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Privatisations : que reste-t-il des entreprises publiques ?

Le débat actuel sur les privatisations prend un aspect plus politique qu’économique. On se concentre sur la récente décision du président de la République Abdelaziz Bouteflika de recadrer le premier…

Privatisations : que reste-t-il des entreprises publiques  ?
Mounir Acef
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Le débat actuel sur les privatisations prend un aspect plus politique qu’économique. On se concentre sur la récente décision du président de la République Abdelaziz Bouteflika de recadrer le premier ministre Ahmed Ouyahia sur ce dossier qu’à la situation actuelle des entreprises publiques. Ces entreprises sont-elles réellement vendables ? Que reste-t-il de ces entreprises que certains présentent comme des bijoux qui suscitent les convoitises des hommes d’affaires ? état des lieux.

D’abord, aucun bilan n’a été établi de la précédente opération de privatisation de la fin des années 1990 et du début des années 2000. Des experts avaient parlé à l’époque de « bradage » des entreprises publiques. On ne sait pas à ce jour si cette privatisation a réussi ou pas ? Et combien l’État a gagné en cédant ces entreprises au privé ? Qu’en est-il des entreprises restées en rade ? Aucun bilan détaillé n’a été publié. L’opération cessation d’actifs et ouverture de capital des entités industrielles publiques a toujours été entourée d’opacité. Manque de transparence qui, semble-t-il, a justifié le dernier rappel à l’ordre de Bouteflika sur la charte du Partenariat public-privé (PPP), signée fin décembre à Alger.

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Quels sont les résultats de la mise à niveau des PME ?

Les mêmes questions peuvent être reconduites pour le programme de mise à niveau des PME publiques de 2010. À l’époque, le Conseil des ministres avait décidé d’allouer 386 milliards de dinars à ce programme en plus de 1000 milliards de dinars en bonifications sur les taux d’intérêt bancaires. Un précédent programme, d’un milliard de dinars par an, a été mis en application.

Plus de 1300 PME ont bénéficié de la mise à niveau surtout dans les secteurs des travaux publics et de l’industrie. Cette opération a-t-elle donné des résultats concrets ? Une évaluation a-t-elle été faite sur le terrain ? On n’en sait rien.

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Sur le site de l’Agence nationale de développement de la PME (ANDPME), la rubrique « bilan » est inaccessible. À côté, on explique en détail la procédure technique de mise à niveau. Dans la rubrique « actualités », on retrouve l’annonce d’une journée de formation sur le programme de mise à niveau des PME qui remonte au…29 mai 2014. Les données ne sont pas réactualisées et le manque de suivi est flagrant.

Subvention à Air Algérie, SNVI, Sonelgaz et autres

L’État a également soutenu sous différentes formes des entreprises de taille importante comme Air Algérie, SNVI et Sonelgaz. En 2009, par exemple, la BNA a accordé, sur injonction du gouvernement, un important crédit bancaire à Sonelgaz pour l’aider à affronter des difficultés financières et élaborer un plan d’investissement.

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En décembre 2016, l’État a aussi accordé une subvention de près de 50 millions de dinars à Sonelgaz pour l’aider à « apurer des créances de consommation électrique ».

Il est connu que de grandes institutions de l’État qui, théoriquement, doivent donner l’exemple en matière de rigueur budgétaire, ne payent pas leurs factures de consommation de gaz et d’électricité. Cela a créé de grands problèmes de trésorerie à Sonelgaz qui distribue l’électricité à perte (décalage entre le prix de production et le prix de vente).

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En quinze ans, l’État a accordé plus de 54 milliards de dinars en subvention à Air Algérie sans que la gestion de la compagnie aérienne ne s’améliore réellement. « Notre compagnie est aujourd’hui confrontée à une situation des plus délicates, marquée par des résultats opérationnels négatifs, eux-mêmes, générés par des coûts en constante augmentation, une concurrence directe et indirecte, qui pèse sur nos revenus, un sureffectif dans les fonctions non productives, des sujétions de service public onéreuses et un lourd endettement », a constaté, en novembre 2017, Bekhouche Alleche, PDG d’Air Algérie, dans une lettre adressée aux personnels.

Une compagnie en quasi-monopole sur le réseau domestique algérien peut-elle enregistrer des pertes ? Air Algérie possède une centaine d’agences à l’étranger et en Algérie sans que la rentabilité de ces représentations ne soit prouvée. Mohamed Abdou Bouderbala, ancien PDG d’Air Algérie, envisageait, en 2015, la fermeture des agences non rentables. Cette décision ne semble pas avoir été appliquée.

Pléthore et perte de cadres

Air Algérie est une société publique qui souffre de pléthore de personnel en raison de recrutement fait sans études et sans réel besoin. Il n’existe pas de chiffre précis, mais la compagnie aérienne nationale emploie actuellement presque 9000 salariés.

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En novembre 2014, Amar Ghoul, alors ministre des Transports, avait parlé de 10.000 employés. Le sureffectif dans le secteur économique public est une constante. Il est souvent la conséquence de « la gestion par injonction » ou la gestion politique des entreprises qui rend impossible toute mise à niveau ou modernisation et qui néglige la nécessité de réaliser des résultats et d’être performant tout le temps.

La pléthore concerne autant Sonatrach et ses filiales que les entreprises locales peu visibles. Sur le plan théorique, voilà ce qu’écrit Sonatrach sur son site : « La politique ressources humaines de Sonatrach exprime une ambition ; celle de mieux développer et gérer le capital humain de l’entreprise, essentiel à son développement, à sa croissance et à sa pérennité. Elle repose sur un certain nombre d’objectifs de gestion des ressources humaines dans un contexte international particulier qui nous impose de mieux planifier nos ressources, de répondre aux besoins spécifiques de nos structures respectives , de développer les compétences de nos personnels de manière continue et d’être un employeur de choix pour attirer les meilleurs talents des universités et des grandes écoles ».

Concrètement, Sonatrach, selon des experts, « forme » les cadres et les techniciens au profit de ses concurrents, comme l’université algérienne le fait, en grande partie, pour les pays étrangers. Combien de cadres ont quitté la Sonatrach ces dix dernières années pour des multinationales ? Difficile de répondre à cette question faute de données.

Absence de culture d’entreprise

Autre mal du secteur public économique : l’absence de la culture d’entreprise. Partager les valeurs de la performance et de la réussite n’est pas évident dans des entités où les principes du respect de la hiérarchie, du rendement, de la ponctualité, de la rigueur et de la remise en cause n’existent presque pas.

L’absentéisme dans le secteur économique public est historique. Les congés de maladie couvrent souvent les absences injustifiées. Rien qu’en 2016, la CNAS (Caisse nationale des assurances sociales) a, après vérification, rejeté 386.955 journées inscrites dans le registre des arrêts de travail. Entre 2015 et 2016, le nombre de ces journées a augmenté de plus de 100.000. Le secteur privé, à un degré moindre, est également touché par ce phénomène.

Technologie obsolète

Les entreprises publiques continuent, pour la plupart, à fonctionner selon des schémas de gestion archaïques avec des systèmes d’information anciens et des technologies obsolètes.

La culture de l’émail peine encore à remplacer celle du fax. Les clients d’Algérie Poste, pour ne citer que cet exemple, constatent presque chaque jour l’ampleur de ce décalage technologique. Pour retirer de l’argent des comptes CCP, les clients attendent parfois des heures en raison de « la panne du système » qui n’est jamais expliquée aux usagers.

Des pannes qui sont signalées aussi à Sonelgaz, à Algérie Télécom et à l’Algérienne des eaux.  La Recherche et développement (R and D) n’existe pas dans les entreprises publiques qui sont très en retard dans le numérique. L’innovation, qui fait l’objet d’une rude concurrence mondiale, n’est toujours pas à l’ordre du jour dans le secteur public. Elle existe parfois dans les plans de développement mais n’est jamais mise en pratique pour « faire la différence ».

Anciens schémas

La communication se fait également selon des anciens schémas ne prenant en compte ni le souci de l’image ni l’évolution de la technologie ou l’intérêt de dépasser les concurrents. Les règles basiques du marketing ne sont souvent pas observées ni celles du management contemporain. N’ayant aucune crainte de disparaître du circuit économique grâce à l’appui continu de l’État, les dirigeants de certaines entreprises se contentent de gérer ce qui peut l’être sans vision à long ou à moyen terme.

Conquérir le marché, exporter, se placer comme leader, créer de nouvelles activités, investir à l’étranger, rafraîchir l’appareil de production, élargir la gamme des produits, maîtriser les coûts et améliorer le chiffre d’affaires sont des concepts qui ne font pas partie des préoccupations des gestionnaires publics, qui parfois sont limogés sans rendre de comptes et sans se défendre, ou victimes d’opérations de règlement de compte.

Il est rare que les entreprises ou les groupes publics publient en détail leurs bilans. Cette grave absence de transparence s’est installée comme une pratique ordinaire alors que les notions de l’échec et de la réussite sont des inconnues par l’échelle de valeurs qui a été effacée. Sans une vision économique claire avec des objectifs à atteindre de l’État, les entreprises publiques continueront à vivre sous l’ombre « rassurante » de la rente. Dans ce climat-là, évoquer les réformes économiques ressemblera à l’action de celui qui pédale dans le sable. Et dans ce contexte, qui serait intéressé par racheter des entreprises publiques, jadis florissantes, et devenues, pour la plupart des coquilles vides ?

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