
Tribune. L’Institut Montaigne vient de publier une note de 80 pages qui prétend « sortir de l’émotion » dans la relation franco-algérienne. Le titre est habile. Le contenu l’est beaucoup moins.
Sous couvert de neutralité analytique, le think tank privilégie un scénario baptisé « désensibilisation flexible ». Présenté comme une troisième voie entre continuité et rupture, il reprend pourtant les ingrédients d’une politique de fermeté classique : sortie unilatérale de l’accord de 1968, réduction des contacts ministériels, baisse des bourses accordées aux étudiants algériens et retrait de l’accompagnement culturel.
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Parler de « désensibilisation » plutôt que de « rupture maîtrisée » relève davantage du marketing politique que de l’analyse. L’étiquette rassurante permet de présenter des mesures dures comme une simple gestion technique de la relation. Ironie du titre, un document qui prétend sortir de l’émotion semble surtout chercher à mieux gérer l’émotion de l’opinion française en ces temps de pré-campagne pour la présidentielle de 2027.
Plus troublant encore, les auteurs reconnaissent avoir construit leur analyse « d’un point de vue français ». La position algérienne n’aurait été recueillie que « de manière informelle ». Bâtir six scénarios sur les réactions supposées d’Alger sans véritable consultation d’interlocuteurs algériens relève davantage de l’auto-conviction que de l’anticipation stratégique.
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Le document évoque à plusieurs reprises un « risque insurrectionnel » en France, qui serait alimenté par des puissances étrangères, sans fournir de source vérifiable. Difficile de prétendre lutter contre la dramatisation du dossier algérien tout en agitant de telles hypothèses sans preuve. On nourrit ainsi l’émotion que l’on affirme vouloir réduire.
La faiblesse la plus révélatrice apparaît toutefois sur le terrain économique. La note documente avec précision plusieurs revers français en Algérie : retrait de Michelin, blocage depuis 2020 de l’usine Renault d’Oran, tandis que Fiat vise une production de 90 000 véhicules par an, recul de la part française sur le marché algérien du blé, passée de 80 à 90 % à environ 30 % au profit de la Russie, et quelque 600 faillites d’entreprises exportatrices françaises durant la crise de 2025.
La note relève aussi que les investissements français en Algérie, évalués à 2,8 milliards d’euros, sont d’un montant strictement identique à ceux réalisés en Tunisie, un pays dont le PIB est pourtant cinq fois plus faible, ce qui relativise d’autant le poids réel de la présence économique française en Algérie.
Face à ce constat, que propose la « désensibilisation » ?
Un « découplage de l’action de l’État et des activités des entreprises ». Les sociétés françaises présentes en Algérie devraient désormais évoluer dans un cadre « purement transactionnel », sans soutien particulier de l’État.
Autrement dit, l’État français devrait se retirer au moment même où le rapport de force économique se dégrade pour ses entreprises.
Le choix mérite aussi d’être regardé à la lumière de ceux qui écrivent et financent cette note.
L’Institut Montaigne est financé par plus de deux cents grandes entreprises. Aucune ne peut représenter plus de 2,5 % de son budget. Parmi ses contributeurs figurent Renault et TotalEnergies, deux groupes cités dans la note à propos de leurs intérêts et difficultés en Algérie.
L’un des deux auteurs, Augustin Motte, a également été chief of staff au sein du groupe CMA CGM. Le groupe figure dans la note parmi les entreprises françaises qui continuent d’investir en Algérie, notamment avec des ambitions autour du port d’Oran.
Il n’y a là rien d’illégitime en soi. Mais ce contexte mérite d’être rappelé. Il est singulier qu’une note financée par une partie du grand patronat français documente les pertes de ses entreprises tout en recommandant, au final, un retrait accru de l’État.
« Sortir de l’émotion » était, sur le plan purement intellectuel, une promesse ambitieuse. Mais la note propose surtout une nouvelle lecture du dossier algérien, plus feutrée dans sa forme, mais nettement orientée dans ses choix politiques (fermeté migratoire, retrait économique …)
*Ancien Ambassadeur