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Dans l’attente d’un signal fort de l’armée

Dans l’attente d’un signal fort de l’armée

En ce début de Ramadan, l’Algérie s’apprête à amorcer un nouveau virage, crucial pour son avenir. Elle entame une troisième étape de l’après 22 février, après avoir franchi, de manière remarquable, les deux premières étapes de cette révolution « silmiya » (pacifique), aussi inédite que prometteuse.

Cette fois-ci, la tâche sera cependant plus complexe, car il s’agit d’amorcer la construction d’un nouveau modèle politique, alors que le chemin parcouru jusque-là consistait à démolir l’ancien système. S’opposer au cinquième mandat demandait de la volonté, de la détermination, de la mobilisation, du risque, mais concevoir et mettre en place un modèle alternatif demande de la patience, de l’engineering, de l’adhésion et de la discipline, ce qui est autrement plus problématique.

La contestation, entamée avec les marches du 22 février, a abouti, le 2 avril, au départ du président Abdelaziz Bouteflika, mais en chemin, le résultat avait déjà dépassé toutes les attentes. Non seulement le premier objectif, éviter un cinquième mandat du président Abdelaziz Boutefika, a été atteint, mais la contestation a obtenu le départ du président Bouteflika, celui du premier ministre Ahmed Ouyahia, la disqualification de la classe politique traditionnelle, pouvoir et opposition, et un bouleversement de la donne politique du pays. Le clan Bouteflika et ses clientèles, qui régnaient en maitre sur le pays, face à une opposition traditionnelle impuissante, ont été balayés. La vie politique est depuis dominée par deux acteurs principaux, la contestation et l’armée, qui se sont retrouvées alliées de fait, même si les feuilles de route étaient différentes.

Alliance armée – hirak

À partir du 2 avril, date de la démission du président Abdelaziz Bouteflika, la contestation a confirmé sa force. Elle a fait émerger de nouvelles valeurs – pacifisme, civisme, discipline, mobilisation de tous les secteurs, etc. De son côté, l’armée, s’exprimant par la voix de son chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah, a affirmé, malgré quelques atermoiements, qu’elle se plaçait résolument aux côtés du peuple. Elle s’est tenue à cette ligne de conduite, ce qui a conduit à un résultat inespéré : après onze semaines de contestation ayant drainé des millions de personnes chaque vendredi, il n’y a pas eu d’incident majeur, et les Algériens se sont fortement rapprochés de leur armée.

Cette gestion très aboutie n’a pas évité quelques couacs. Ceux-ci sont apparus au lendemain du 2 avril, quand le président Bouteflika a été poussé vers la sortie sur injonction de l’armée. Celle-ci a, de fait, pris le pouvoir, malgré une volonté affichée de respecter les formes constitutionnelles, avec la désignation d’un président par intérim, M. Abdelkder Bensalah, l’ancien président du Sénat. Celui-ci avait théoriquement 90 jours pour organiser une élection présidentielle, avant de se retirer.

Divergences temporaires

À ce moment-là, les feuilles de route ont divergé. Portée par l’euphorie de ses succès, réalisant à quel point le système était fragile, la contestation s’est mise à rêver de perspectives grandioses, résumées par le slogan « yethehaw_ga3 » (tous doivent être écartés). Le but est légitime, au vu de l’arrogance des animateurs de l’ancien pouvoir, du peu de respect qu’ils affichaient pour le peuple, de leurs pratiques politique sans rapport avec la constitution et la loi, et de leur absence de légitimité.

Pour le commandement de l’armée, qui était déjà en poste sous Bouteflika, les priorités étaient ailleurs. Il fallait d’abord consolider le pouvoir nouvellement acquis, et éliminer les risques de voir la situation se retourner. Cela passait visiblement par la neutralisation des réseaux de l’ancien patron du DRS, le général à la retraire Toufik Mediène, et ceux de Saïd Bouteflika, frère et conseiller de l’ancien chef de l’État.

Le souci était justifié, avec les révélations faites par l’ancien président Liamine Zeroual et l’ancien ministre de la Défense Khaled Nezzar. Saïd Bouteflika et Toufik Mediène avaient mis en place un projet visant à remplacer Abdelaziz Bouteflika par Liamine Zeroual, à faire limoger le chef de l’état-major Gaïd Salah, quitte à aller à des moyens extrêmes, comme la proclamation de l’état d’urgence, selon les révélations des uns et des autres. Les avertissements lancés par Gaïd Salah prenaient corps. Il ne s’agissait pas d’une simple rhétorique complotiste, mais de faits perçus comme un complot, qui ont conduit à la mise en détention, samedi 2 mai, de Toufik Mediène, Saïd Bouteflika et du général Athmane Tartag, ancien coordinateur des services de renseignements.

Bensalah et Gaïd Salah ne sont pas en phase

Avec ces arrestations, la seconde étape, celle de la consolidation du pouvoir de l’équipe de Gaïd Salah, pouvait s’achever, même s’il y a encore quelques dossiers de l’ère Bouteflika à solder. La situation est désormais mûre pour passer à l’étape suivante, celle de la conception et du lancement de cette deuxième république, devenue la revendication principale de la contestation.

Pour le président Bensalah, la solution passe par une élection présidentielle fixée pour le 4 juillet. L’échéance ne peut visiblement pas être tenue. L’élection ainsi envisagée ne peut pas être équitable, et le président qui en sera issu n’aura pas la légitimité nécessaire pour gérer le pays.

Pour l’armée aussi, la solution doit être trouvée dans un cadre constitutionnel. Mais le général Gaïd Salah ne parle pas de la date du 4 juillet, ce qui montre clairement qu’il n’est pas en phase avec M. Bensalah. Le président par intérim gère les reliquats de l’ère Bouteflika. Le chef d’état-major de l’armée est dans une autre perspective. Quand il évoque l’élection présidentielle, il affirme qu’il faut l’organiser « le plus tôt possible », ce qui montre que lui-même ne croit pas à la possibilité de l’élection d’un chef d’État dans deux mois. Il a d’ailleurs ouvert la porte au dialogue, et affirmé qu’il ne fermait aucune porte.

Il lui reste à dessiner les contours de la prochaine étape.

Une matrice pour la deuxième république

Celle-ci devrait être entamée par une déclaration solennelle, définissant le projet à mettre en place, la feuille de route pour le concrétiser, la méthode dont les différents acteurs pourront y contribuer, les mécanismes à mettre en place pour y aller, et les moyens d’en vérifier la bonne exécution. Des gestes de bonne volonté pourront étayer cette annonce, pour obtenir l’adhésion des uns et des autres, instaurer un minimum de confiance. Il pourrait s’agir de l’organisation d’un dialogue en dehors des structures et personnalités contestées de l’ère Bouteflika, un dialogue qui peut cohabiter avec un exécutif transitoire. Y compris avec l’exécutif actuel, qui peut être conservé pour éviter le vide, mais qui n’aura pas de prise sur la suite des évènements.

Le contenu du projet de la deuxième république ne devrait pas poser trop de problèmes. Trente ans après octobre 1988, et après une décennie sanglante, et deux autres décennies chaotiques sous Bouteflika, le pays a à la fois changé et mûri. Il sait où se situe l’essentiel. Il ne devrait pas être difficile d’élaborer un consensus national sur l’édification d’un État de droit, dans lequel le pluralisme, les libertés individuelles et collectives, la séparation des pouvoirs, seront respectés, ainsi que des règles transparentes pour accéder au pouvoir, comment l’exercer et comment le quitter.

Un engineering délicat

Une fois cette matrice définie, se posera la question de traduire cela en textes, objet de la quatrième et ultime étape. Constituante ou référendum ? Dissolution des assemblées parlementaires ou non ? Quel calendrier législatif (loi électorale, loi sur les partis, etc.) ? Comment organiser les séquences ? Comment gérer l’économie pendant cette période délicate? Et, surtout, quels mécanismes pour aller à des élections libres et, par-dessus tout, équitables ?

Sur ce terrain, la définition d’un calendrier figé serait une erreur. Il faudra faire confiance au sens politique des acteurs de cette phase. En outre, le lancement d’un éventuel dialogue va créer une dynamique qui imposera de nouvelles priorités, débloquera des écueils qui paraissent aujourd’hui insurmontables, et, inversement, révèlera des difficultés aujourd’hui insoupçonnées.

Mais une évidence s’impose. L’engineering de cette étape sera très complexe. Les Algériens seront appelés à un effort particulier sur des terrains qu’ils connaissent peu : la négociation, le sens du compromis, la patience, le sens de la mesure. Ce type de processus est fragile. Beaucoup de facteurs peuvent le faire déraper à tout moment.

Mais en cette année 2019, l’Algérie dispose de deux atouts majeurs pour réussir : une armée qui a affirmé qu’elle fait un avec le peuple ; et une contestation qui a révélé le formidable potentiel la société algérienne.


 

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