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Mohamed Harbi : itinéraire d’un moudjahid et grand historien algérien

Mohamed Harbi s’est éteint ce jeudi 1er janvier à l’âge de 92 ans. Moudjahid et grand historien algérien, il est parti comme il a vécu digne, libre, droit, sans compromission.

Mohamed Harbi : itinéraire d’un moudjahid et grand historien algérien
Décès de Mohamed Harbi, l’historien qui a refusé les mythes. / DR
Karim Kebir
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L’hommage est unanime : du Président de la République, Abdelmadjid Tebboune, à l’historien Benjamin Stora en passant par des figures politiques, des intellectuels, d’Algérie et d’ailleurs, et des gens ordinaires sur les réseaux sociaux.

Tous ont salué le parcours, l’engagement militant et intellectuel de Mohamed Harbi, sans doute l’un des plus grands historiens algériens, décédé jeudi 1er janvier à l’âge de 92 ans à Paris.

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Tebboune exprime sa « profonde tristesse »

«C’est avec une profonde tristesse que j’ai appris le décès du moudjahid et historien intellectuel, Mohammed Harbi. Avec sa disparition, l’Algérie perd un homme remarquable qui a rejoint très tôt la lutte politique contre le colonialisme, puis les rangs de la Révolution de libération comme moudjahid et cadre du Gouvernement provisoire de la République algérienne, avant de se consacrer, après l’indépendance, à l’écriture et à la recherche, enrichissant la bibliothèque mondiale de plusieurs ouvrages précieux sur l’histoire du mouvement national et de la Glorieuse révolution de libération », lit-on dans le message de condoléances du président de la République.

« Le grand historien Mohammed Harbi est décédé aujourd’hui. Acteur et témoin lucide du nationalisme algérien, et de la guerre d’indépendance. Tristesse. », s’émeut l’historien français Benjamin Stora, tandis que Vincent Geisser, directeur de l’IREMAM (institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans) déplorait la disparition d’«un monument de l’histoire franco-algérienne».

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Acteur et témoin de la Révolution algérienne, Mohamed Harbi a consigné avec une rare rigueur toutes les péripéties du mouvement national et des luttes de pouvoir au sein du FLN, de sa naissance à sa gouvernance après l’indépendance.

Né en 1933 à El Harrouch, près de Skikda, dans une famille de propriétaires terriens, Mohamed Harbi est très tôt happé par les idées nationalistes. À rebours d’un milieu familial ayant fait le choix de « l’accommodement » avec le système colonial-son grand-oncle fut vice-président de l’Assemblée algérienne-, il s’engage dès l’adolescence dans le mouvement national.

Ce choix, mal perçu dans la famille, pousse son père à l’envoyer en France poursuivre des études d’histoire. À Paris, le jeune Harbi qui avait fait auparavant ses premières armes politiques au sein du MTLD de Messali Hadj, rejoint l’Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord.

Il vit de l’intérieur la crise du nationalisme algérien, la scission, la violence interne et l’émergence du FLN. Et très tôt, il perçoit les dérives. «Toute la guerre n’a été qu’une interminable lutte de factions. Je n’ai jamais pensé que le FLN tiendrait jusqu’au bout et ne se diviserait pas. C’est la France qui nous a tenus ensemble, jusqu’à l’indépendance. Ces guerres intestines ont causé des dégâts incommensurables et donné le pouvoir à ceux qui avaient les armes. Le FLN n’a jamais été un parti, c’était une organisation armée », soulignait-il, il y a quelques années.

Collaborateur de Krim Belkacem et de Saad Dahlab, il participe en qualité d’expert au à la signature des Accords d’Évian en mars 1962, puis entre au cœur du pouvoir sous la présidence d’Ahmed Ben Bella (1962-1965), soutenant l’option socialiste, l’autogestion et la réforme agraire.

Ce compagnonnage de Ben Bella est l’un des épisodes controversés dans le parcours de Mohamed Harbi car d’aucuns s’interrogeaient comment un homme de gauche pouvait soutenir un homme confit au nationalisme arabe, au tropisme islamiste qui faisait peu cas des réalités sociologiques du pays.

Mais l’illusion est de courte durée. Fondateur de l’Organisation de la Résistance populaire, Mohamed Harbi est arrêté, peu après le coup d’Etat de Boumediene contre Ben Bella, le 19 juin 1965.

Emprisonné, transféré de camp en camp (Lambèse, Annaba, Alger), puis placé en résidence surveillée à Adrar et Timimoun, il réussit à s’évader en 1973 lors d’une opération clandestine minutieusement préparée.

« Tout était organisé depuis la France. Des copains sont venus avec des voitures louées en Tunisie. Nous sommes sortis avec des passeports turcs récupérés dans les camps palestiniens de Beyrouth. Nous avons rejoint Tunis, puis Genève. Annette Roger – de son vrai nom Anne Beaumanoir – nous a fait traverser la frontière vers la France », raconte-t-il plus tard.

Il s’installe en France, où il renonce à créer une organisation politique de crainte de représailles et entame ce qui fera sa postérité : le travail d’historien contre l’histoire officielle. En exil, Harbi publie « Aux origines du FLN » (1975), ouvrage fondateur et explosif. Il y démonte le populisme révolutionnaire, le parti-État et la confiscation de la souveraineté. Sans trêve, ni interruption, Il ne cessera d’interroger l’Algérie contemporaine.

L’exigence de vérité

« Je suis moralement au service de l’Algérie. Mais je l’ai perdue et j’ai perdu son peuple. Ce ne sont plus les mêmes», disait-il en 2019 au journal « Le Monde ».

« Il y a une régression culturelle immense en Algérie, on n’imagine pas l’ampleur du désastre. On a tué l’intelligentsia. Il n’y a pas de débat intellectuel possible. Par exemple, dans la presse, les « intellectuels » tirent leur position de la « révolution ». Ils n’osent pas la mettre en cause d’une manière critique. A l’université, c’est pire encore. Et l’islamisme a aggravé les choses. Dans la jeune génération d’historiens, il y a une dizaine d’universitaires de grande classe, mais ils sont surtout à l’étranger », ajoutait-il.

La diaspora peut-elle jouer un rôle moteur dans l’avenir de l’Algérie ? « Oui, mais cela prendra du temps. Au Canada et aux Etats-Unis, il y a des jeunes qui s’engagent. En France, c’est moins le cas, car il y a toujours une peur de trahir son pays. Ceux qui ont émigré se voient reprocher d’avoir fui. L’autochtonie est devenue une condition sine qua non pour parler du pays. Les émigrés, lorsqu’ils critiquent l’Algérie, sont disqualifiés comme Algériens ».

Sur l’islamisme, Mohamed Harbi refusait les raccourcis. Il rappelait que l’ex-FIS était d’abord le produit du rejet du FLN : «le fond de l’islam algérien, c’était une certaine piété, une aménité des rapports sociaux. L’islam politique a été importé en Algérie. Il a tiré sa force du rejet du FLN».

Évoquant les élections législatives avortées de 1991, il se souvenait : «les gens allaient se purifier au bain maure avant de voter. J’ai vu des gens pleurer. Ce caractère émotionnel, le FIS l’avait arraché au FLN».

Mais, le FIS au pouvoir aurait été, selon lui, « une défaite de la démocratie et de la pensée ».

L’homme qui n’a jamais porté dans son cœur Houari Boumediene, même s’il estimait qu’il était plus lucide que ses successeurs concernant les problèmes qui attendaient l’Algérie, jugeait sévèrement les deux décennies du président Abdelaziz Bouteflika (1999-2019). « Bouteflika a une responsabilité terrible dans ce qui va advenir », tranchait-il.

Et dans une lettre-hommage à Hocine Aït Ahmed, en décembre 2015, un homme dont il était proche malgré quelques divergences, Mohamed Harbi livrait peut-être sa pensée la plus profonde.

 « Nous convenions que la rupture inauguratrice du monde moderne n’a pas été consommée dans notre pays. La voie empruntée par les esprits éclairés du nationalisme algérien – à savoir sortir de la tradition sans en avoir l’air, sans une critique radicale des pesanteurs sociales et sans un véritable aggiornamento religieux – s’est avérée impraticable, d’où un retour dans le champ politique des forces obscures et des représentations du passé. Ce constat est toujours d’actualité, et il est faux de croire que nous pouvons lui donner une suite heureuse sans faire fi de nos échecs et du caractère de fureur et de brutalisation qui marque notre trajectoire politique. Hocine l’avait bien compris, mais déminer le champ politique n’était pas une tâche aisée. Continuons le déminage en lui rendant hommage ».

Mohamed Harbi estimait aussi, à propos de la nation algérienne, que beaucoup de travail reste à faire.  «On a fait l’Algérie, mais il reste à faire les Algériens », disait-il.

 Auteur de plusieurs ouvrages de référence dont « FLN, mirage et réalité », Mohamed Harbi est parti comme il a vécu : digne, libre, droit, sans compromission.

Il laisse une œuvre, des mémoires, mais surtout une exigence intellectuelle et morale. Un legs qui pourrait inspirer les générations montantes à penser l’Algérie hors des mythes, et peut-être à la refonder.

Mohamed Harbi demeure « l’historien algérien encore indépassable », dont les thèses sont devenues « une grille de lecture du réel politique algérien actuel », souligne l’universitaire, Ali Bensaad.

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