
Après l’Absente, recueil de nouvelles paru en 2023, l’écrivaine et journaliste Meriem Guemache signe son retour avec un nouveau roman présenté lors du Salon international du livre d’Alger (SILA 2026, 29 octobre – 7 novembre).
Intitulé El Menfi (Le banni), ce livre paru chez Casbah Editions revisite le drame des déportés algériens en Nouvelle-Calédonie, au 19 -ème siècle.
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Meriem Guemache exhume cette histoire oubliée et raconte des destins fracassés par la colonisation française. Après les insurrections de 1871, des milliers d’Algériens à l’instar de Boumezrag, El Mokrani et de Aziz Ben Cheikh El Haddad ont été déportés en Nouvelle-Calédonie, sur ce ‘caillou’ du Pacifique, île des antipodes.
Slimane, personnage principal du roman de Meriem Guemache, n’a que 24 ans lorsqu’il est jugé par la Cour d’assise coloniale de Constantine et condamné aux travaux forcés, sur l’île Nou. Son tort : s’être révolté contre l’expropriation de ses terres à Bordj Bou Arreridj au profit des colons.
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Algériens déportés en Nouvelle-Calédonie : des condamnés réduits à un simple numéro d’écrou
« A travers l’histoire de Slimane, je redonne une voix à tous ces Algériens qui ont été arrachés à leur famille, à leur pays, pour être acheminés sur des bateaux, à l’autre bout du monde et y être exploité jusqu’à épuisement, dans l’enfer du bagne de l’île Nou (Nouméa- Nouvelle Calédonie). Slimane est un père, un mari, un fils, un frère mais du jour au lendemain, il est réduit à simple numéro d’écrou. L’enfant de Bordj Bou Arreridj, subira la politique d’humiliation et d’avilissement imposée par le pouvoir colonial français », explique Meriem Guemache.
Sur le Calvados, en route vers la Nouvelle-Calédonie, depuis Brest (Bretagne) les transportés vivent dans des cales insalubres pendant près de cinq mois.
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« Victimes de scorbut, d’anémie, de malnutrition, beaucoup n’arriveront jamais à Nouméa. Leurs cadavres sont jetés par-dessus bord. Dans la première partie de mon roman, je décris cette traversée cauchemardesque marquée par la faim, les maladies, le manque d’hygiène, la promiscuité et les caprices d’une météo musclée sans oublier la cruauté et le mépris des surveillants à bord du trois-mâts », dévoile l’écrivaine.
Quand Slimane et ses camarades d’infortunes débarquent en Nouvelle-Calédonie, ils ressemblent à des spectres. Des êtres décharnés et complétement désorientés. Extrait : « (…) ces silhouettes qui sortent du bateau comme du ventre de l’enfer, sales, déguenillées, ensauvagées. Ce ne sont pas des hommes. Juste des êtres déshumanisé et dépossédés de leur dignité par le système colonial ».
Les lecteurs pourront partager l’existence de Slimane dans cette colonie de peuplement pénale. « On va se plonger dans le quotidien de tous les forçats algériens transportés en Nouvelle-Calédonie tout en faisant la différence entre les déportés simples (les chefs politiques) et les transportés (condamnés de droit communs). Comment vivaient-ils ? Comment étaient-ils traités par l’administration coloniale française, quelles relations entretenaient-ils avec les Communards de Paris, eux aussi déportés après les révoltes de 1871 ? Vont-ils se marier, avoir des enfants ? Si oui, comment pourront ils transmettre leur héritage culturel et rester fidèles à leurs origines et à leur identité ? ».
Un long travail de recherche
« El Menfi est le fruit de deux années d’écriture et de travail, précise Meriem Guemache. C’est une fiction basée sur des faits historiques vérifiés et recoupés. « Avant de me lancer dans l’écriture de ce livre, j’ai consacré plusieurs mois à me documenter. J’ai essayé de lire tout ce qui a été publié sur ce sujet. Les ouvrages d’écrivains et chercheurs algériens comme Mehdi Lallaoui, Melica Ouennougui, ou Rachid Sellal m’ont beaucoup éclairée. J’ai aussi regardé des vidéos et des documentaires sur Internet, je me suis aussi intéressée aux témoignages des descendants qui vivent toujours là- bas ainsi qu’à ceux des Communards, qui ont été déportés en Nouvelle-Calédonie après leur soulèvement en 1871 : Louise Michel, Henri Rochefort, Olivier Pain, Jean Allemane… Après les amnisties de 1889 et 1890 et leur retour en France, ils se sont mobilisés pour alerter l’opinion publique sur le sort des Algériens retenus en Nouvelle- Calédonie ».
Pour donner à son roman une dimension romanesque, l’auteure a dû étudier d’autres détails. « Je me suis documentée sur la météo de ces îles tropicales, sur la faune, la flore, et j’ai retracé étape par étape, la traversée des bateaux bagnes depuis le port de Brest : Tenerife (Océan Atlantique), Dakar, île Sainte Catherine (Brésil) et enfin Nouméa ».
L’histoire des Algériens déportés en Nouvelle-Calédonie « devrait être enseignée dans les écoles »
L’histoire des déportés et transportés en Nouvelle -Calédonie a toujours interpellé cette écrivaine et journaliste.
« Cette histoire est vraiment bouleversante. J’ai souvent croisé des gens qui m’ont parlé d’un parent condamné à la déportation sur cet île lointaine. Il est de notre devoir de préserver la mémoire et de ne jamais oublier ces hommes arrachés, à leur patrie, à la fleur de l’âge. Ils avaient tous des familles qu’il chérissait et pour lesquels ils comptaient aussi. Des parents, une fratrie, une épouse, des enfants, des cousins… Et puis, du jour au lendemain, ces hommes se sont retrouvés à l’autre bout du monde, déracinés, humiliés, affamés…Cette histoire devrait être enseignée dans les écoles car elle n’est pas connue. C’est un devoir de mémoire », explique-t-elle.
Dis à ma mère de ne pas pleurer
Dans El Menfi Meriem Guemache fait un clin d’œil à la célèbre chanson popularisée par Akli Yahiètene ‘El Menfi’. Aux abords du cimetière de Nessadiou à Bourail où reposent les corps des bannis, monte un lamento qui nous déchire les entrailles.
« Assis devant l’entrée du mausolée de Sidi Moulay, Tayeb entonne son chant mélancolique : Goulou’lemmi’ma’tebkich, ya el menfi, ouldek’ rebbi’ maykhhelich’che, ya el menfi « Dites à ma mère de ne pas pleurer, ô banni, Dieu n’abandonnera pas ton fils, ô banni ».
El Menfi de Meriem Guemache, un roman profondément bouleversant qui ravive la mémoire de tous ces bannis de l’Histoire et exhume, des profondeurs de l’oubli, une page tragique de notre histoire coloniale ».
El Menfi. Meriem Guemache. Casbah Editions. Octobre 2026. 141 p. 1000 DA