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Le ramadan en Kabylie et à la Casbah, avant la société de consommation et les caméras cachées

Le ramadan en Kabylie et à la Casbah, avant la société de consommation et les caméras cachées

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Le Ramadan à l’époque du Canon à la Casbah d’Alger

Le mois de ramadan n’échappe pas à la règle « modernisation-uniformisation des pratiques ». Les spécificités locales qui ponctuaient autrefois le mois sacré sont, pour la plupart, tombées dans l’oubli. Nous avons rencontré Ahcene, originaire de Kabylie, et Aami Zoubir, habitant de la Casbah, pour les questionner sur le ramadan de leur enfance.

En Kabylie, série de rituels sensés renforcer la cohésion sociale

« Avant l’indépendance, nous explique Ahcene, le ramadan au village se préparait un, voire deux mois à l’avance. Les femmes préparaient les maisons. Il fallait qu’elles soient propres. Elles se servaient d’une terre spéciale, qui ressemble à de la chaux blanche, et nettoyaient les murs intérieurs avec. Au sein de la tajmaât (l’assemblée du village), on organisait les préparatifs pour aborder le carême. On procédait notamment au recensement des familles nécessiteuses du village pour subvenir à leurs besoins ».

Cette pratique est d’ailleurs toujours d’actualité. Cette année par exemple, les tajmaât de plusieurs villages ont mis en place des distributions de viande pour les familles dans le besoin, à l’arrivée du ramadan. De nombreux clichés montrant ces opérations de distribution ont d’ailleurs circulé sur les réseaux sociaux.

L’annonce du premier jour du carême suivait un protocole particulier : lorsque la lune était peu visible, les villages qui avaient eu l’opportunité de l’observer allumaient un feu pour annoncer aux autres bourgades qu’il débuterait le lendemain. Le feu, visible à des kilomètres à la ronde, était relayé de colline en colline.

« À cette époque, il n’y avait pas de téléphone, c’était donc une des techniques utilisées. Ensuite, « l’Aberah » se chargeait de faire circuler l’information au sein de la communauté ». Aberah, c’est un peu le crieur du village : il parcourt ses ruelles avec un bendir et informe les habitants. « C’est lui qui, par exemple, signale aux habitants l’organisation de la journée annuelle de nettoyage du village. C’est également lui qui annonce les décès, les fêtes religieuses ou traditionnelles. Pour le ramadan, l’Aberah se charge d’informer les habitants que l’heure du s’hour approche. Aujourd’hui, il a été remplacé par le haut-parleur de la mosquée ».

Le crieur public qui éveille les jeûneurs au son du tambour est d’ailleurs une pratique  largement répandue dans le monde musulman. Bien que concurrencée par les haut-parleurs et les réveils automatiques, voire en sérieux déclin, cette pratique existe toujours en Turquie (on les appelle les « ramazan davulcusu »), en Irak (les « moussahirati »), en Palestine, au Pakistan (les « dhol wala » qui parcourent même les rues de centres urbains qui dépassent les 500.000 habitants), et en Indonésie notamment. En Tunisie, les « boutbila » ont, par contre, quasiment disparu.

Le ramadan était aussi marqué par une série de rituels sensés renforcer la cohésion sociale, à l’image des fêtes nocturnes organisées pendant le mois. C’était également l’occasion de marquer des rites de passage, notamment pour les enfants qui observaient le jeûne pour la première fois : « À la fin de leur premier jour de carême, ils montaient sur le toit de la maison et y mangeaient un œuf. Cette tradition persiste, d’ailleurs », nous explique Ahcene.

Quinze jours avant la fin du ramadan, le village se réunit à nouveau pour organiser « louziâa », soit le partage et la distribution de parts de viande le jour de l’aïd. Cette coutume est d’ailleurs toujours d’usage. On procède à une collecte de dons pour l’achat de bœufs qui seront égorgés à la fin du mois. Toutes les familles participent à l’achat, même à titre symbolique : « Si vous donnez un dinar, cela vous donne droit à votre part de viande ! », explique Ahcene. Les émigrés participent aussi à la quête : « Leurs parts sont comptabilisées lors de la distribution, et sont données à leurs familles respectives. »

« Au deuxième jour de l’aïd, conclut Ahcene, lorsqu’une famille visite l’une de ses filles mariée, on lui amène une épaule de mouton, qui dépasse d’un couffin. Symboliquement, cela permet de montrer que la fille est toujours soutenue par sa famille ».

À la Casbah, un ramadan rythmé par les fameux coups de canon

Les récits de Aami Zoubir, habitant de la Casbah, diffèrent sensiblement. Un point commun toutefois, les préparatifs du mois de carême : « Ils commençaient un ou deux mois avant. À la mi-radjeb, on entamait les travaux des maisons. Pendant le mois de chaâbane, toutes les femmes s’y mettaient. Elles procédaient à de grands lavages et appliquaient une couche de chaux à l’intérieur des maisons. Puis venait l’annonce du ramadan. Une commission se rendait à Bouzareah, on appelait cela le mounedjem. Deux cadis, représentants des rites hanafite et malikite, montaient donc sur les hauteurs de la ville afin de s’assurer de la date du premier jour du ramadan, en observant le croissant de lune. L’annonce du premier jour se faisait ensuite via des troupes qui jouaient du tambour et des tambourins, on appelait cela zarnadjia. Elles étaient précédées par un crieur qui parcourait les ruelles de la Casbah ».

Le ramadan était ensuite rythmé par les fameux coups de canon, qui, tirés depuis ce que l’on appelait alors le « fort empereur » par un homme de la marine, annonçait la rupture du jeûne. Cette coutume, qui a perduré jusqu’à l’indépendance, était également pratiquée dans le M’zab, à Tlemcen, Constantine. « À Alger, précise Aami Zoubir, un brin amusé, les enfants qui faisaient le carême ce jour- là entonnaient alors en cœur « Aden aden ya cheikh bech yedreb el medfaâ, houa ma idrabchi oua ana ma nakoulchi. Houa yaamel boum boum oua ana naamel houm houm ! » ».

Aami Zoubir tient à nous décrire les pratiques culinaires d’alors. Les habitudes alimentaires étaient, semble-t-il, très différentes, à commencer par les prix pratiqués par les commerçants. « Au marché, ils n’étaient pas en hausse, au contraire : dans l’après-midi, les marchands commençaient à les baisser. Par exemple, s’ils vendaient un légume à un dinar le kilo, ils annonçaient moitié prix, pour liquider leurs marchandises ».

Les Bourek, trois fois dans le mois…

« Les femmes, à cette époque-là, étaient très économes, ajoute Aami Zoubir. Elles ne jetaient rien, malgré l’absence de frigo. Une pastèque à moitié consommée, par exemple, était conservée dans un récipient au fond du puits de la maison, ou dans une réserve d’eau pluviale.

Les repas du mois de ramadan n’avaient rien à voir avec ceux que l’on prépare actuellement. Les femmes, avec un rien, préparaient une dizaine de plats. Aujourd’hui, les gens mangent tous les jours la chorba et le mtouwem. Et les Bourek ? C’est devenu un plat national ! À l’époque, si on en mangeait trois fois dans le mois, c’était beaucoup ».

Frugalité donc, y compris au rayon pâtisseries : « À Alger, il n’y avait qu’un seul bonhomme qui vendait des kalbelouz, c’était Hadj Lounis. Pareil pour celui qui vendait de la zlabia, c’était Hadj Hmidou. Actuellement, on en livre par quintaux ! »

Quant aux enfants qui entamaient le jeûne pour la première fois, « on leur préparait un verre avec de l’eau, du sucre, de l’eau de fleur d’oranger, une pièce d’argent, et quelques gâteaux au miel. Ça n’était pas ces gâteaux qu’on appelle maintenant « traditionnels ». C’est faux, ils n’ont rien de traditionnels ! On préparait les makrout, les tcharek, ces derniers étant d’ailleurs sucrés ou non, les ghribia… Le soir venu, on rassemblait des enfants autour du jeûneur, on jouait de la derbouka, on chantait, on dansait. »

Le mois de ramadan, rappelle Aami Zoubir, était également celui où l’on pratiquait des circoncisions, les veilles du 15e et du 27e jour. « Une tradition héritée de la dynastie fatimide », explique Mme Bakouri, directrice du Musées des arts et traditions populaires de la Casbah. « Sous leur règne, il est même arrivé que des circoncisions collectives soient organisées pour plus de 16.000 enfants le même jour, en Sicile ».

« Je crois, sans vouloir offenser qui que ce soit, que l’on savait mieux vivre que maintenant », conclut Aami Zoubir. Au sortir de notre rencontre avec lui, on s’entendrait presque reprendre en cœur le « avant, c’était mieux ».

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