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Crânes de résistants algériens : Ali Farid Belkadi, l’historien qui a révélé l’affaire, raconte

Crânes de résistants algériens : Ali Farid Belkadi, l’historien qui a révélé l’affaire, raconte

source: Youtube / capture d'écran

Ali Farid Belkadi est archéologue et historien. En 2011, il a lancé une pétition pour le rapatriement des crânes de résistants algériens, tués par l’armée coloniale, dans les années 1840 et 1850, qu’il venait de retrouver au Musée de l’Homme à Paris. Début décembre, le président français Emmanuel Macron, en visite à Alger, s’est engagé à restituer ces crânes à l’Algérie.

« Mes occupations concernent les annales antiques, leurs annexes et leurs prolongements, dont l’épigraphie phénicienne et libyque. Outre le Muséum de Paris, j’ai fait l’inventaire des stèles puniques d’El-Hofra, l’ancienne Cirta (Constantine). J’en ai étudié d’autres au British Muséum (Londres). Je collabore aux revues spécialisées, je participe aux congrès et aux colloques internationaux. Je publie parfois des articles ponctuels dans les journaux. La période centrale de mes travaux c’est la haute antiquité. Des terrains vierges, non piétinés à ce jour, à prétention universelle, sans jamais avoir renoncé à cette affaire du Muséum de Paris qui est désormais prise en charge par les autorités de notre pays et dans les semaines à venir en France.

La genèse de l’affaire des crânes 

C’est au cours d’un travail de recherche documentaire lié à mon domaine que j’ai découvert l’existence d’un personnage qui allait me mener vers le Muséum d’Histoire Naturelle de Paris. Il s’agit de Victor Reboud, un médecin-major dans les bataillons de Tirailleurs algériens, qui s’est beaucoup investi dans l’antiquité. Outre sa profession de botaniste, il se forma à l’étude des stèles libyques, en faisant de l’ombre à d’autres savants de l’époque dont l’abbé Jean-Baptiste Chabot.

Comme un grand nombre de militaires français, il s’intéressera à l’antiquité de l’Algérie. Ces militaires qui ont le pays sous leur contrôle font appel aux indigènes pour reconnaître les sites. Sans avoir accès à la langue berbère, ils se permettent de déchiffrer les inscriptions libyques. C’est ainsi que le Dr Reboud deviendra correspondant de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, dans un domaine qui n’était pas le sien. Il est l’auteur d’un corpus d’inscriptions libyques (ancien berbère). Sur le plan militaire, il a participé à plusieurs batailles dans les rangs du corps expéditionnaire français, dont celle de Laghouat, au cours de laquelle 2.300 Algériens hommes, femmes ou enfants furent massacrés.

À l’époque, l’Algérie était une école de guerre pour les soldats français. C’est vers cette époque que V. Reboud deviendra collectionneur d’ossements algériens. Il était en contact avec un autre amateur de têtes décapitées, le docteur Edmond Vital, qui était le directeur de l’hôpital de Constantine. C’est Victor-Constant Reboud qui fit parvenir au muséum de Paris les restes mortuaires des principaux chefs de la résistance.  Il le dit dans une lettre publiée dans la Revue Africaine. Le Dr Reboud qui s’affairait à clouer la caisse contenant les têtes de résistants algériens, avant leur l’envoi au Muséum de Paris, demanda au frère du Dr Vital qui venait de décéder : « S’il pouvait enrichir l’envoi de quelques crânes intéressants ». René Vital répondit : « Prenez donc tout ce que mon frère a laissé, vous y trouverez des têtes de gueux célèbres, et vous ferez le bonheur de mes servantes, qui n’osent monter au galetas, parce que l’une de ces têtes a conservé ses chairs fraîches, et que malgré la poudre de charbon dans laquelle elle est depuis de nombreuses années, elle répand une odeur sui generis… ».

C’est ainsi que les travaux sur l’antiquité m’ont mené jusqu’au Muséum de Paris. Tous les chemins mènent à Rome. C’est à partir de ce moment-là que j’ai décidé de faire des recherches sur ces restes, une vingtaine d’entre eux sont envoyés par Reboud au Muséum de Paris. Sur cette vingtaine de crânes, appartenant à la collection Vital, seul six parmi eux ont été retrouvés au Muséum de Paris, ce sont les ossements des principaux chefs de la résistance.

L’identité des résistants 

Je revendique le retour de ces ossements depuis que je les ai retrouvés au Muséum, au cours du mois de mars 2011. Les réserves des musées français sont encombrées de biens patrimoniaux soustraits aux ex-colonies. L’obélisque de Louxor, qui s’élève place de la Concorde à Paris, a été escamoté aux Égyptiens par le vice-roi d’Égypte Mehmet Ali, né en Grèce, de parents albanais, désigné le 18 juin 1805 par un gouvernement ottoman illégitime comme pacha d’Égypte. Des momies importées d’Égypte ont servi d’engrais pour fertiliser les campagnes françaises. Les dogmes scientifiques racistes au milieu du XIXe siècle, assignaient aux êtres humains des catégories ethniques et culturelles spécifiques. Selon les idéologues occidentaux de l’époque, le modèle « blanc » européen  surpassait qualitativement les êtres humains de tous les continents : « Les races à crâne déprimé et comprimé sont condamnées à une éternelle infériorité », écrivait G. Cuvier dans un rapport adressé à l’Académie de médecine. La légitimation de ce musée de « misanthropologie » qui amassait et accumulait impunément, au cours du XIX° siècle, les restes de cadavres et de dépouilles profanées par la science, fut initiée en France par ce même Georges Cuvier, qui dépeça Saartjie Baartman, surnommée « la Vénus Hottentote ». L’époque le voulait.

C’est ainsi que les ossements des résistants algériens à la colonisation, furent envoyés en France,  où ils sont considérés jusqu’à nos jours comme faisant partie du patrimoine culturel inaliénable français.

C’est G. Cuvier qui donna le coup d’envoi de la collecte de vestiges humains algériens pour le Muséum. Afin d’étudier les aptitudes, les penchants et les dispositions morales et intellectuelles des hommes par la forme de leur cerveau et de leur tête, pensait-il. Au fil du temps, cette collection s’enrichira de plusieurs dizaines d’ossements humains grâce aux collectionneurs de têtes :  Caffe, Fuzier, Mondot, Guyon, Flourens, Hagenmüller et Weisgerber dans lesquelles sont rassemblés les ossements de plusieurs dizaines de résistants algériens à la colonisation, qui furent décapités vers le milieu du XIX° siècle par l’armée coloniale et leurs alliés indigènes, dont Boumezrag et Lakhdar Al-Mokrani qui sectionnèrent la tête du Cherif  Boubaghla.

On retrouve parmi ces crânes algériens, qui s’élèvent au nombre de 68,  ceux des principaux chefs de la résistance, Boubaghla, Al-Titraoui, Al-Hamadi, cheikh Bouziane des Zaatcha, Moussa Al-Darkaoui, Boukedida de Tébessa, d’autres encore. Parfois de simples anonymes. Un fœtus dans un bocal. La tête d’une jolie petite fille de 7 à 8 ans, selon une lettre de l’époque, fut expédiée au Muséum de Paris dans du formol. Parmi les têtes figure celle d’un jeune guerrier de la tribu des Hadjout, des environs d’Alger, tué le 7 mars 1839. Il était âgé de 17 ans.

La posture des responsables des musées face au problème de la restitution des restes mortuaires à leur pays d’origine est d’abord administrative. La décision du retour des restes mortuaires à leur pays d’origine ne leur appartient pas. Ce sont les lois françaises, votées par les parlementaires français qui décident, et non pas le président ou les responsables du Muséum de Paris

Exemple des têtes Maories de Nouvelle-Zélande…

Une ancienne ministre de la Culture française, Albanel, s’était farouchement opposé au retour des têtes maories dans leur pays d’origine. En octobre 2007, elle s’opposa à la demande de restitution d’une tête de guerrier maori, formulée depuis 1992 par le musée national néo zélandais Te Papa Tongarewa. Cette tête était conservée par le Muséum d’histoire naturelle de Rouen. Le conseil municipal de la ville de Rouen vota la restitution de la tête. La ministre de la Culture fit annuler la décision par le tribunal administratif de Rouen, le 27 décembre 2007 : « En vertu de l’Article 11 de la loi du 4 janvier 2002 sur les musées de France ». Cette loi disait que les ossements maoris étaient des pièces du patrimoine appartenant à des collections publiques, en l’occurrence anthropologiques et qu’à ce titre, elles étaient considérées comme inaliénables à défaut d’une loi spéciale. C’est ce que fera le président E. Macron, qui dit vouloir faire voter une loi spéciale par le parlement Français, en vertu de laquelle les ossements algériens seraient remis aux autorités algériennes.

Actions de l’État algérien en vue de la récupération des crânes 

Les restes que j’ai pu identifier dans la « collection algérienne » du Muséum de Paris s’élèvent au nombre de soixante-huit (68), selon un nouveau décompte que j’ai établi à la demande du ministère des Moudjahidin qui doit s’occuper du rapatriement de ces restes mortuaires.

J’ai adressé un courrier à M. A. Bouteflika en 2012. Je n’ai eu aucune réponse. Ainsi qu’à d’autres responsables. À l’ancien Premier ministre, au ministre des Affaires étrangères, au ministre des Moudjahidin. À l’ex-ambassadeur d’Algérie en France. J’ai appris que ce dernier avait fait une demande de restitution de ces ossements aux autorités françaises. Le député mranco-Marocain M’jid El-Guerrab qui fait partie du groupement politique d’Emmanuel Macron a demandé ces derniers temps le rapatriement de ces restes mortuaires, ce qui l’honore, sachant que les députés algériens n’ont pas levé le petit doigt depuis 2011 dans cette affaire.

Réticences du côté français

Dès le début, au mois de mars 2011, les responsables du Muséum m’ont informé des conduites à suivre pour le rapatriement des ossements. Cela me fut confirmé quelques mois plus tard par la sénatrice Catherine Morin-Desailly qui s’était occupé de la restitution des têtes Maoris à la Nouvelle-Zélande.

J’ai rencontré à Paris Mme Catherine Morin-Desailly, qui est par ailleurs l’auteure  avec plusieurs de ses collègues, d’un texte déposé au Sénat le 22 février 2008, qui visait à autoriser la restitution par la France des têtes maories à la Nouvelle-Zélande.

Forte de son expérience, elle m’a affirmé qu’il ne servirait à rien de lancer des pétitions. Que les choses devaient se faire autrement. Il y a trois solutions pour rapatrier en Algérie les têtes algériennes : 1) Faire une demande de restitution des restes mortuaires sous couvert d’une association genre 1901, comme le firent les Maoris. 2) La famille, c’est-à-dire la descendance dûment reconnue et identifiée peut également faire la demande de restitution aux autorités françaises. Et enfin 3) ce sont les autorités algériennes qui doivent se charger officiellement de cette demande. Il n’y a pas d’autre solution.

C’est la raison pour laquelle j’ai renoncé à ma pétition de 2012, alors que je venais de la lancer quelques jours auparavant. Ce n’est pas un manque de signataires qui m’a fait abandonner cette solution, contrairement à ce qui est affabulé ici et là. C’est la marche à suivre qui n’était pas la bonne, suivant les recommandations de la sénatrice Catherine Morin-Desailly.

Les pétitions, cela ne marche pas. Il s’agit d’une démarche décousue et naïve, sachant qu’en France qui est un état de droit, il y a la force des lois. En Algérie, un homme politique peut offrir sur un coup de tête un bien national, comme ce fut le cas de la pierre de l’Oued Djerrat qui se trouve actuellement dans le même muséum à Paris. Cette pierre à laquelle les Touaregs tenaient beaucoup par superstition, selon eux, elle était censée amener la pluie, fut gracieusement cédée par Ahmed Taleb Al-Ibrahimi à Henri Lhotte, comme s’il s’agissait de son bien personnel.

Principe de réciprocité : corps de militaires français enterrés en Algérie et rapatriés en France par leurs familles

Il doit encore rester des militaires de l’armée d’occupation enterrés en Algérie. Si les Français ne veulent pas nous rendre les restes de nos héros, alors il faudra retrousser nos manches et créer un musée de la colonisation où l’on mettrait les têtes de ces soldats français dans des boîtes en carton, comme cela a lieu en France. Bienheureusement pour les deux rives, les solutions pacifiques existent de même qu’une approche moderne de ce pan d’histoire commune 1830/1962, par-delà les opinions et les divergences, sauf que l’on ne peut pas mettre sur le même plan l’oppresseur et l’opprimé. Ces crânes ne devraient pas être les boucs émissaires du monde de la politique politicarde. Il faut aérer les horizons.

Conséquences de la restitution de ces crânes à l’Algérie

L’histoire aura d’autres grands hommes pour vedettes et non plus l’émir Abdelkader seul. Le récit véridique de notre histoire doit s’écrire humblement et objectivement et non plus seulement à l’aide de la plume des lobbyistes, des panégyristes et des flatteurs. Il y a d’autres émirs, d’autres sultans et d’autres princes. 

Ce que deviendront les crânes une fois restitués

Cela n’est pas de mon ressort. Au cours du printemps 2011, j’étais seul. Puis le temps a confirmé l’adage qui dit : « Nul n’est seul ». Je suis heureux du dénouement proche de cette affaire. Je rends ici hommage au journaliste de l’APS Djilali Mourah à Paris, qui m’a aidé à lancer ce projet de rapatriement de nos héros,  en publiant le 30 avril 2011 une dépêche dont voici un passage : « Pour le chercheur Ali Farid Belkadi, qui est le premier algérien à avoir accès à cette collection, le but de son travail n’est pas de faire un exposé nécrologique sur la découverte « accablante » de restes mortuaires d’Algériens gardés dans des boîtes cartonnées ou du formol dans un Musée français, mais d’attirer l’attention des autorités algériennes, sur ces symboles forts de l’histoire contemporaine de l’Algérie, qui sont privés de sépultures ».

Une simple image est toujours plus efficace qu’un texte ou un long discours. C’est la raison pour laquelle j’ai rendu publiques les photographies que j’avais prises au Muséum de Paris, en les diffusant sur tous les supports que la technologie a mis à ma disposition, Facebook, Twitter, mon blog (effacé depuis quelques semaines) ainsi qu’une série d’articles que j’ai écrits dans les journaux.

Mes photos publiées sans crédit photo ont été reprises, généralement sans mon accord, j’ai laissé faire pour la bonne cause. C’est ainsi que j’ai pu toucher le plus grand nombre. Mais ce n’est pas encore fini, l’avilissement et la honte ne cesseront pas de planer sur les épaules des décideurs tant qu’il restera un seul crâne algérien au Muséum de Paris.

En ce qui me concerne, ma mission est accomplie. Ce qui compte, c’est l’action et non pas le fruit de l’action. Les actions ne valent que par l’intention, affirme le hadith du prophète (S). Tout est dit.

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