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« Tous les dictateurs arabes observent avec inquiétude l’Algérie »

« Tous les dictateurs arabes observent avec inquiétude l’Algérie »

Chercheur en Sciences politiques, Salam Kawakibi est directeur du CAREP Paris. Ancien directeur adjoint à l’Arab Reform Initiative, professeur associé à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, il est également président de l’association « Initiative pour une Syrie nouvelle ». Il est membre du conseil consultatif de la Fondation assemblée des citoyens et citoyennes de la Méditerranée (FACM) et membre de la rédaction de la revue Confluences Méditerranée.

Le président Bouteflika a renoncé au 5e mandat. Est-ce une victoire pour les manfistants ?

C’est une bonne nouvelle mais qui ne doit pas tromper les héros de la protestation pacifiste. Le système est encore au pouvoir. Le Président ne gouvernant pas déjà depuis 2013, il ne représente qu’un symbole ou un paravent pour les vrais dirigeants. Je ne me donne pas le droit de donner des conseils, mais à titre de citoyen du monde, je serai plus rassuré si la pression populaire reste maintenue. Les pouvoirs politiques arabes ont toujours joué avec le temps et ils ont trompé leurs peuples. Ils l’ont retiré de la scène mais ils ne se sont pas retirés eux-mêmes. A suivre. Cependant, il faudra attendre les prochains jours pour voir comment le dialogue national va être organisé et qui seront ses acteurs. La nomination du Ministre de l’intérieur comme premier Ministre n’est pas un geste très rassurant.

Des centaines de milliers d’Algériens sont sortis dans la rue pour crier « Non au cinquième mandat » et pour réclamer « le départ du système ». Quel regard portez-vous sur ce mouvement pacifique?

Je vois dans cette action une preuve tangible que les mouvements contestataires dans la région sont toujours d’actualité malgré les déceptions et les contre-révolutions comme c’est le cas en Egypte ou son sabotage orchestré pour devenir une tuerie comme c’est le cas en Syrie. C’est la preuve de la vivacité du peuple algérien et son refus des abus répétitifs dont il est victime depuis des décennies aux niveaux politique et économique. Un pays riche de son histoire, de sa population et de ses ressources n’a pas à se retrouver à deux pas des caisses vides à cause d’une corruption endémique et l’absence de la moindre réforme réelle de son système. Les Algériens ont suivi l’évolution historique de la région : ils ont brisé le mur de la peur imposé par des pouvoirs politiques qui ont obtenu leur légitimité grâce à leur rôle dans la Libération nationale mais qui, depuis, ne cessent d’en profiter sans aucun projet national. Enfin, ce mouvement populaire spontané rassemble toutes les catégories sociales et politiques au sein de la société algérienne. Ce n’est pas un mouvement restreint à une catégorie « défavorisée » comme ce fut le cas durant les précédentes protestations durant les dernières années.

La décision de Bouteflika pourrait calmer les algériens. Y a-t-il un risque d’un essoufflement du mouvement comme le souhaitent les partisans de M. Bouteflika ?

Toutes les probabilités sont théoriquement possibles. Cependant, le système n’a plus les moyens pour racheter la paix sociale. De plus, même s’il tente à nouveau cette méthode, la composition de la masse protestataire ne lui laisse pas une grande marge de manœuvre : les riches – à l’exception de ceux qui profitent du système -, la classe moyenne et les pauvres sont ensemble dans la rue. En revanche, la carte que le système pourra jouer reste de limiter les revendications au seul retrait de la candidature, à savoir que ce n’est qu’un argument parmi d’autres ou bien ce n’est qu’un prétexte pour que la population exprime son refus pour tout le système. L’essoufflement souhaité par les partisans de la stagnation et de la corruption risque de tarder à venir grâce à la volonté exprimée tous les jours par l’ensemble des Algériens. Ainsi, les souhaits négatifs de ceux-là risque de ne pas aboutir sauf si le système utilise ses moyens pour saboter le mouvement et le transformer en confrontations à l’instar de ce qui s’est passé en Syrie et qui a transformé les protestations pacifiques des premières années de la révolution syrienne en confrontation militaire. Les régimes autoritaires ne sont jamais à court d’idées destructibles.

Au lendemain des grandioses manifestations du 22 février, Ahmed Ouyahia avait agité le spectre du « chaos syrien ». Les manifestants lui ont répondu que l’Algérie n’est pas la Syrie. Qui a raison ?

Dans les années 2000, la Syrie avait connu le « printemps de Damas ». A cette époque, les intellectuels syriens ont exprimé leur volonté de réformes. Ils ont appelé le « nouveau » Président Assad, qui a hérité le pouvoir à son père en 2000, d’entamer un processus de réformes politiques réels et de libérer l’espace public après trois décennies de dictature. La réaction de ce « nouveau » régime, produit fidèle du régime précédent dont il a été désigné héritier, était de renforcer la répression et de museler l’expression politique encore plus. Le vice-président de l’époque, Abdulhalim Khaddam, et dans un débat public, avait averti les « meneurs » de ce mouvement revendicatif et pacifique qu’il ne faut pas que la Syrie devienne l’Algérie de la décennie noire. Nous voilà avec une phrase similaire mais inversée. C’est la logique de tous les despotes : tu dois être avec moi ou bien tu risques le chaos. Donc, cette déclaration ne m’étonne point. La comparaison, même si elle froisse quelques pavloviens, elle est tout à fait véridique entre les deux pays : Les Syriens comme les Algériens voulaient le changement et ils le faisaient savoir pacifiquement et par des moyens civilisés. La seule différence fort importante pour l’instant et espérant que cela n’arrivera jamais en Algérie, c’est que le recours à la violence aveugle et destructible adoptée par le pouvoir syrien avait transformé la situation en tuerie.

Si ce mouvement pacifique en Algérie réussit, pensez-vous qu’il puisse faire tâche d’huile dans la région (Maroc, Egypte) ?

Certainement, mais à des degrés différents. Malheureusement, l’Egypte est sous contrôle sécuritaire très élaboré et vicieux. La répression est devenue le pain-béni du pouvoir. L’arbitraire dans les tribunaux est devenu une pratique presque banale. L’usage pervers de l’équation moi ou le chaos semble donner ses fruits pas seulement au niveau interne mais aussi au niveau international. Cependant, le Maroc avait déjà, même timidement, entamé des pas vers une réforme qui s’est avérée artificielle. Tout dépendra de l’évolution de la situation algérienne dans les jours à venir. Tous les dictateurs arabes observent avec inquiétude l’Algérie. Les Algériens, qui à juste titre, refuse l’ingérence de quiconque dans leur mouvement, porte une responsabilité historique pour redonner de l’espoir à toute la région.

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a mis en garde tout récemment contre les risques que posent, selon lui, les manifestations dans des États de la région, allusion à l’Algérie et au Soudan. Est-ce qu’il a peur d’une contamination ?

Comme dit précédemment, le général Sissi craint une explosion au sein de l’Égypte et il fera tout pour saboter toute démonstration pacifique qui donnera le « mauvais » exemple à ses « sujets » car je peux affirmer que la citoyenneté n’est plus à l’ordre du jour sous les systèmes « sécurito-cratiques » arabes. Rien ne dissuadera les dictateurs arabes de faire appel à la violence pour mater leurs peuples. Ils ne connaissent pas le chemin de la réforme car ils sont conscients que leurs systèmes sont irréformables. Dès qu’une réforme réelle est entamée au niveau politique, le pouvoir s’écroulera. Dès lors, comme ce fut le slogan du pouvoir en Syrie dès le début de la révolte en 2011 : « Assad ou bien, nous brûlerons le pays ». Chose faite malheureusement.

Pourquoi les printemps ont échoué tant en Syrie, en Egypte qu’au Yémen ?

Pour chacun de ces pays il y a des raisons différentes mais je peux distinguer entre deux catégories. L’Egypte a connu un coup d’Etat qui a renversé un Président élu même si sa confrérie, les Frères Musulmans, ont très mal géré le pays après leurs élections. Ils se sont comportés comme les vainqueurs et cela les a amenés à se venger presque de l’Etat profond. L’armée a bien profité de l’occasion et des contestations populaires pour renverser le pouvoir. Le nouveau dictateur a ensuite joué la carte qui marche très bien en Occident : le terrorisme islamiste. Il a le soutien des Européens, des Américains et des Israéliens. Donc, il est en paix, ou il croit l’être.

En revanche, en Syrie et au Yémen, la répression était telle que dès le début cela a transformé la révolution en tuerie. Le Yémen avait servi d’espace de règlement de compte entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. Le peuple est devenu la victime d’une guerre qui le dépasse. La liberté que les Yéménites sollicitaient au début de leur mouvement n’est plus à l’ordre du jour.

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