entreprises publiques.

Priorité à l’industrie

La nouvelle donne concrétisée par l’annonce au cours des dernières années de nombreux projets conclus notamment avec des partenaires français mais aussi américains, turcs ou arabes du Golfe est-elle de nature à relancer la dynamique du partenariat et de l’investissement étranger pour la canaliser vers le secteur industriel ?

Les accords conclus avec General Electric, Massey- Fergusson, Sanofi ou le groupe turc Taypa, peuvent-ils créer une dynamique positive ? C’est en tout cas ce que semble espérer les autorités algériennes qui s’y emploient avec beaucoup de zèle et en ont fait une de leurs priorités.

Les Emiratis en pôle position

Après avoir donné lieu à plusieurs annonces spectaculaires, cette démarche a cependant semblé marquer le pas au cours des 3 ou 4 dernières années.

Un rapport établi par le ministère de l’Industrie et dont TSA a livré les grandes lignes voici quelques jours révèle ainsi que seul une quinzaine de projets de joint-ventures ont pu être concrétisés au cours de la période s’étalant de janvier 2014  à juillet 2017.

Parmi ces projets, les 2 plus importants sont ceux de Bellara avec Qatar Steel et celui de Oued Tlelat avec Renault. Les autres projets, d’une taille beaucoup plus modeste, ont la particularité notable d’associer le plus souvent des partenaires émiratis à des entreprises algériennes .

Les licences d’importations à la rescousse

C’est dans le but de relancer un processus de partenariat industriel qui (re)commençait à donner des signes de fatigue que le gouvernement algérien a  imposé, à partir de janvier 2017, une obligation d’investir aux constructeurs automobiles titulaires d’une licence  d’importation en instaurant ainsi un dispositif contraignant qui conditionne l’accès au marché algérien à l’acte d’investissement.

Une nouvelle vague d’annonces s’en est ainsi suivie depuis le deuxième semestre 2017 avec les projets TMC (Hyundai) , Sovac Production (Volkswagen) et Peugeot Algérie .

Début 2018, une nouvelle liste de projets, de moindre importance, ont été « agréés » par le gouvernement. Ils concernent notamment des usines de montage supplémentaires de véhicules de tourisme et de véhicules utilitaires.

Quelle place pour le secteur privé national ?

Une démarche qui cherche, en même temps que de relancer le partenariat, à apporter une solution au problème de la création d’une dynamique plus large qui associerait le secteur privé national .

Quelques accords de partenariat annoncés au cours des dernières années semblaient traduire déjà un début, encore timide, d’évolution dans cette direction.

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